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dernière mise à jour : le 01/12/02
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Attention la littérature :
pour une génèse du cinéma
par Blick
L'ébouillanté #15 /juin 1999, Paris
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attention la littérature
A priori, aucun lien apparent unit louverture de la Maison de la Magie à Blois avec une nouvelle lecture des débuts du cinéma. Pourtant, en regardant les tours de passe-passe de Robert Houdin ou les automates construits par Georges Méliès, la visite du musée confirme lhypothèse que les "inventeurs officiels" du spectacle kinématographique seraient en fait des demi-héros. Blasphème? Provocation? Et si lacharnement à concéder la paternité du cinéma, à des personnes, ayant concrétisé un spectacle similaire à celui que nous connaissons encore de nos jours, était une perception erronée de lesprit? Et si lacte fondateur du cinéma résidait ailleurs? Une introspection simpose pour que toute la vérité soit dévoilée pour quenfin soit pleinement reconnu LE véritable géniteur de notre ère audiovisuelle.
Pour comprendre lexacte amplitude de ce géniteur, il nous faut revenir sur des considérations élémentaires concernant la physiologie du cinéma. Cest là, au sein de la matière réelle et impalpable de lespace-temps, que réside le secret des origines.
Le geste fondateur du cinématographe est un acte qui unifie, dans une machinerie spécifique, les recherches autour de la décomposition du mouvement, avec les évolutions techniques concernant les engrenages de précision des automates (machines se meuvant par elles-mêmes). Car le phénomène optique du cinéma, basé sur la persistance rétinienne, ne peut pas seffectuer sans quune mécanique entraîne, devant une source lumineuse, une série dimages qui, ainsi projetées, saniment sur un écran. Jusquà présent les spectateurs ont tourné le dos à cet appareillage. Tellement impressionnés par les mirages fantomatiques, quils senfermèrent dans la quadrature de lécran. Ainsi, aveuglés par les chimères visuelles, nous nous précipitâmes sur lhistoire de la photographie pour y voir plus clair en ce miracle. Comment y verrions-nous plus clair? Certes, le cadre cerne lillusion doptique, mais il ne détient pas le pouvoir de lexpliquer. Or nous savons que lesprit du cinéma réside non pas dans limage mais entre les images, dans ce qui provoque le mouvement.
La Maison de la Magie de Blois dévoile une perspective qui permet déclairer le travail souterrain menant à léclosion du cinéma. En suivant la ligne de fuite des automates, nous rejoignons la démarche conceptuelle et technique de mettre en scène une action circonscrite dans un espace-temps défini. Lensemble des engrenages et des contrepoids prévoient la vision du mouvement, lécoute de sons et la durée de la mystification. Ainsi, Léonard de Vinci construisit un lion de métal qui, en 1499, marche, salut et accueille Louis XII à Milan. Simple anecdote parmi les mille merveilles de lhistoire des automates. Seulement pour y arriver, et à la différence de la photographie, dès la préparation de la pièce, les thaumaturges concevaient les 4 dimensions dun événement. Pour cela, ils étudièrent la structure intime du mouvement. Sous la peau des apparences, ils découvrent la biologie, la physique, les mathématiques et la mécanique. Peu à peu, ces metteurs en scène perfectionnent la machinerie des vis sans fin, ressorts, roues dentées, griffes, cames, manivelles, roues à cran, engrenages différentiels. (Ces même éléments sutilisent encore dans le cinéma.)
