page éditée le 21/01/03
dernière mise à jour : le 21/01/03

> sommaire des entretiens 98/99.................. > autres entretiens

[english]

accueil---recherche---structures---cinéastes---films---textes---festivals---pratique---adresses ---liens

cineastes.net

Entretien avec Pierre Merejkowsky
(décembre 1998)



Qu’est-ce pour vous que le cinéma expérimental ?

Le cinéma expérimental consiste à travers les films et la diffusion à créer un peu une société parallèle. Une société qui défend notre culture et nos idées sans trop tenir compte de rapport financier et de pouvoir. Ça consiste à faire tout de suite en groupe ou en réseau ce que l’on a envie, sans viser une réussite sociale, sans viser une réussite économique. Et c’est pour ça que que la réalisation des films est guère différente de la diffusion car l’un ne pourrait exister sans l’autre puisque la diffusion est un prétexte à rencontrer des gens, à communiquer des adresses et à faire avancer un certain nombre d’idées.


Comment s’organisent les diffusions ?

L’expérimental pour moi, consiste à pas trop être sur nos idées. Tout le monde est invité sur le réseau. Je trouve un endroit, ça peut être chez moi, une association, un squat, ça peut être une institution si elle m’invite. Et je téléphone à pas plus de vingt personnes — car je trouve que quand il y a trop de monde on peut plus discuter, ça redevient quelque chose d’institutionnel qui m'intéresse pas beaucoup. J’appelle les gens qui sont dans mon ordinateur, qui m’ont donné leur adresse dans des soirées ou par relation et j’invite aussi des journalistes que je trouve sympathisant. s’ils viennet pas ça n’a pas d’importance, et s’ils viennent tant mieux. Bref je trouve un lieu et je prévient une vingtaine de personne.


Par exemple les toutes premières diffusions ?

La toute première ça a eu lieu chez un ami en banlieue, à Maison-Alfort il y avait une dizaine de personne qui étaient venues en semaine, là-bas, voir un de mes films. C’était assez marrant de déplacer des gens de Paris, pour quelqu’un de pas du tout connu, qu’ils prennent le train aussi loin et qu’ils aient envie de venir pour voir des films. Je pense que c’est cela qui leur avait plus, si ça avait été le samedi soir dans un café de branché ils ne seraient pas venus. Ca avait un côté moins intéressant, je pense.


Que pensez-vous du terme “cinéma expérimental” ?

Je le revendique sans le revendiquer. Ce que je n’aime pas beaucoup, c’est que souvent les cinéastes expérimentaux sont montré comme des bêtes curieuses, des gens qui ont un hobby très fort, qui peuvent pas s’empêcher de filmer, qui filment vingt quatre sur vingt quatre et on en fait un peu des phénomène de bêtes de foire. Je trouve ça un peu dommage parce qu’il y a peut-être des gens comme ça mais tout le monde n’est pas comme cela dans l’expérimental. Les étiquettes importe peu, moi ça ne me dérange pas. Un journaliste a écrit dans L’Est Républicain que j’étais fou. Bon ben cette étiquette de fou ça n’a pas d’importance. L’étiquette importe peu ce qui compte c’est ce qu’on fait.


Ce qui compte c’est de faire ce qu’on veut, dans les institutions ?

