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page éditée le 15/04/03
dernière mise à jour : le 15/04/03
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Rencontre avec Philipe Bordier
Par Ksenija KECA , Frank BOURDONCLE et Tim VERHEES
1999
Note : cet entretien à été initalement Publié dans Jeune, Dure et Pure ! Une histoire du cinéma davant-garde et expérimental en France (sous la direction de Nicole Brenez et Cristian Lebrat, Cinémathèque Française / Mazzotta 2001 - Épuisé)
Question : Comment avez-vous pu passer du stade Ciné-Club à celui de réalisateur de films ? Et, au passage, créer ou animer un collectif cinématographique ?
Voilà comment lhistoire commence : Au début des années 60 à Bordeaux Roger LAFOSSE crée un festival dart contemporain " SIGMA " ; sigma :lettre grecque, lettre somme, ce festival sera la somme des Arts et Tendances Contemporains. Dans un premier temps, il ne sagit pas de toucher le grand public, mais davantage, par lorganisation de séminaires, colloques, tribunes etc. de réfléchir (pensée/progrès) sur la recherche contemporaine. Et le truc, son truc démarre ; comme je le connaissais et que moi même javais laissé tomber ce que on appelle les études et ces choses là, jai envie de mengager dans cette aventure. On peut dire, après coup, que je métais avancé là dans une sorte de marginalité. Elle serait certainement cinématographique puisquaussi bien la pratique des ciné clubs depuis lâge de 13 ans était le seul élément qui mavait dérivé de mon milieu familial et scolaire. Cest par le biais de ces Ciné-Clubs que javais appris, pendant un congrès, lexistence des stations régionales naissantes de télévision. Laffaire en soi ne mintéresse pas, mais se posait le problème de la monnaie. Javais écrit un scénario sur les Eglises romanes du bordelais dans le style que je supposais normalement cinématographique: colonne son, colonne image, storyboard (dessiné un peu à la façon dEisenstein dont ma jeunesse était friande). Ce scénario fut immédiatement acheté par la télévision et mieux encore comme il ny avait guère de régles ou de contrôles dans ces stations TV à leurs débuts, on me laissa coréaliser. Jappris aussi le montage (avec un être exceptionnel à qui je dois beaucoup pour la suite: Lucien GUEZ). Mais le paradoxe était déjà là: je tournais pour la télévision, peut-on envisager plus conventionnel ? Pourtant je ny avais aucun "critère", nétais détenteur d aucune carte professionnelle, on me laissait simplement faire ce que je voulais, jentrais ainsi dans une illégalité relative qui devait durer 7 ans et quelques autres films; le bénéfice financier que jen tirais me permettait de réaliser mes premiers courts-métrages cinéma, ce qui me laissait toujours aussi en marge mais du moins à lintérieur du mode dexpression. Vous verrez que ce paradoxe, cette "marginalité flottante" se retrouve en permanence dans la suite. Donc, à lépoque où je mengage dans SIGMA javais déjà tourné trois films documentaires avec ce système qui permettait alors de filmer sans quun véritable contrôle de lEtat ou de directions dites artistiques sexerce.
Jétais encore à ce moment là lhéritier de la tradition des Ciné-Clubs qui mavaient préparé à lorganisation et à linitiation mais ces premiers tournages mont peut-être décalé : la pratique filmique tranchait avec les théories élaborées à posteriori. Les tentatives aléatoires de lexpérimental et de la recherche contemporaine musicale ou theâtrale me donnaient à penser quil fallait appliquer cela au cinématographe aussi. Cest pourquoi ne me plaisait pas que la seule part réservée aux films fut proche encore des Cinés-clubs bien que la riche personnalité du responsable (Georges MALGOUYARD) ait évité la sclérose. Il mappuya dailleurs généreusement dès que je manifestais mon désir de créer une section de projections expérimentales.