Si on est capable de singer un mouvement dans le temps, et bien avec les mêmes dispositifs on peut concrétiser le temps lui-même. Ainsi, les fabricants dautomates furent bien souvent de très grands fabricants dhorloge. Dailleurs, ils mêlèrent leurs savoir-faire en réalisant des horloges à procession , coucous, boites à musique et autres jouets pour enfants. A partir de lécoulement répétitif de matière, de bandes perforées ou de ressorts, les mystificateurs imaginèrent des mini-événements spatio-temporels. Ainsi, bien avant lapparition des écrans, on rencontre le séquençage dune narration en image, son et mouvement avec la capacité unique de refaire exactement surgir les mêmes actions autant de fois que notre bon plaisir le souhaitera. La symbole géométrique de ces merveilles, nest plus le cadre rigide du carré, mais la bande mise en boucle, lécoulement du signe infini, le ruban de Möbius, le défilement, le cycle, la roue, la bobine... Son Dieu est Chronos, sa matière le fil dAriane, ses élèves furent Robert Houdin, fils dhorloger, et Georges Méliès apôtre de Robert Houdin. Les maîtres de la mécanique de précision possédaient les outils techniques et larmature théorique pour restituer un mouvement dans lespace et dans le temps. Seulement, en ce qui nous concerne, il est nécessaire daccoupler cette connaissance avec un autre univers pour créer limage-écran.
De manière générale, on pose sur le piédestal des précurseurs du cinéma les physiologistes Demeny, Marey et Muybridge, voire lastronome Janssen. Mais un incroyable quiproquo surgit lorsquon se penche sur les intentions de leurs recherches. En effet, ces scientifiques nont pas adopté la chronophotographie dans le but darracher limage de son éternelle fixité, bien au contraire. En tant quoutil de travail analytique, la chronophotographie permet de voir ce qui est impossible dobserver à loeil nu. Elle est une sorte de troisième oeil capable de sintroduire dans lintimité des apparences. Les scientifiques désirent avant tout de figer le mouvement afin de mieux lausculter. Pour comprendre le vol de loiseau, le galop dun cheval, la marche de lhomme, il faut arriver à assassiner leurs vies motrices. Seul un corps mort dissécable permet la compréhension de son mécanisme. En ouvrant un laps de temps liris de la chambre noire, on fige à jamais un être vivant sur une surface sensible. Le mouvement sarrête. Son étude commence.
Il est vrai que le résultat continue à nous fasciner. Les planches de décomposition de mouvements ressemblent de manière si frappante à une pellicule cinématographiée, quil en découle obligatoirement une logique de cause à effet. De là notre grande méprise. Pourtant, même si ces travaux aidèrent à la compréhension du kiné, deux nont pas découlé le spectacle kinématographique. Celui-ci demande un tout autre esprit dinvestigation, fort différent de celui quanime nos chercheurs. Marey, Demeny, Muybridge, Janssen furent des observateurs, non des metteurs en scène. On peut comprendre dès lors pourquoi ces scientifiques nont pas franchi le cap du laboratoire. Concrétisateurs du fugitif insaisissable, la mise en mouvement de limage devenait un objectif antinomique. En insufflant le mouvement à limage, ils restauraient ce contre quoi ils luttaient. Peut-on alors déclarer précurseur du kinéma des personnes qui oeuvraient dans un esprit opposé?
Si nous gardons le respect du mouvement comme condition à la création de la kinématographie, on posera alors comme précurseurs véritables le tandem Edison-Lumières. Là-aussi, une méprise tautologique provoque une erreur de jugement. Effectivement, ces industriels améliorèrent les appareils de visions à usage industriel. Par ce biais, ils établissent les fondations de notre société audio-visuelle de masse, mais point les bases dun art 7ème du nom. Les bandes 35 mm, du kinétoscope ou du cinématographe, ne font quanimer de simples cartes postales. Une famille qui petit-déjeune, des trains qui accostent, un personnel sortant dune usine... ces plates reproductions voyeuristes du réel ne présentent aucun intérêt quant à notre recherche génétique du cinéma imaginatif. Pouvons-nous accepter comme parent fondateur du cinéma, des personnes dont lesprit ne tend pas à la création doeuvre? Tout au plus, Edison-Lumières rejoignent le sévère jugement de Baudelaire au sujet de la photographie. Pour lui, "la société immonde se mua comme un seul narcisse pour contempler sa triviale image."
