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Entretien avec Gérard Courant
(janvier 1999 / février 2003)



note 2003 :

Cet entretien réalisé à Paris, en 1999, à été réécrit et complété en février 2003 par Gérard Courant .


Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis né dans le quartier de la Croix-Rousse à Lyon le 4 décembre 1951. J’y ai vécu seulement quelques mois pour m’installer à Valence, puis à Saint-Marcellin (dans l’Isère) et, enfin à Dijon, à la fin de 1960. C’est pour retrouver mes racines que je viens de réaliser un film qui s’intitule Inventaire filmé des rues de la Croix-Rousse à Lyon. Au début des années 1970, j’étais étudiant et un cinéphile fou qui essayait de voir tous les films possibles et imaginables mais il était difficile voire impossible d’y découvrir, dans cette ville pourtant étudiante, des films d’avant-garde. Je me déplaçais régulièrement à Paris (où je rencontrai Dominique Noguez, Raphaël Bassan, Marcel Mazé, et bien d’autres personnalités de l’avant-garde) et dans certains festivals (Cannes, Digne, Dole, Valence, etc.) à la recherche de films qui étaient invisibles à Dijon. J’en vins inévitablement à m’occuper du ciné-club universitaire et je réussis à programmer des quantités de films expérimentaux et d’avant-garde (Mekas, Brakhage, Jean Genet, Warhol, Markopoulos, Akerman, Arrietta, Vertov, etc., mais aussi des films de Marguerite Duras, Garrel, Schroeter ou Godard qui n’arrivaient pas jusque dans la capitale de la Bourgogne) et à faire venir des cinéastes (Louis Skorecki, Marcel Hanoun, Patrice Énard, Jacques Richard, Dominique Noguez). Puis, j’ai commencé à écrire sur le cinéma à partir de 1975 dans diverses revues (Cinéma différent, Cinéma, Art press, etc.). Plus tard, j’ai écrit deux livres sur Werner Schroeter et Philippe Garrel. J’ai participé aux travaux du Collectif Jeune Cinéma, puis nous avons créé en 1976, avec une trentaine d’autres cinéastes, la Coopérative des cinéastes.

J’ai réalisé mon premier film cette année-là, grâce à Patrice Kirchhofer qui a bien voulu m’aider en tenant la caméra. Ce film, d’une durée de 10 minutes s’appelle Marilyn, Guy Lux et les nonnes. Ensuite, j’ai réalisé plusieurs courts-métrages dont M M M M M… et Sha-Dada. En 1977, j’ai réalisé un premier long-métrage très expérimental qui a fait scandale un peu partout où il a été montré. Son titre tient du manifeste : Urgent ou à quoi bon exécuter des projets puisque le projet est en lui-même une jouissance suffisante. Il a même reçu le prix spécial du jury au festival de Belfort, ce qui a scandalisé encore d’autres personnes qui n’imaginaient pas qu’un tel film puisse être primé ! J’avoue aujourd’hui qu’ils avaient raison d’être outré car ce film n’aurait jamais dû recevoir une quelconque récompense puisque son but avoué était de provoquer les spectateurs et de détruire le cinéma. Mais je soupçonne l’excellent Rui Nogueira, alors délégué général du festival et fidèle amateur de mes premiers films, d’avoir usé de son influence afin que le jury couronnât un film original même s’il était anti-commercial, anti-cinéma, bref, anti-tout.

C’est le 7 février 1978 que j’ai commencé l’anthologie Cinématon que je poursuis encore aujourd’hui. Mais, parallèlement aux Cinématons, j’ai toujours réalisé beaucoup d’autres films : courts-métrages (L’Âge doré, Un sanglant symbole, Rasage, etc.), longs-métrages (Aditya, Cœur bleu, Vivre est une solution, She’s a very nice lady, À propos de la Grèce, etc.) et autres séries cinématographiques de portraits filmés (Portraits de groupe, Couple, Lire, Mes lieux d’habitation, Gare, etc.). D’ailleurs, pendant des années, mes autres films avaient plus de succès que Cinématon. Ce n’est qu’à partir de 1984, au niveau de la presse et des médias, que cette anthologie a supplanté le reste de ma production. Peu de temps après avoir commencé les Cinématons, fatigué par les querelles internes, je quittai la Coopérative des cinéastes pour voler de mes propres ailes. Avec Vincent Toledano, nous créâmes une maison de production qu’on appela K.O.C.K. Production et qui fonctionna jusqu’au milieu des années 1980. C’est à ce moment-là, en 1985, que je créai Les Amis de Cinématon, dont le rôle est de produire, conserver, diffuser et promouvoir, les Cinématons et mes autres séries de portraits.

En ce qui concerne Cinématon, je précise que je viens de fêter les 25 ans de tournage et que les règles du jeu n’ont jamais changé depuis le premier portrait. C’est peut-être utile de les préciser : Il s’agit d’un gros plan-séquence, d’une durée de 3 minutes 25 secondes, fixe et muet, d’une personnalité des arts et du spectacle, filmée en une seule prise et dans laquelle chaque sujet est libre de faire ce qu’il désire. Aujourd’hui, 2048 portraits ont été filmés et l’ensemble dure plus de 142 heures.