Etrange car cest là que je prends pour la première fois conscience que pour presque tous les chercheurs, pour les créateurs, le cinématographe nétait pas doffice un art contemporain, nétait pas à lavant garde dans les luttes de la représentation (ou lavant-garde de ces luttes ), mais aussi est-ce peut être simplement parce quhéritant dune réputation brouillée par cette image à la con de Malraux, image quil a dailleurs je crois volée à quelquun dautre " le cinéma par ailleurs est une industrie ", personne na bien réfléchi à ce que voulait dire ce par ailleurs, ne sest posé le lieu réel de cet ailleurs. Moi je savais en tout cas que ça ne pouvait pas être là où je suis, moi ! et nous étions pas mal à le savoir, avec des caméras au bout jusquà si possible faire rendre gorge aux confiscateurs de pellicule quils soient officialisés à Cannes ou sous une " vague " étiquette fut-elle " nouvelle " .
Roger Lafosse mavait dit : tu as peut-être raison, mais je ne connais pas cet aspect je lui réponds : toi tu ne connais pas parce que tu tintéresses peu au cinéma, mais depuis 10 ans au USA existe tout un travail de cinéastes marginaux parallèles comme au hasard Taylor MEAD, Kenneth ANGER, Shirley CLARKE (Il y a aussi la Factory de WARHOL avec les films de MORRISEY et des choses comme ça) et si tu le veux je te propose un programme qui permettrait daller voir de ce côté là en y ajoutant les pionniers français. Mais je sens toujours le même blocage, cette indifférence à la présence du cinématographe dans un festival de recherche contemporaine.
Question : Mais je suppose que vous nétiez pas seul pour tenter le coup ?
Jétais depuis quelques années très lié avec un garçon que javais par ailleurs rencontré dans un ciné-club anarchiste, son nom sera important pour la suite : Jean-Pierre BOUYXOU, et on a découvert que tout en ayant des parcours très diffèrents on avait à peu près les mêmes goûts, quon allait dans les mêmes recherches. Sa capacité à foncer était incroyable dautant quil était moins inhibé que moi, moins victime des processus bourgeois, je crois que notre association (provocation et dandysme) permettait de faire passer toutes les outrances avec un maximum de résultats ; nous devions par la suite faire passer cette attitude dans nos films.
Question : Mais vous nêtes pourtant pas dorigine " bourgeoise " ?
Non, paysanne, paysan de la Dordogne un rêve mais bon
Jai fait toutes " les études " : la fac, préparation aux grandes écoles, jai même été brièvement professeur à 21 ans (mais ne parlons plus de la pensée scolaire de peur quil en reste encore des traces et quelles soient gluantes ) comme jétais bon en classe, on ma changé de classe et cest la raison pour laquelle vous me trouvez, ici, déclassé (rires )
Mais cela me fait aussi penser à vous signaler que notre meilleur complice dans toutes ces opérations fut Jean-Pierre LAJOURNADE engagé certes dans des processus de production différents des nôtres mais solidaire dans lidéologie comme dans le traitement du rapport fond / forme.
Question : Finalement, cest un peu cette alliance qui permettra ce que vous nommez le déblocage dans laventure Sigma, et lapparition des ces projections expérimentales de plus en plus élargies à tout le " jeune cinéma " ?
Oui, avec Jean-Pierre Bouyxou on était toujours en parallèle et comme je savais quil avait des contacts français avec ceux qui avaient ramené des copies des USA ou qui tournaient eux-mêmes en France et en Belgique ce type de cinéma, je lui ai demandé de me procurer ces copies de films. Il les trouve, je dégote une salle dart et dessai pratiquement gratuitement (grâce à Emile Couzinet par parenthèse) et je vais voir de nouveau Lafosse et Malgouyard. Cest le feu vert et un mini budget. La première séance peut avoir lieu. On ne maccorde que minuit sept heures du matin mais cet horaire marrangeait et en 1967 confier une salle de cinéma à un jeune homme pour quil y projette des films sans visa de censure, sans visa dexploitation, enfin dans lillégalité la plus totale seul Sigma pouvait prendre ce risque puisque bien que créée par Lafosse, la manifestation était financée par CHABAN-DELMAS. Je dois avouer que jen ai profité (abusé) au fil des années parce quiI était important darriver à montrer là nos films, eux qui souvent avaient ailleurs beaucoup dennuis; jusquau jour où jen ai eu marre de faire indirectement de la publicité à ces gens que par ailleurs nous combattions et dénoncions dans tous les domaines.