Ces divers précurseur nous mènent tous à une impasse, celle de la caverne de Platon. Or le cinéma ne peut pas se contenter de simple ombres portées. Dailleurs le public ne sy est pas trompé: passé le moment de curiosité, il se détourna rapidement de ces prises de vues exotico-anodines. Il a fallu traverser le miroir dAlice pour que la véritable magie sétablisse et hypnotise véritablement les regards de la terre entière durant plus dun siècle. Et pourtant, bien avant cette fascination collective et mondiale, une personne inventait un spectacle kinématographique complet.
Peu connu, peu admiré, ce précurseur réussit le tour de force dallier la décomposition du mouvement, révélée par la chronophotographie, avec le système mécanique originaire des automates, horloges et jeux pour enfant. Encore aujourdhui, le cinéma repose sur le principe quil mit au point: les griffes dune roue dentée entraînent une bande perforée sur laquelle sont placées des images translucides. La bande dimages se déroule dun tambour dévideur pour senrouler plus loin à un tambour récepteur. Entre les deux, un faisceau de lumière. Miracle: ce faisceau projette les images sur un écran installé en face. Cette projection se superpose sur une "diapositive" servant de décor. En son sein, les personnages vont vivre! Le public sextasie. Avec la vitesse il ne voit pas la succession de plusieurs images mais une seule et même image qui prend vie, se redresse et sanime sous leurs yeux. La surprise passée, limage continue son chemin et commence à raconter une histoire. Elle est drôle, charmante et coquine. Les couleurs apportent une touche naïve de peintre du dimanche, alors quun bruitage surprenant et synchrone vient nous rappeler que les personnages ne sont pas des saints. Le public frémit? On revient un peu en arrière, on sattarde sur un effet spécial et lhistoire reprend son rythme enlevé jusquau dénouement. Voilà... le pianiste termine ses effluves musicales autour du mot FIN. La projection est terminée. Et ceci, sachez-le, se passait 6 années avant la projection publique des Frères Lumières au Grand Café. Or, ce sont les frères Lumière que les livres dhistoire considéreront comme les fondateurs du spectacle cinématographique !
Quelle méprise! Demandons la correction de tous les manuels dhistoire pour quenfin le nom dEmile Reynaud remplace celui des Frère Lumière en cette bienheureuse place de père fondateur.
Emile Reynaud, en inventant ses Pantomimes Lumineuses pour son Théâtre Optique du Musée Grévin, inventait ce qui allait devenir lâme et la mécanique du cinéma. Ce qui le place au rang de génie, cest sa volonté consciente doeuvrer pour un spectacle audio-visuel. Son ensemble de bandes perforées, griffes, écran et projecteur étaient soumis au rythme très précis de la ligne narratrice. Chaque instant de ses Pantomimes, donc chaque image, se reporte à un moment de la composition musicale originale. Dailleurs, toutes les actions de ses films ont été retrouvées annotées sur la partition. Laction des images court sous les notes de musique. Intentionnellement et pour la première fois dans lhistoire de lunivers, un homme concevait, imaginait et réalisait un spectacle audiovisuel animé et projeté sur un écran! Emile Reynaud a conçu, préparé la mise en scène et trouvé toutes les réponses techniques adéquates pour unir au sein dune historiette gestes, gags, effets, bruitages et musique. Sa planification du temps se compose à partir de lunité image-son. Combien dannées a-t-il fallu attendre avant quune telle conscience du cinéma ressurgisse? De plus, en tant que projectionniste, il adaptait le film selon les réactions du public. Il pouvait ralentir pour faire durer le suspens, accélérer à tel moment, ou revenir en arrière pour admirer tel effet. Quel multiplexe daujourdhui propose des séances de cinéma si interactives quelles réagissent à lhumeur du public?