Ou hors institution. L’institution n’est pas nécessaire non plus. Je fais des films en gérant le côté économique. Je m’en occupe car je ne veux pas trop m’endetter. Si je m’endette je le ferai une fois, j’aurai des factures dans les labos et je serai obligé de m’arrêter. Le matériel je ne le paie pas, je passe souvent par des associations dans lesquelles je passe mes films. C’est un échange parce que je leur passe mes films, j’anime des débat et en échange il me prête le matériel. Je m’arrange pour que les projection ne reviennent pas trop chères. C’est pour ça que je fais ça par téléphone parce qu’un coup de fil à soixante dix centimes ça fera quatorze francs en tout, où je ne sais pas exactement combien. Et les films je m’arrange pour qu’ils soient en rapport avec l’argent j’ai. J’évalue maintenant sans mégalomanie à peu près à cinq/six cent personnes qui voient mes films hors des institution par les réseau que j’ai créé. Bon je suis pas le seul. C’est vrai que maintenant je suis souvent invité en province, dans d’autres groupes en province. Donc oui j’évalue à cinq six cent personne qui voient mon travail. Bon je trouve ça bien. Mais ça n’a pas beaucoup d’importance. A une époque il en y avait dix. Peut-être qu’un jour il y en aura plus mais ce qui compte encore une fois : je préfère qu’il en vienne même dans Paris lorsque je fais des projections. Je m’arrange, (car dans mon ordinateur j’ai effectivement cinq ou six cent personnes) pour pas les faire venir tous à la fois. Je préfère faire six projections à vingt personne qu’une seule de cent vingt personnes car encore une fois je suis contre le truc de masse médiatique. Je trouve plus intéressant de faire des petites choses où il y a moins de monde : justement, il y a plus d’échange. C’est vrai je disais ça sans prétention non plus mais le dernier film que j’ai fait est passé à la vidéothèque de Paris. C’est quelqu’un qui m’a invité — parce que je suis pas tout à fait en accord avec la programmation de la vidéothèque de Paris et ce système. J’avais fait venir des gens et ils sont tous venus. Parce qu’elles savent un peu ce que je fais, qu’il n’y aura pas trop de monde que c’est pas le système où on veut qu’il y ait plein de monde, où il y a le meilleur son, la meilleur image… Donc c’est vrai que je réussi à avoir un public assez motivé qui vient pas à coup sûr mais presque. Il y a des gens qui envoie des mailing de 1000 personnes, 2000 personnes. Avec le timbre et tout ça leur coûte déjà 6-7000 balles. S’il y en vient 1000, ils disent que c’est un succès mais moi avec tout cet argent je préfère faire un film car avec 6-7000 fr je pourrais faire un film. Sans polémique excessive, je connais des..., je veux pas citer de nom, des grand festival dans la région parisienne justement qui sont très connus, ils envoient 5000 courriers, et sans méchanceté, il y a du monde au début au cocktail d’ouverture ou à la remise des prix mais en semaine il n’y a plus de monde à nos projections qu’aux leurs.


S’il n’y avait personne aux projections, vous continueriez quand même à faire des films ?

Oh ! c’est déjà arrivé. C’est déjà arrivé une fois qu’il y ai eu deux ou trois personne donc voilà c’est comme ça. Bon l’essentiel c’est de faire des films et des projections. Oui de toutes façon, s’il n’y avait personne… mais pourquoi il n’y aurai personne ?


Et les débats ?

C’est assez variable parfois les gens parlent beaucoup, parfois ne parlent pas, ça dépend. Ça dépend peut-être de mon humeur aussi. Je sais pas.


L’engagement social et politique est important dans votre travail.

Oui, parce que c’est l’idée de se revendiquer tel qu’on est, et aussi le refus d’être dans un système dépendant de l’état. Je suis très réservé car maintenant il y a beaucoup de groupes qui font des projections comme moi à Paris et en province. Sur Paris il y en a une demi-douzaine et en province il y en a vraiment beaucoup, beaucoup. Le Centre National du Cinéma, la SCAM enfin des organismes plus important, même beaucoup plus important que nous, font des réunions pour réfléchir comment aider les petites structures de diffusions... Je veux bien aller à ces réunions : s’ils veulent donner des subventions c’est leur problème mais je serais très très fâché qu’ils mettent leur nez dans la programmation. C’est un peu un truc qui leur échappe et tant mieux. Voilà, je veux bien leur parler leur envoyer des dossiers mais je serais très sceptique qu’un tel organisme s’occupe de la diffusion dans les cafés. Là, ce serais pour moi un scandale. Mais je pense que ça n’arrivera pas car on est trop fort maintenant. Y a pas de gens qui pourrais nous noyauter, nous récupérer. On a trop de personnalités fortes, trop différentes pour qu’il ai un organisme qui se voudrais efficace, et qui voudrait nous fédérer ou une chose comme ça.


Oui, il existe un système de réseau, mais pas de fédération.

Non, c’est ça qui est intéressant. Il y a pas un bureau politique du réseau ni…, si on peut dire, un “comité directeur”…
Il y a des gens qui se regroupent de temps en temps pour faire des projections. Quand je fais des projections, surtout ces derniers temps, je l’ai fait souvent avec d’autres artistes, des écrivains, des sculpteurs. Là, j’ai pour projet de faire un salon des diffuseurs. Enfin, un salon c’est un bien grand mot, c’est un peu par dérision mais ça serait le salon des diffuseurs à échelle humaine : j’inviterai dans mon salon des personne qui diffusent à moins de 2 à 300 exemplaires, que ce soit de vidéo, de disques ou de musique. J’ai un peu l’idée qu’il n’y ai pas que des cinéastes qui viennent et voilà. C’est vrai qu’autour du journal 101 par exemple (dont s’occupe Jean-Marc Manach), il y a pas mal de groupes qui se sont exprimé, à travers le journal. Il n’y a pas de ligne politique précise au journal, mais je trouve qu’on communique assez bien entre les groupes. Chacun reste sur ces positions et quand on peut se regrouper sur des choses, ça se fait assez spontanément.