Mais revenons à cette première séance qui devait également décider de notre avenir de " faiseurs de films ", elle fut historiquement importante dans la mesure où elle brisa dans les esprits le rapport spectateur / film / réalisateur : certains des réalisateurs (Etienne OLEARY entre autres) étaient présents, la plupart aidait à la projection, les comédiens du Living Theater ajoutèrent leur touche étrange, les spectateurs (3 fois le nombre part rapport aux places disponibles) nous ne savions pas doù ils venaient (1) mais nous ( Bouyxou / Bordier) nous savions surtout que lors du prochain Sigma nous montrerions aussi nos propres films. Les faire ne fut pas trop difficile pour moi puisque je tournais déjà souvent pour la télévision à cette époque, que par ailleurs jétais en contact par le biais des rencontres organisées par les Ciné-Clubs avec des techniciens ou des laboratoires. Je fis immédiatement profiter quelques amis des avantages techniques dont je pouvais disposer, je lançai simultanément le système de diffusion et déchange à travers toute lEurope : naissance de cette coopérative informelle " CINE-GOLEM " aux statuts jamais déposés (volonté absolue de marginalisation totale) et comme je ne me satisfaisais pas des étiquettes comme " Underground ", " Marginal ", " Parallèle ", " Expérimental " je choisis comme nom générique celui de " Cinéma différent " qui navait pas, je crois, été encore utilisé, mais peu importe . Ce qui comptait dans cette notion de différence cest que jai pu projeter partout où cétait possible des courts (rarement des longs) métrages dont la qualité essentielle est quils ne fussent ni racistes ni fascistes (seul critère de sélection dans les projections que jorganisais) il y eut ainsi autant de dessins animés que de films underground , de films pamphlets politiques quexpérimentaux, érotiques quà la recherche du non-cinéma, en lutte au nom des femmes que théoriques, cinétiques que représentants dun pays, enfin des films quoi et surtout leurs réalisateurs, présents le plus souvent possible pour un contact avec le public hors des schémas traditionnels ; un point qui nest pas à négliger est que Ciné-Golem a permis par des (petites) rentrées dargent à certains réalisateurs de terminer dautres courts-métrages.Car nous parlons ici de Sigma, des Coopératives mais il y avait également tout un travail de fourmi qui consistait à projeter partout où cétait possible, où on nous demandait de venir, ce fut dans des villages ou dans des cafés, à lintérieur dorganisations plus theâtre que cinéma bien entendu nous plaçions toujours au premier plan le travail de militant (au moins 3 réalisateurs à chaque projection), un discours aux spectateurs qui leur refusait " le droit de vivre par procuration " mais essayait de les aider à sy retrouver dans lanalyse de leur propre système politique, de la même façon que nous lavions fait, nous, pour la fabrication des films (utopie ?).
Question : Mais, ces premiers court-métrages à vocation cinématographique les avez vous réalisés plus dans lesprit hasardeux ou de collage de "l underground " ou bien à partir dune théorisation, dun système de pensée construit, à la façon de Lajournade par exemple ?
Jai eu comme seule envie celle de laisser ma propre trace à partir de mon propre système de pensée : jy placerai mes films à moins que ce ne soient mes films qui se placent dans ce système et qui deviennent eux-mêmes la trace, mais comme ça on navancera pas sur ce thème, ce quil vaut mieux dire, me semble-t-il, cest que cest là, dans ce fameux rapport réalisateurs / uvres / spectateurs propre aux projections parallèles que pour la première fois jai perçu ceci: les spectateurs nétaient pas en phase car ils étaient presque aveuglés par 75 ans (100 maintenant) de cinéma " traditionnel " (pris comme la somme des autres arts), je leur déclare alors : "Je fais des films pour nettoyer les 75 ans de merde accumulée dans vos yeux " . Je leur jetais cette phrase à la gueule en préambule, à chaque séance ; ce nétait pas toujours bien reçu mais cela me permettait illico de définir la place exacte du réalisateur dans la division sociale et technique du travail cinématographique : aux ordres dun patron (le producteur) il devait faire travailler des ouvriers (techniciens - comédiens) cest à dire quil occupait très exactement la place de contremaître enviable non ?
