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Entretien avec Pierre Merejkowsky
(décembre 1998)
Quest-ce pour vous que le cinéma expérimental ?
Le cinéma expérimental consiste à travers les films et la diffusion à créer un peu une société parallèle. Une société qui défend notre culture et nos idées sans trop tenir compte de rapport financier et de pouvoir. Ça consiste à faire tout de suite en groupe ou en réseau ce que lon a envie, sans viser une réussite sociale, sans viser une réussite économique. Et cest pour ça que que la réalisation des films est guère différente de la diffusion car lun ne pourrait exister sans lautre puisque la diffusion est un prétexte à rencontrer des gens, à communiquer des adresses et à faire avancer un certain nombre didées.
Comment sorganisent les diffusions ?
Lexpérimental pour moi, consiste à pas trop être sur nos idées. Tout le monde est invité sur le réseau. Je trouve un endroit, ça peut être chez moi, une association, un squat, ça peut être une institution si elle minvite. Et je téléphone à pas plus de vingt personnes car je trouve que quand il y a trop de monde on peut plus discuter, ça redevient quelque chose dinstitutionnel qui m'intéresse pas beaucoup. Jappelle les gens qui sont dans mon ordinateur, qui mont donné leur adresse dans des soirées ou par relation et jinvite aussi des journalistes que je trouve sympathisant. sils viennet pas ça na pas dimportance, et sils viennent tant mieux. Bref je trouve un lieu et je prévient une vingtaine de personne.
Par exemple les toutes premières diffusions ?
La toute première ça a eu lieu chez un ami en banlieue, à Maison-Alfort il y avait une dizaine de personne qui étaient venues en semaine, là-bas, voir un de mes films. Cétait assez marrant de déplacer des gens de Paris, pour quelquun de pas du tout connu, quils prennent le train aussi loin et quils aient envie de venir pour voir des films. Je pense que cest cela qui leur avait plus, si ça avait été le samedi soir dans un café de branché ils ne seraient pas venus. Ca avait un côté moins intéressant, je pense.
Que pensez-vous du terme cinéma expérimental ?
Je le revendique sans le revendiquer. Ce que je naime pas beaucoup, cest que souvent les cinéastes expérimentaux sont montré comme des bêtes curieuses, des gens qui ont un hobby très fort, qui peuvent pas sempêcher de filmer, qui filment vingt quatre sur vingt quatre et on en fait un peu des phénomène de bêtes de foire. Je trouve ça un peu dommage parce quil y a peut-être des gens comme ça mais tout le monde nest pas comme cela dans lexpérimental. Les étiquettes importe peu, moi ça ne me dérange pas. Un journaliste a écrit dans LEst Républicain que jétais fou. Bon ben cette étiquette de fou ça na pas dimportance. Létiquette importe peu ce qui compte cest ce quon fait.
Ce qui compte cest de faire ce quon veut, dans les institutions ?
Ou hors institution. Linstitution nest pas nécessaire non plus. Je fais des films en gérant le côté économique. Je men occupe car je ne veux pas trop mendetter. Si je mendette je le ferai une fois, jaurai des factures dans les labos et je serai obligé de marrêter. Le matériel je ne le paie pas, je passe souvent par des associations dans lesquelles je passe mes films. Cest un échange parce que je leur passe mes films, janime des débat et en échange il me prête le matériel. Je marrange pour que les projection ne reviennent pas trop chères. Cest pour ça que je fais ça par téléphone parce quun coup de fil à soixante dix centimes ça fera quatorze francs en tout, où je ne sais pas exactement combien. Et les films je marrange pour quils soient en rapport avec largent jai. Jévalue maintenant sans mégalomanie à peu près à cinq/six cent personnes qui voient mes films hors des institution par les réseau que jai créé. Bon je suis pas le seul. Cest vrai que maintenant je suis souvent invité en province, dans dautres groupes en province. Donc oui jévalue à cinq six cent personne qui voient mon travail. Bon je trouve ça bien. Mais ça na pas beaucoup dimportance. A une époque il en y avait dix. Peut-être quun jour il y en aura plus mais ce qui compte encore une fois : je préfère quil en vienne même dans Paris lorsque je fais des projections. Je marrange, (car dans mon ordinateur jai effectivement cinq ou six cent personnes) pour pas les faire venir tous à la fois. Je préfère faire six projections à vingt personne quune seule de cent vingt