Au début, vous faites le cadre sur le visage de la personne, et après elle fait ce qu’elle veut.

La personne filmée est entièrement libre. Les gens peuvent même sortir du cadre, ce qui arrive parfois. Il y en a qui s’agitent beaucoup, d’autres qui utilisent des objets. Certains ne bougent presque pas et c’est parfois, ceux-là, qui sont les plus vrais, les plus authentiques. Chacun a donc une liberté totale pendant ces 3 minutes 25 secondes à l’intérieur des règles strictes et radicales que j’ai précédemment énoncées.

Vous êtes-vous cinématoné vous-même ?

Au départ, j’ai testé le principe et les règles du Cinématon sur moi-même. En fait, j’ai joué le rôle du cobaye. C’était le 18 octobre 1977. Et c’est après avoir vu les résultats que ça a provoqué sur moi que j’ai décidé de me jeter à l’eau et de me lancer dans cette aventure cinématographique. J’avais été particulièrement surpris du résultat car je croyais n’avoir rien fait devant la caméra actionnée par Martine Rousset. Et quand j’ai projeté ce " petit " film, j’ai découvert que mon visage était très vivant, qu’il se passait des quantités de choses. Ce portrait est, en quelque sorte, le numéro 0 de la collection. J’ai inclus ce portrait dans le fameux Urgent… Puis, bien plus tard, le 31 décembre 1987, pour clore un cycle de 10 ans de Cinématon, je me suis filmé pour le n° 1000. Puis, j’ai remis ça, le lendemain, le 1er janvier 1988 pour inaugurer un nouveau cycle de 1000 portraits et je me suis encore prêté au jeu pour le 2000e portrait, filmé le 1er janvier 2000 !

Est-ce qu’il y a eu des ratés ou des bobines perdues ?

Pour les bobines perdues, c’est arrivé rarement. Sur plus de 2000 Cinématons, d’après mes souvenirs, il y a dû y avoir 2 portraits égarés par le laboratoire. Le premier, c’était le celui du cinéaste suisse Daniel Schmid que j’avais tourné en août 1980 à Locarno en Suisse. J’ai dû attendre 9 ans avant de pouvoir le filmer à nouveau. En fait, j’ai eu beaucoup de chance car son deuxième portrait est une réussite parfaite. Je l’ai filmé quelques jours avant qu’il n’entre à l’hôpital pour une opération extrêmement délicate où il risquait, m’avait-il affirmé, de ne pas en ressortir vivant. Sachant cela, il m’avait demandé de le cinématoner avant son opération. Pendant son portrait, il montre les photographies de toutes les personnes qui ont compté dans sa vie, de sa mère à Ingrid Caven en passant par Fassbinder, Raul Gimenez, Schroeter, etc. C’est très fort et très émouvant ! Le deuxième Cinématon perdu fut celui du critique de cinéma Gérard Lenne qui avait organisé une mise en scène très millimétrée et plutôt difficile à refaire. Quand je lui annonçai que sa bobine avait été perdue, il ne fut pas du tout surpris car, me dit-il, il lui arrive souvent des choses qui n’arrivent pas aux autres. Nous recommençâmes le Cinématon quelques jours plus tard et il refit exactement la même mise en scène, ce qui n’était pas simple car il avait concentré un maximum d’actions dans ces 3 minutes et demie.

En ce qui concerne les ratés, j’évite dans la mesure du possible de me planter techniquement. Je me dois d’être à la hauteur. C’est la moindre des choses puisque les personnes filmées, elles, n’ont pas le droit à l’erreur. Elles n’ont qu’une prise et un moule avec des règles draconiennes à l’intérieur duquel elles peuvent se mouvoir à leur guise. Cela dit, il m’est arrivé rarement il est vrai, de rater complètement, soit par ma faute, soit par un panne technique, un Cinématon. Dans ce cas, je l’ai refait.

Pourriez-vous définir le cinéma expérimental, ou nous donner votre vision du cinéma expérimental ?

C’est très difficile à définir, peut-être même impossible. Je suis bien placé pour en parler car, lorsque j’écrivais régulièrement sur le cinéma, à la fin dans les années 1970, je n’ai jamais cessé d’essayer de définir le cinéma expérimental. Et plus, j’essayais d’affiner cette définition, plus, me semble-t-il, je m’éloignais de la vérité du cinéma expérimental. L’idéal serait de ne pas le définir du tout. Cela dit, il y a tellement de diversité, de cinéastes différents, d’écoles différentes que tenter de le définir, c’est l’enfermer dans un carcan que, par définition, ce cinéma refuse. C’est censé être un cinéma très libre, qui se moque de toutes les règles établies. C’est un cinéma qui permet toutes les fantaisies possibles. Tout ça, bien sûr, n’est que de la théorie car on retrouve, dans le cinéma expérimental, comme partout ailleurs, les mêmes poncifs, les mêmes académismes, les mêmes habitudes et les mêmes défauts. La liberté ne se commande pas : c’est un état, elle doit être dans nos gênes d’artistes.