Se posait tout de suite léventuelle définition de mes propres films, jy répondais par la négative : mes films ne seront pas une auberge espagnole . Ca veut dire que je ne veux pas que le spectateur apporte ses états dâme dans la salle de cinéma et les projette sur lécran. Cest mon film que lon doit voir et pas celui que chaque spectateur aurait pu faire, cela signifie surtout quil faut que tous voient les films au niveau où je les ai tournés, quitte à sortir librement de la salle si cela ne correspond à rien pour eux plutôt que de rester devant un spectacle de plus ; pour répondre nettement à votre question sur le système de pensée cela nétait pas en fait un système mais une façon de faire (poiein grec).
Question : Quand on connaît la France il est surprenant que tout cela se soit passé en province plutôt quà Paris ?
Des 1961 jai considéré que Paris était emmerdant même si cétait là-bas quil se passait davantage de choses, mais je narrivais pas à avoir systématiquement la déférence requise pour une ville qui dans lensemble vivait de talents provinciaux " montés à la capitale ", des émigrés en somme . De là, avec lenthousiasme de mes 20 ans, la décision de rester en province (Bordeaux, Toulouse pour moi) et de sen servir de base pour :
1) fédérer les camarades afin quils ne partent pas systématiquement des villes où ils commençaient à sexprimer.
2) créer sur place les structures qui nous permettraient de nous développer et non pas adapter celles qui existaient déjà .
3) élargir notre sphère dinfluence par des échanges à Londres, Hambourg, Rome, Berlin, Zagreb, Bruxelles, Alger, Montreal et éventuellement Paris.
Je préfère ne pas gloser sur cette attitude de lépoque ; ce serait hasardeux de lanalyser hors du contexte avec des données actuelles. Cétait bien excitant alors ! Seule question à poser après coup: était-ce de lidéalisme ou un cousinage avec lutopie ? Ce dernier terme est plus satisfaisant, il évacue mieux la notion de régionalisme que mes ennemis se feraient un plaisir de vouloir relever. Je le répète avec force lessentiel alors a été non de créer provincial mais détablir en province les structures qui permettraient dy créer. Je vous laisse juge si prés de 40 ans après jai gagné ou perdu la partie, je crois simplement que la période que jai consacrée à cette forme de réalisation/production/distribution portait en elle même au fur et à mesure quelle se faisait " l avoir raison " de son existence. Et cest vrai que nos films furent quelquefois connus et appréciés à Montreal, ou Hambourg, Londres ou Alger avant Paris mais quimporte ou plutôt tant mieux dans la mesure ou était établi un échange car dans toutes les autres villes dEurope les réalisateurs ou les cooperatives se trouvaient confrontés aux mêmes contraintes, avaient les mêmes désirs les mêmes besoins que nous et le système déchange hors circuit officiel (donc relativement illégal) que nous mettions au point (cest là quintervient la notion dutopie) a fonctionné un temps et permis financièrement aussi de continuer à produire, jamais den vivre comme on dit. Nous ne cherchions pas à entrer dans les Histoires du cinéma, mais à ce que le cinématographe sorte des histoires sordides où on lavait cantonne: propagande pour le système social dans lequel il était produit.