personnes car encore une fois je suis contre le truc de masse médiatique. Je trouve plus intéressant de faire des petites choses où il y a moins de monde : justement, il y a plus déchange. Cest vrai je disais ça sans prétention non plus mais le dernier film que jai fait est passé à la vidéothèque de Paris. Cest quelquun qui ma invité parce que je suis pas tout à fait en accord avec la programmation de la vidéothèque de Paris et ce système. Javais fait venir des gens et ils sont tous venus. Parce quelles savent un peu ce que je fais, quil ny aura pas trop de monde que cest pas le système où on veut quil y ait plein de monde, où il y a le meilleur son, la meilleur image Donc cest vrai que je réussi à avoir un public assez motivé qui vient pas à coup sûr mais presque. Il y a des gens qui envoie des mailing de 1000 personnes, 2000 personnes. Avec le timbre et tout ça leur coûte déjà 6-7000 balles. Sil y en vient 1000, ils disent que cest un succès mais moi avec tout cet argent je préfère faire un film car avec 6-7000 fr je pourrais faire un film. Sans polémique excessive, je connais des..., je veux pas citer de nom, des grand festival dans la région parisienne justement qui sont très connus, ils envoient 5000 courriers, et sans méchanceté, il y a du monde au début au cocktail douverture ou à la remise des prix mais en semaine il ny a plus de monde à nos projections quaux leurs.
Sil ny avait personne aux projections, vous continueriez quand même à faire des films ?
Oh ! cest déjà arrivé. Cest déjà arrivé une fois quil y ai eu deux ou trois personne donc voilà cest comme ça. Bon lessentiel cest de faire des films et des projections. Oui de toutes façon, sil ny avait personne mais pourquoi il ny aurai personne ?
Et les débats ?
Cest assez variable parfois les gens parlent beaucoup, parfois ne parlent pas, ça dépend. Ça dépend peut-être de mon humeur aussi. Je sais pas.
Lengagement social et politique est important dans votre travail.
Oui, parce que cest lidée de se revendiquer tel quon est, et aussi le refus dêtre dans un système dépendant de létat. Je suis très réservé car maintenant il y a beaucoup de groupes qui font des projections comme moi à Paris et en province. Sur Paris il y en a une demi-douzaine et en province il y en a vraiment beaucoup, beaucoup. Le Centre National du Cinéma, la SCAM enfin des organismes plus important, même beaucoup plus important que nous, font des réunions pour réfléchir comment aider les petites structures de diffusions... Je veux bien aller à ces réunions : sils veulent donner des subventions cest leur problème mais je serais très très fâché quils mettent leur nez dans la programmation. Cest un peu un truc qui leur échappe et tant mieux. Voilà, je veux bien leur parler leur envoyer des dossiers mais je serais très sceptique quun tel organisme soccupe de la diffusion dans les cafés. Là, ce serais pour moi un scandale. Mais je pense que ça narrivera pas car on est trop fort maintenant. Y a pas de gens qui pourrais nous noyauter, nous récupérer. On a trop de personnalités fortes, trop différentes pour quil ai un organisme qui se voudrais efficace, et qui voudrait nous fédérer ou une chose comme ça.
Oui, il existe un système de réseau, mais pas de fédération.
Non, cest ça qui est intéressant. Il y a pas un bureau politique du réseau ni , si on peut dire, un comité directeur
Il y a des gens qui se regroupent de temps en temps pour faire des projections. Quand je fais des projections, surtout ces derniers temps, je lai fait souvent avec dautres artistes, des écrivains, des sculpteurs. Là, jai pour projet de faire un salon des diffuseurs. Enfin, un salon cest un bien grand mot, cest un peu par dérision mais ça serait le salon des diffuseurs à échelle humaine : jinviterai dans mon salon des personne qui diffusent à moins de 2 à 300 exemplaires, que ce soit de vidéo, de disques ou de musique. Jai un peu lidée quil ny ai pas que des cinéastes qui viennent et voilà. Cest vrai quautour du journal 101 par exemple (dont soccupe Jean-Marc Manach), il y a pas mal de groupes qui se sont exprimé, à travers le journal. Il ny a pas de ligne politique précise au journal, mais je trouve quon communique assez bien entre les groupes. Chacun reste sur ces positions et quand on peut se regrouper sur des choses, ça se fait assez spontanément.
Pour les projections, est-ce que le plus important cest le film ou le débat qui vient après ?