Pour les projections, est-ce que le plus important c’est le film ou le débat qui vient après ?

C’est un peu les deux, parce que la projection du film c’est pas... Moi d’abord ça me fait énormément plaisir de faire des films. C’est toujours un grand moment pour moi de vie, une certaine euphorie. Mais c’est vrai que souvent dans mes projections des gens se sont rencontrent, ça me fait plaisir. C’est à dire, il y a vraiment des rencontre qui se sont fait à l’occasion de mes projections. Je le sais parce que les gens le disent . Et bien ça, ça me fait plaisir, peut-être même au delà du débat.
C’est déjà bien que des gens puissent se parler, et puis c’est vrai que si les gens ne regardent pas religieusement le film, ça m’est égal. Généralement, ce que font les gens comme moi, c’est qu’on s’arrange pour qu’il y ait deux lieux. Qu’il y ait un endroit où les les gens puissent voir le film, et un autre endroit où les gens puissent parler. Avec l’idée que les gens qui veulent pas regarder les films, hé bien, ils les regardent pas. Car ça n’a pas beaucoup d’importance. L’idée est plus dans la rencontre : des gens qui se rencontrent, qui échangent des informations, se parlent. C’est surtout ça qui compte.


Et donc la qualité du film n’est pas en rapport à la qualité de l’image et du son.

Pour moi non. Mais là effectivement, je suis plus radical que d’autre sur cette question. Non, moi ce qui m’intéresse c’est que les films parlent. Qu’il y ait des discours. Et justement là, j’aimerais bien proposer, à d’autre réalisateurs… Enfin, C’est un truc que j’ai en projet… justement de faire des films qui ne soient que des plans séquences et qui ne soient que des dialogues. Ce serait ça la ligne, la charte. Je sais pas si ça prendrai la forme de projections, d’un festival ou je ne sais qu’elle forme. Mais voilà, je suis vraiment un adepte du plan séquence parce que je trouve que souvent dans le cinéma actuel, la technique à pris le pouvoir. Il y a de très beau cadres, il y une belle image, un beau son mais les acteurs ne peuvent plus du tout rien dire. Ils disent un bout de phrase, trois phrases. Souvent ils savent pas à quoi c’est relié dans le film. Et c’est pour ça qu’à mon avis ça donne des films assez plat, sans conviction, bien fait mais un peu magazine de mode, genre l’Express. Enfin du cinéma illustratif et non pas du cinéma d’opinion ou de prise de position. Voilà, c’est comme ça que je le reçoit.


Du cinéma où tout est organisé ?

Oui, tout est organisé au tournage, au montage et à la diffusion. C’est-à-dire, on ne veut pas qu’il y ait de mauvaise surprises donc on va prendre, que des “bons comédiens” des “bons techniciens” mais souvent — c’est mon opinion — ça se résume à des techniciens ou des comédiens qui ferment leurs gueules quoi. C’est-à dire que les réalisateurs savent très bien ce que tu fais et voilà. Il n’y jamais de débats : Pourquoi est-ce que tu fais ça, pourquoi tu fais comme ça ? C’est vraiment administratif. Moi, à mon niveau, comme je joue souvent dans mes propres films, c’est vrai que les caméramans ont une grande liberté au tournage parce que je m’occupe pas trop de ce qu’ils font. Et puis ces derniers temps j’avais un petit peu arrêté, mais je crois que vais recommencer : oui, je vais prendre des gens qui sont assez disjonctés. Enfin si on peut dire “hors système”. Parce que je trouve qu’ils ont aussi quelque choses à dire et que c’est dommage qu’ils ne s’expriment pas. D’autant plus que souvent on a des surprises. Justement lorsqu’il n’y a pas de cadre — dans tous les sens du termes cadre cinéma, cadre institutionnel ou cadre productif — je pense que les gens un petit peu en marge ne se sentent bien dans ce système. J’ai vu un ou deux films de collègues, avec des gens qui, entre guillemet, étaient manifestement “à côté de leur pompes”. Le premier c’était un film qui devait être fait sur un musicien. C’était une fiction et le type à pas voulu jouer du tout (ça se voit à l’écran) parce qu’il trouvait ça pas intéressant. Et puis il “fait son numéro”, il parle de lui. Il raconte sa musique et il parle de 68. Moi, je trouve que ça a fait un film excellent. C’est un film fait par un autre où l’acteur a pris le pouvoir. Le réalisateur a eu l’intelligence de le laisser faire. Mais en fait il n’y a pas de film, mais un acteur qui s’exprime et je trouve ça plus intéressant que si ça avait été le vrai court-métrage de l’ancien soixante-huitard…


C’est laisser l’importance au hasard...