Ce qui ma frappé par exemple cest le succés canadien (Coopérative du Cinéma Indépendant de CHAMBERLAND et EIPIDES) des films de BOUYXOU, LETHEM, HELLA ou les miens et la façon dont certains dentre eux ont ainsi été diffusés aux USA après quoi les Anglais en ont découvert quelques uns, mais comme produits venant des USA, alors quils ne les avaient jamais directement cherchés en France. De plus parallèlement à ce circuit déchange, Ciné-Golem diffusait un peu partout dans ce pays à partir des Maisons de la Culture mais aussi de petits groupes qui par le bouche à oreille connaissaient lexistence de ce type de cinéma et demandaient notre présence. A lépoque Jean-Pierre BOUYXOU, installé à Bruxelles, nous permettait davoir accès à un plus large éventail de Courts-Métrages. Dans le groupe bordelais émergea un cinéaste dune grande importance: Patrice ENARD qui participa longtemps à lexpérience avec moi et dont limportance novatrice avec ses films "Différence Et Répétition" me paraît injustement ignorée aujourdhui.
Je crois quil est inutile de revenir sur les acrobaties quétaient la plupart des tournages: 16m/m toujours, peu de pellicule, beaucoup dinversible et la plupart du temps montage sur loriginal sans copie de travail, prise de son synchrone trés rare, difficile accès aux laboratoires. On connaît assez la dynamique que ces moyens "bricolés" ou inventés (ou "raptés") ont donné au cinématographe contre les arroseurs de pavés de laprès-guerre.
Question: N y a-t-il pas eu également une manifestation dans le même style à Angoulême dans les année 70 ?
Oui, oui bien sûr, ce fut même assez intéressant mais hélas ça na duré que 3 ans. Comme javais participé à la fondation de Festival des Bandes Dessinées dAngoulême avec Francis GROUX et que la municipalité de cette petite ville était très ouverte à lArt Contemporain jai proposé à GROUX une sorte de Sigma bis. Mais alors quà Bordeaux je mintégrais à une structure densemble de "Somme des Arts et Tendances Contemporains", à Angoulême nous étions dans une position uniquement cinématographique. Ce qui est aussi très important pour les échanges avec le public. Comme le budget était relativement confortable cela permettait à davantage de réalisateurs de se déplacer , donc de se rencontrer et aussi que les sommes quils touchaient pour la location de leurs films (à lépoque un dollar la minute dans toutes les coopératives internationales) soient plus importantes: cet argent a souvent servi à la finition duvres en cours. Dautre part jai pu là bas élargir davantage léventail du type de film projetés: travaux de producteurs comme Marie-Jo CORAJOUD ou Pierre BRAUNBERGER, longs-métrages même normalement produits mais considérés comme films difficiles ailleurs, courts-mètrages plus anciens mais dont nous revendiquions la parenté. Le fait que jai été au tout début un des premiers participants à la fondation de la SRF section court-métrage maidait à trouver des films à projeter avec les nôtres. Finalement cette association Bordeaux, Angoulême et par moments Toulouse (Centre Culturel) a permis non seulement de nombreuses projections, des rencontres, des échanges, mais létablissement (retour à notre utopie) dune forme de camaraderie cinématographique peut-être historiquement sans lendemain, mais qui nous a marqué suffisamment jusqu'à modifier notre façon de filmer.
Question: Mais peut-on trouver quelque part les références de ces films ?
Cest difficile, mais oui, certainement: Sigma de Bordeaux a sorti un jour un catalogue où tous les films sont répertoriés sur une dizaine dannées: réalisateur, titre, provenance, etc. Cela permet dailleurs de constater que ce que je nomme Ciné-Golem était plus une famille qu'une organisation. Certes il y avait autour de moi le noyau permanent, les "bordelais" en quelque sorte: BOUYXOU, ENARD, PASTRANA, JOGUET, MEDEVILLE, TOURATIER, TURDULE, plus les non bordelais mais toujours présents: SISTIAGA, UPNMOOR, HELLA, LETHEM, MARONGIU, DUBOIS . Il y avait ensuite une sorte de second cercle , des amis dont je projetais quelquefois les films: LAJOURNADE, HANOUN, DOPFF, OTERO, LAPEROUSASZ, BROCANI, BASTID, BOUCHOUCHI, IVENS ET LORIDAN, BOUAMARI .et de nombreux réalisateurs tout simplement proches de nous. Lexemple type est celui de Christian BOLTANSKI dont jai plusieurs fois montré les très courts-métrages avec les nôtres bien quil ne soit pas directement impliqué dans laventure cinématographique mais dans une uvre totale ou à lopposé mais tout aussi cinématographiquement marginal, David McNEIL .