Cest un peu les deux, parce que la projection du film cest pas... Moi dabord ça me fait énormément plaisir de faire des films. Cest toujours un grand moment pour moi de vie, une certaine euphorie. Mais cest vrai que souvent dans mes projections des gens se sont rencontrent, ça me fait plaisir. Cest à dire, il y a vraiment des rencontre qui se sont fait à loccasion de mes projections. Je le sais parce que les gens le disent . Et bien ça, ça me fait plaisir, peut-être même au delà du débat.
Cest déjà bien que des gens puissent se parler, et puis cest vrai que si les gens ne regardent pas religieusement le film, ça mest égal. Généralement, ce que font les gens comme moi, cest quon sarrange pour quil y ait deux lieux. Quil y ait un endroit où les les gens puissent voir le film, et un autre endroit où les gens puissent parler. Avec lidée que les gens qui veulent pas regarder les films, hé bien, ils les regardent pas. Car ça na pas beaucoup dimportance. Lidée est plus dans la rencontre : des gens qui se rencontrent, qui échangent des informations, se parlent. Cest surtout ça qui compte.
Et donc la qualité du film nest pas en rapport à la qualité de limage et du son.
Pour moi non. Mais là effectivement, je suis plus radical que dautre sur cette question. Non, moi ce qui mintéresse cest que les films parlent. Quil y ait des discours. Et justement là, jaimerais bien proposer, à dautre réalisateurs Enfin, Cest un truc que jai en projet justement de faire des films qui ne soient que des plans séquences et qui ne soient que des dialogues. Ce serait ça la ligne, la charte. Je sais pas si ça prendrai la forme de projections, dun festival ou je ne sais quelle forme. Mais voilà, je suis vraiment un adepte du plan séquence parce que je trouve que souvent dans le cinéma actuel, la technique à pris le pouvoir. Il y a de très beau cadres, il y une belle image, un beau son mais les acteurs ne peuvent plus du tout rien dire. Ils disent un bout de phrase, trois phrases. Souvent ils savent pas à quoi cest relié dans le film. Et cest pour ça quà mon avis ça donne des films assez plat, sans conviction, bien fait mais un peu magazine de mode, genre lExpress. Enfin du cinéma illustratif et non pas du cinéma dopinion ou de prise de position. Voilà, cest comme ça que je le reçoit.
Du cinéma où tout est organisé ?
Oui, tout est organisé au tournage, au montage et à la diffusion. Cest-à-dire, on ne veut pas quil y ait de mauvaise surprises donc on va prendre, que des bons comédiens des bons techniciens mais souvent cest mon opinion ça se résume à des techniciens ou des comédiens qui ferment leurs gueules quoi. Cest-à dire que les réalisateurs savent très bien ce que tu fais et voilà. Il ny jamais de débats : Pourquoi est-ce que tu fais ça, pourquoi tu fais comme ça ? Cest vraiment administratif. Moi, à mon niveau, comme je joue souvent dans mes propres films, cest vrai que les caméramans ont une grande liberté au tournage parce que je moccupe pas trop de ce quils font. Et puis ces derniers temps javais un petit peu arrêté, mais je crois que vais recommencer : oui, je vais prendre des gens qui sont assez disjonctés. Enfin si on peut dire hors système. Parce que je trouve quils ont aussi quelque choses à dire et que cest dommage quils ne sexpriment pas. Dautant plus que souvent on a des surprises. Justement lorsquil ny a pas de cadre dans tous les sens du termes cadre cinéma, cadre institutionnel ou cadre productif je pense que les gens un petit peu en marge ne se sentent bien dans ce système. Jai vu un ou deux films de collègues, avec des gens qui, entre guillemet, étaient manifestement à côté de leur pompes. Le premier cétait un film qui devait être fait sur un musicien. Cétait une fiction et le type à pas voulu jouer du tout (ça se voit à lécran) parce quil trouvait ça pas intéressant. Et puis il fait son numéro, il parle de lui. Il raconte sa musique et il parle de 68. Moi, je trouve que ça a fait un film excellent. Cest un film fait par un autre où lacteur a pris le pouvoir. Le réalisateur a eu lintelligence de le laisser faire. Mais en fait il ny a pas de film, mais un acteur qui sexprime et je trouve ça plus intéressant que si ça avait été le vrai court-métrage de lancien soixante-huitard
Cest laisser limportance au hasard...