Est-ce que vos films sont diffusés dans des circuits plus traditionnels ?

La plupart de mes films sont diffusés de manière artisanale par mon association Les Amis de Cinématon. Les Cinématons ne peuvent être diffusés que par moi car chaque projection est la présentation d’un programme différent. Cela va de la projection d’un seul Cinématon (c’est arrivé !) à des intégrales (la dernière a eu lieu à Toronto en 1998 avec 1870 portraits projetés pour une durée de 132 heures ! !). Entre ces deux cas extrêmes, il y a tous les cas de figure intermédiaire. C’est souvent des projections à la carte : il est possible de faire des sélections par thèmes (les plus drôles, les plus narcissiques, les plus belles femmes, les barbus, etc.), par nationalités (les Américains, les Allemands, les Suisses, etc.), par professions (les cinéastes, les écrivains, les peintres, etc.), etc. Il existe donc une infinité de possibilités de programmations. Ces projections ont souvent lieu dans des festivals (plus de 200, à ce jour), des cinémathèques, des centres d’art contemporains, des musées, mais aussi dans toutes sortes d’autres lieux liés à la photographie, aux arts de la rue, au théâtre, à la musique, etc. Il arrive assez souvent que le programmateur choisisse les portraits qui seront montrés. En général, le nombre de portraits présentés oscille entre 20 et 25, mais il y a eu souvent des nuits Cinématon qui ont connu beaucoup de succès et l’idée de les montrer en épisodes dans des festivals de cinéma est relativement fréquente. De plus, de nombreux Cinématons ont été montrés sur une trentaine de chaînes de télévision dans le monde (Canada, Italie, Allemagne, Angleterre, Russie, Bosnie-Herzégovine, etc.). Mes autres séries (Portraits de groupe, Lire, Trios, etc.) sont également diffusées selon ce même système mais il faut reconnaître qu’elles sont moins montrées car moins connues. Si l’arbre Cinématon masque les branches de mes autres films, elle masque également mes autres séries de portraits.

Pour les autres films, la diffusion artisanale est toujours déterminante. Mais il faut différencier les films dont je suis le producteur et les films qui ont été produits par des producteurs extérieurs, c’est-à-dire qui ont bénéficié de moyens financiers un peu plus importants. Pour les premiers (Je meurs de soif, j’étouffe, je ne puis crier…, Aditya, La Neige tremblait sur les arbres, Amours décolorées, etc.), leur diffusion épouse celle du cinéma d’avant-garde habituel (festivals, musées, cinémathèques). Même Cœur bleu (1980), qui a connu une petite sortie commerciale en 1981 grâce à Dominique Païni au Studio 43 à Paris, fait partie de cette première catégorie. Il faut dire que Païni, pendant ces années, était mécène et m’avait beaucoup aidé financièrement pour réaliser ce film ainsi que She’s a very nice lady (1982). J’en profite pour dire que c’était du vrai mécénat car Dominique Païni n’a aucun pourcentage sur ces films et, qu’en conséquence, il n’a jamais demandé le moindre centime sur les recettes, modestes, il est vrai !

Pour les seconds, la diffusion est un peu moins marginale. Les Aventures d’Eddie Turley (1987), sorti en salle en 1989, a toujours son distributeur d’origine (Les Films singuliers). Chambéry-Les Arcs, une vélographie de Gérard Courant (1996), produit par une chaîne câblée, est diffusé par Play Film et a été programmé sur Planète en 2002. Le cas du Journal de Joseph M (1999) est plus complexe car les deux co-producteurs sont actuellement en procès et c’est Cinq continents, un des deux producteurs qui, de fait, le distribue. Il a été présenté sur Canal +, la RTBF en Belgique et Canal + Belgique. L’Homme des roubines (Les Hauts lieux de Luc Moullet) (2000), 2000 Cinématons (2001), Périssable Paradis (2002) et Inventaire filmé des rues de la Croix-Rousse à Lyon (2002) ont tous été produits par Jakaranda et la chaîne câblée Aqui TV qui vient de déposer son bilan. Jakaranda distribue ces quatre films. L’Homme des roubines est sorti cet été dans une salle d’art-et-d’essai parisienne en 2002 dans le cadre d’une rétrospective des films de Luc Moullet qui a le rôle principal du film.

Conclusion : Même si certains de mes films ont réussi péniblement à être montré dans des circuits un peu plus traditionnels, Cinématon est, à ce jour, mon film le plus diffusé. Après 25 ans de tournage ininterrompu, ces portraits sont toujours autant demandés.


Propos recueillis par Colas Ricard et Nathalie Curien.
Paris, janvier 1999

Réécrit et complété par Gérard Courant.
Paris, février 2003



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