Question: Mais vous avez parlé à plusieur reprise de légalité, de marginalité, navez-vous pas eu des ennuis dans ces conditions?
Ah! La France de Gaulle 196 et quelques. Laffaire est ambiguë: dabord nous étions pas pour la plupart officiellement des cinéastes, nous nétions pas "encartés" il était donc difficile de nous coincer . Restait la censure: cest la raison pour laquelle je mappuyais sur des structures (mairies, centres culturels) qui permettaient de déjouer les éventuelles poursuites et saisies. En cas de perquisition javais la possibilité denvoyer les enquêteurs voir les responsables officiels de la manifestation ce qui me donnait le temps d évacuer et mettre en lieu sûr les copies dites litigieuses (les raisons invoquées allaient du trouble possible de lordre public à lobscénité). Notre pire ennemi dailleurs si ma mémoire est bonne, et elle lest, était plus le CNC que les flics eux-mêmes. Ce à quoi je prêtais une attention particulière, cest à lannonce des programmes puisque certains films étaient repérés par les R.G. (aussi bien des films de lutte des femmes, que des courts-mètrages de lextrême gauche, ou certains oeuvres expérimentales jugées pornographiques). Il faut avoir été un jeune homme dans les années 65/70 pour comprendre la pesanteur du système flicard imposé par le Général De Gaulle et ses ministres incroyables comme Foyer, Peyrefitte ou Debré. Comment, par exemple lire en confiance aujourdhui Peyrefitte sur De Gaulle quand on a eu 25 ans en 1966 et quon la vu à luvre, cétait dur de se sentir jeune - plus encore de rester jeune - face à des gens comme ça. Noublions pas cependant que si jai déjà parlé du critère de sélection "non racistes/non fascistes" cest que nous savions que ce pouvoir était totalement policier, dés lorigine, en faux-semblant. On sen rend compte aujourdhui, à lanalyse, à lépoque on nous croyait peu. Nous affirmions aussi que toute la graine du fascisme français était tapie là, non seulement prête à sortir, mais déjà à luvre en sous-main dans les institutions de lépoque.
Que les vichystes aient soi-disant disparu comme par enchantement à partir de 1950 ma toujours fait rigoler, et nos films dénonçaient souvent cet état des choses. Après 68 nous navons plus eu à le dénoncer, cela apparaissait si clairement !
Restait, heureusement la révolte. Dans mon cas donc jétais en Khâgne, les professeurs me parlaient de lIDHEC (2), dune accession au cinéma. Jai refusé lidée même de faire une école pour faire du cinéma. Ca me semblait aberrant et ça lest. Cest en fait une des formes les plus pernicieuses de lexploitation: dès que les "clercs" repèrent un jeune homme doué ils le font entrer dans une école où il apprendra non pas à créer quelquechose mais à devenir un clerc lui-même, à leur image. Perpétuation de lespèce, immobilisme et conservatisme. Gardons le savoir entre les mains de quelques uns et bloquons la connaissance. Or la culture vivante nest pas celle qui se transmet, cest celle qui détruit le ventre doù elle est née.
Question: Il semble que cest brutalement que vous arrêtez de tourner ces films expérimentaux et que Ciné-Golem cesse dans le même temps ?