Personne, avant Emile Reynaud, na eu lidée de peindre une série de figurines figées sur un support transparent haut de 5 cm, dans lintention de les projeter vivante sur un écran haut de 2m! Il faut voir ce travail de précision concernant les moindre détails des personnages. Détails de miniaturiste mais aussi détail du mouvement. Aucun traité approfondi sur limage animée existait. Marey avait tout au plus publié une Étude de la locomotion animale en 1887. Mais pour donner vie à un couple de baigneur amoureux sortant de leau... il a fallu INVENTER. Il innove une décomposition de mouvement, peint chaque phase, conçoit de manière abstraite la restitution dun geste, porte son attention à la moindre touche de pinceau qui savérerait fatale à lécran, pense au rythme des événements, intègre le son à lhistoire etc etc... Ceci reste une aventure proprement extraordinaire en regard de la simple action de filmer. Emile Reynaud, lui, inventait chaque image de sa pellicule.
Certains dénigrent le génie dEmile Reynaud en prétextant que cette invention excentrique seffectuait en dehors des préparatifs de linvention du cinéma réalistiquement réel. Quils se détrompent tout de suite. Certes, à travers le monde apparaissait ici ou là détranges appareils, mais aucun ne réussissait à effectuer la synthèse de la photographie et de la mécanique de projection. Marey entraînait ses bandes avec des galets en caoutchouc. Impossible pour lui de redonner du mouvement à la vague quil venait de chronophotographier...! Retenons une date: 1889. Lors de lexposition universelle de Paris, au pied de la tour Eiffel, Emile Reynaud présenta son Théâtre Optique. Or, il est désormais admis que le tandem Edison-Lumières assista aux projections de démonstration. Ceux-ci cherchaient aussi à projeter des images animées sur un écran. Seulement, leurs mécaniques se révélaient inefficaces. Mine de rien, ils observèrent la mécanique à base de bandes perforées et de griffes imaginée par Emile Reynaud. Quelques mois plus tard, Edison perforait ses films 35mm et les frères Lumière ne répondaient pas aux accusations de plagiat. Est ce que lHistoire retiendra-t-elle toujours la loi du plus fort? Ne dira-t-elle pas que le tandem Edison-Lumière était un tandem de voleur?
Aujourdhui, il nous reste deux bandes de toute loeuvre dEmile Reynaud: Autour dune Cabine et Pauvre Pierrot. Elles ont été miraculeusement restaurées par le travail méticuleux de Julien Pappé. Peut-être que cette oeuvre, enfantine dans son imagerie, tragi-comiques dans ses contines, burlesque dans ses événements, se trompait de siècle. Aurait-il mieux valu lépoque des cabinets de curiosité que celle du réalisme triomphant? La sécheresse de la révolution industrielle aura eu raison de lenchantement proposé. Sa présentation cocasse du sordide digne de Boccace, Rabelais ou Daumier a été emporté par la première image banale dun train entrant en gare. Emile Reynaud, ruiné et oublié de tous, mourut à lhospice après avoir détruit ses bandes dans un geste désespéré.
Aujourdhui, il est grand temps de réhabiliter dignement notre arrière-grand-père, celui qui enchanta un temps 200 000 spectateurs au Musée Grévin. Il nous permet de reconsidérer notre ère audiovisuelle sous un angle beaucoup plus espiègle et sympathique de laspect que nous en vivons maintenant. Sachons-le, une joie de vivre carnavalesque accompagne les premiers pas des images-écrans. Il ne tient quà nous de sen souvenir pour oeuvrer à des beautés qui nous re-enchantent. Que cesse le temps des mythes erronés! Ne nous fions plus aux voleurs et autres marchands de pacotilles. Artisanons... comme fabriquons nous même les rhétoriques et techniques qui projectionnerons nos rêves.
Prenons comme modèle et mythe fondateur Emile Reynaud en tant que véritable créateur dun art 7ème du nom crévindieu !
BLiCK Magic Films, Meudon février1999
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