Oui ! D’ailleurs justement c’est un peu mon cheval de bataille car moi je considère que le cinéma documentaire ne devrait être que ça. Ça n’engage que moi mais, je vois pas l'intérêt de faire un documentaire sur des catégories de gens. Que se soit des RMistes, des casques bleus, des hommes d’affaires. Je trouve que le documentaire c’est intéressant quand c’est appuyé sur le principe du hasard. Je vais essayer de développer ça. J’ai un collègue qui s’appelle Jérôme Bouvier, qui a fait un film qui s’appelle “Au fil de l’eau” : il est allé sur une péniche de Lille à Paris, les canaux du Nord de la France, je sais pas exactement qu’elle ville, mais lui son principe, dans le film c’est ça, il ne bouge pas. Il reste sur sa péniche et c’est les gens qui viennent devant la caméra et à ce moment là il se passe ce qui doit se passer. Il y en a qui parle, il y en a qui l’emmène chez lui. Il y en a qui disent rien, il y en a qui passent indifférent… Mais je trouve ça beaucoup plus intéressant que le contraire : s’il été allé interviewer des gens au bord de l’eau. C’est les gens qui vont vers la caméra et qui parle. Et ça donne un film tout à fait différent où très différent que les films où encore une fois on interroge des gens dans la rue en leur demandant leur point de vue de but en blanc. Ils n’ont pas le désir de parler, il ne connaissent pas le caméraman, il ne savent pas pourquoi, et finalement il tiennent des discours que moi je juge stéréotypés. Et bon sans vouloir me mettre en avant, c’est vrai que j’ai fait un film à la prison de la Santé avec les prisonniers. La conclusion de ce film par ceux qui l’on vu, — à part le fait que les gens trouve ça trop long, enfin dans les institutions… moi, je trouve pas ça trop long — mais en tous cas les commentaires qui m’ont été fait, c’était : «Ah ben dis donc, il ont un discours vachement structuré, ils parlent, ils ont des idées politiques. Ils s’expriment vraiment.» Et ben là je dis oui, c’est normal. Moi, je suis pas allé les voir en tant que prisonniers en leur demandant de me parlker de leur condition de prisonnier. Je suis allé voir des gens qui se trouvent être en prison et avec qui j’ai parlé. Mais si effectivement j’y avait été en tant que journaliste. En disant : «je vais vous faire parler de la prison», c’est parti pour un tour. Il auraient sortit le discours stéréotypé. Voilà, ils seraient apparus comme des gens lamentables, minables et tout...
Et donc j’en veux beaucoup à cette forme de documentaire qui prétend cerner les gens. Un SDF, on va l’interroger en tant que SDF. On va pas le faire parler de son enfance, ou s’il est amoureux de la fleuriste, où je ne sais quoi. Non, il faudra qu’il soit SDF. Justement, dans Libé récemment il avait un article, contre les chômeurs, parce que des chômeurs demandaient à Libé d’être payé. Et Libé naturellement s’en offusquait. Moi, je trouve ça tout à fait normal. Effectivement si les journalistes prennent les gens, en font des discours stéréotypés et le mets dans un journal comme ça, je ne vois pas pourquoi on serait pas payé. Donc effectivement, j’engage les gens maintenant s’ils sont interviewés par France 3 ou des journalistes, de se faire payer. Je vois pas pourquoi, on accepterait que des gens qui ne sont pas sympathisants, prennent notre image gratuitement. Je ne vois pas du tout le problème déontologique à demander de l’argent. Même si Libé et les autres s’en offusque, voilà (rire).


Vous revendiquez un cinéma plutôt intuitif que structuré ?

Oui, en ce qui me concerne. C’est pas toujours le cas, parce que bien que je défende cette forme de documentaire de hasard, j’en ai fais qui était pas du tout laissé au hasard, par exemple sur moi. Et où dès le début il y avait l’idée et là où je voulais en venir. Mais là où ça reste une part de hasard, c’est que les gens qui sont intervenus dans mes documentaires, intervenaient en leurs noms propres, avec leur fonction sociale. C’est-à-dire ma copine en tant que ma copine ou des choses comme ça.
Il n’y a pas que de l’intuition parce que moi j’aie envie de dire certaine chose précises, mais j’ai le mérite, et c’est là où il y a forme d’intuition, de les dire en mon nom et pas au nom d’un groupe social ou d’un autre groupe, voilà.



Propos recueillis par Colas Ricard et Nathalie Curien.
Paris, décembre 1998.






haut de page
-----------------------
Autres pages :

la page de Pierre Merejkowsky sur cineastes.net