Oui ! Dailleurs justement cest un peu mon cheval de bataille car moi je considère que le cinéma documentaire ne devrait être que ça. Ça nengage que moi mais, je vois pas l'intérêt de faire un documentaire sur des catégories de gens. Que se soit des RMistes, des casques bleus, des hommes daffaires. Je trouve que le documentaire cest intéressant quand cest appuyé sur le principe du hasard. Je vais essayer de développer ça. Jai un collègue qui sappelle Jérôme Bouvier, qui a fait un film qui sappelle Au fil de leau : il est allé sur une péniche de Lille à Paris, les canaux du Nord de la France, je sais pas exactement quelle ville, mais lui son principe, dans le film cest ça, il ne bouge pas. Il reste sur sa péniche et cest les gens qui viennent devant la caméra et à ce moment là il se passe ce qui doit se passer. Il y en a qui parle, il y en a qui lemmène chez lui. Il y en a qui disent rien, il y en a qui passent indifférent Mais je trouve ça beaucoup plus intéressant que le contraire : sil été allé interviewer des gens au bord de leau. Cest les gens qui vont vers la caméra et qui parle. Et ça donne un film tout à fait différent où très différent que les films où encore une fois on interroge des gens dans la rue en leur demandant leur point de vue de but en blanc. Ils nont pas le désir de parler, il ne connaissent pas le caméraman, il ne savent pas pourquoi, et finalement il tiennent des discours que moi je juge stéréotypés. Et bon sans vouloir me mettre en avant, cest vrai que jai fait un film à la prison de la Santé avec les prisonniers. La conclusion de ce film par ceux qui lon vu, à part le fait que les gens trouve ça trop long, enfin dans les institutions moi, je trouve pas ça trop long mais en tous cas les commentaires qui mont été fait, cétait : «Ah ben dis donc, il ont un discours vachement structuré, ils parlent, ils ont des idées politiques. Ils sexpriment vraiment.» Et ben là je dis oui, cest normal. Moi, je suis pas allé les voir en tant que prisonniers en leur demandant de me parlker de leur condition de prisonnier. Je suis allé voir des gens qui se trouvent être en prison et avec qui jai parlé. Mais si effectivement jy avait été en tant que journaliste. En disant : «je vais vous faire parler de la prison», cest parti pour un tour. Il auraient sortit le discours stéréotypé. Voilà, ils seraient apparus comme des gens lamentables, minables et tout...
Et donc jen veux beaucoup à cette forme de documentaire qui prétend cerner les gens. Un SDF, on va linterroger en tant que SDF. On va pas le faire parler de son enfance, ou sil est amoureux de la fleuriste, où je ne sais quoi. Non, il faudra quil soit SDF. Justement, dans Libé récemment il avait un article, contre les chômeurs, parce que des chômeurs demandaient à Libé dêtre payé. Et Libé naturellement sen offusquait. Moi, je trouve ça tout à fait normal. Effectivement si les journalistes prennent les gens, en font des discours stéréotypés et le mets dans un journal comme ça, je ne vois pas pourquoi on serait pas payé. Donc effectivement, jengage les gens maintenant sils sont interviewés par France 3 ou des journalistes, de se faire payer. Je vois pas pourquoi, on accepterait que des gens qui ne sont pas sympathisants, prennent notre image gratuitement. Je ne vois pas du tout le problème déontologique à demander de largent. Même si Libé et les autres sen offusque, voilà (rire).
Vous revendiquez un cinéma plutôt intuitif que structuré ?
Oui, en ce qui me concerne. Cest pas toujours le cas, parce que bien que je défende cette forme de documentaire de hasard, jen ai fais qui était pas du tout laissé au hasard, par exemple sur moi. Et où dès le début il y avait lidée et là où je voulais en venir. Mais là où ça reste une part de hasard, cest que les gens qui sont intervenus dans mes documentaires, intervenaient en leurs noms propres, avec leur fonction sociale. Cest-à-dire ma copine en tant que ma copine ou des choses comme ça.
Il ny a pas que de lintuition parce que moi jaie envie de dire certaine chose précises, mais jai le mérite, et cest là où il y a forme dintuition, de les dire en mon nom et pas au nom dun groupe social ou dun autre groupe, voilà.
Propos recueillis par Colas Ricard et Nathalie Curien.
Paris, décembre 1998.
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