Brutalement non: le contenu même de certains de mes films annonce ce possible. Prenez "Le Pain Quotidien" par exemple il y a une phrase qui dit en gros que pour apprendre à jouer du piano, il faut sexercer à mouvoir les dix doigts à la fois quon ny arrive pas avec deux doigts seulement Prenez aussi la façon dont les comédiens du "Poisson Lune" renvoient ce ballon qui ne part jamais dans la bonne direction: autant de métaphores dun état de la création ou luvre pour rester droite et généreuse doit saccomplir dans le creux des ruptures de son créateur. En fait, si vous avez bien suivi laventure tout est lié: Sigma, Ciné-Golem, mes courts-métrages, ce qui part des films finit par envahir mon propre espace/temps. Après avoir tourné "La Réquisition" je me préparais pour un nouveau court-métrage -en clin dil à Polanski- avec un nain dont la vie était séparée en deux par un rail de chemin de fer quil hésitait souvent à transgresser pour une raison simple: il ne connaissait pas lhoraire des trains. Le nain est mort, écrasé par une automobile, trois jours avant le tournage et moi nayant plus à tourner jai brutalement compris que si je démarrais un autre projet (il ne men manquait pas) jallais devenir quelquun qui saurait faire des films expérimentaux qui passeraient dans les festivals et pire que jétais déjà en train dimiter mes propres films, de reproduire un système, en un mot de faire exactement ce contre quoi javais tenté mes premiers films, ce pourquoi javais quitté luniversité etc etc... Jai alors dit stop! Pour moi, bien sûr, mais en fait cela a entrainé larrêt de lensemble. Je nai jamais été réellement un organisateur et dès lors que je navais plus de films nouveaux il ne mintéréssait pas de proposer les anciens courts-métrages, certains de nos camarades avaient, pour dautres raisons, arrété de tourner ou au contraire travaillaient plus professionnellement, dautre part Sigma dans son système festivalier à succès me tapait sur le système. Faire la pub à Chaban, merde ça suffisait ! Jai démissionné de ma "fonction" plus exactement de mon fonctionnement .
Question: Réponse un peu courte il nous semble
Vous savez, la vraie réponse elle est dans mon film "La Réquisition", à vous de ly trouver, sauf que la dernière copie qui restait a été égarée pendant un festival il y a quelques années et que ce film nexiste plus. Cherchez quelquun qui lait vu. Demandez à Dominique NOGUEZ par exemple
Et puis et puis à partir de 1989 une série de problèmes dordre techniques (polynévrite, cancer de la gorge) rendront plus difficile mon accès aux moyens de tournage. Alors voyez les anciens films! Pour linstant je suis veilleur de jour dans une boîte de nuit
Propos recueillis par Ksenija KECA , Frank BOURDONCLE et Tim VERHEES à lHôtel "À La Villa Delphes" en 1999 à lîle du Levant.haut de page
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Notes
(1) Dix ans plus tard ils étaient plus nombreux encore bien que souvent à contretemps.
(2) Mais ils ne nous parlaient pas de Lécole de Vaugirard.
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Notes sur les films
"La Réquisition" était un film "volé". De passage sur le tournage documentaire dun ami, je pris avec lui le pari, après un vif échange sur la sclérose de ce que je nommais les films "auberge espagnole" comme celui quil faisait, que sil me laissait pendant deux heures une bobine et son équipe technique, je nutiliserais que les éléments de son propre film (les lieux, lui-même, son producteur, les objets qui traînaient par là) pour improviser. Après 1 heure de mise en place et le griffonnage dindications sommaires de texte, jai relevé le pari en 1 h : 3 plans séquence qui furent collés bout à bout. Film réflexion (plutôt moquerie) sur lui-même qui montre aussi que les techniques dites de la Nouvelle Vague ont simplement chassé un conformisme pour en établir un autre.
"Comme on voudrait nous faire croire que latomique est un champignon, fleur de napalm " était un film danimation de 48 secondes qui a été volontairement détruit à la projection: original inversible, il était projeté en boucle et traînait par terre ramassant les poussières, se rayant, se modifiant lui-même aléatoirement; il fut projeté jusquà ce que non seulement il devienne une série de lignes mobiles aux couleurs de plus en plus Indistinctes virant au gris absolu, mais casse. La bande son était aléatoire, minimaliste et complétée par un orchestre pop/rock (lead. Gérald Lafosse) qui improvisait sous lécran à ma demande sur le mode répétitif à partir de deux notes directrices placées sur la bande originale. La projection, dans le cadre du Sigma bis dAngoulême, a duré 2 heures 10.
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