page éditée le 20/12/02
dernière mise à jour : le 23/12/02

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Présentation publique du manifeste
EXPÉRIMENTAL ? C'EST PAS MON "GENRE" !

samedi 16 novembre 02
au Ciné 104 de Pantin

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Jacky Evrard (Ciné 104) : Je suis heureux de vous accueillir aujourd’hui au Ciné 104 dans le cadre des Rencontres cinématographiques de la Seine-Saint-Denis. Cette manifestation co-organisée par l’association
Cinémas 93 et les salles de cinémas publiques est soutenue par le Conseil Général de Seine-Saint-Denis. Elle propose durant quinze jours une programmation thématique - FRONTIERES 02 - de plus de 100 films dans 20 cinémas du département.
Pourquoi cette journée du 16 novembre ? Situons les choses par rapport au
Ciné 104 et à travers son activité et celle du festival Côté Court. Vous êtes ici dans un cinéma "normal" classé Art et essai avec une programmation d’actualité. Nous essayons en plus de donner une place aux œuvres peu ou mal diffusées comme le documentaire, le court-métrage et précisément le cinéma expérimental.
L’année dernière, lors des Rencontres cinématographiques - FRONTIERES 01, nous avions réuni une première fois ceux qui font ce cinéma - associations de production et de diffusion - autour d’une table ronde intitulée "
Comment produire et diffuser un cinéma différent, autrement ?". En l’espace d’un an, de nombreuses associations se sont retrouvées pour rédiger le manifeste que vous avez entre les mains et dont nous allons discuter.

Parmi les auteurs du manifeste, sont présents aujourdÌhui : Stefano Capana (SuperOttoMonAmour), Nicolas Rey (L’Abominable), Colas Ricard (Mire et cineastes.net), Hugo Verlinde et Hélène Deschamps (l’Etna), Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma), Frédérique Devaux (EDA), Jean-Pierre Sougy (Les Inattendus), Christophe Bichon (Light Cone), Sébastien Ronceray (Braquage), Maud Martin (Sans Canal Fixe), Pip Chodorov (Re:Voir), Emeric de Lastens (Icare), David Kidman (Work in Progress) et Bernard Cerf (Les Productions Aléatoires).

Je passe la parole à Nicolas Rey pour présenter Expérimental ? C’est pas mon " genre " !

Nicolas Rey (L’Abominable) : Bonjour. Pourquoi ce manifeste ? Nous sommes à un moment où se développe une certaine agitation autour du cinéma expérimental. Le terme est posé comme une marque de fabrique et, dans ce contexte, il nous semble important d’expliquer ce qui sous-tend nos démarches aux uns et aux autres au cœur de ce qu’on peut appeler un réseau. Dire d’où l’on se place : pas simplement pour circonscrire un domaine qui serait le nôtre, mais plutôt pour être mieux identifié, pouvoir exprimer notre idée de la création cinématographique et son parcours historique, pouvoir dialoguer avec d’autres secteurs de la création ayant une approche critique des images. Aujourd’hui, nous ne sommes pas les seuls à avoir cette approche critique : il y a la vidéo de création, le Tiers-secteur audiovisuel… Dans l’intérêt du débat, il est pertinent pour nous de rendre public les bases sur lesquelles nous travaillons et de pointer les manques nous concernant qui rejoignent ceux d’autres secteurs. Surtout à un moment où l’on est sur le point de passer d’un fonctionnement très underground à quelque chose de plus visible. Dans notre démarche, nous nous appuyons sur les structures qui - comme c’est la tradition dans le cinéma expérimental depuis les années 1960 - regroupent les cinéastes et les non-cinéastes pour aider à la production, à la distribution, à la diffusion et à la promotion de ce cinéma.

On retrouve donc comme signataires de ce manifeste une large gamme d’associations de toute l’étendue du domaine. Je vais citer les noms des structures. C’est important de montrer notre solidarité et le développement croissant de nos activités.

Sont indiquées sur la feuille l’activité de chaque structure :
Ad Libitum, A.F.E.A., Art Toung ! / Le 102, A.S.T.A.R.T.I. pour l’audiovisuel, Atelier MTK, Braquage, Chercheurs d’Ombres, Cinémas 93, Côté Court, EDA, Élu par cette crapule, le Festival des cinémas différents de Paris / Cinédif, Collectif Jeune Cinéma, Exploding, Icare, L’Abominable, L’Etna, Les Inattendus, Les Productions Aléatoires, Light Cone, Mire, Paris Expérimental, Re:Voir, Sans Canal Fixe, SuperOttoMonAmour, XHX, Work in Progress, cineastes.net, Zebra Lab.


Malheureusement, tout le monde n’est pas présent aujourd’hui, mais une bonne partie a pu se déplacer. Au-delà des initiateurs qui prendront la parole, il nous semblait également important d’avoir un moment public pour présenter nos idées, notre point de vue, pour asseoir notre façon de voir les choses. Avec cette journée du 16 novembre, nous souhaitons faire du manifeste une pétition pour montrer aux responsables des institutions culturelles non seulement que nous existons, mais qu’il existe aussi un intérêt pour cette forme de création, que les œuvres circulent en France et à l’étranger, qu’elles sont reconnues, que c’est donc un milieu vivant et créatif. C’est pourquoi, nous vous invitons à signer ce texte aussi bien à titre individuel qu’au nom de structures faisant partie du secteur cinématographique ou non.
Commençons par la lecture de l’introduction du manifeste.

Lecture de l’introduction et des en-têtes des différents points du manifeste.

Jacky Evrard (Ciné 104) : On peut débuter le débat avec la salle. Nous avons le temps, la prochaine séance est prévue à 21h. Nous ne sommes pas obligé non plus d’aller jusque là, un verre à boire est prévu après. Abordons le premier point.

Colas Ricard (Mire et cineastes.net) : Avant dÌentrer dans les d»tails, je voudrais pr»ciser que le manifeste est publi» sur le nouveau site cineastes.net. Nous vous invitons á le
signer par mail sur le site ou par courrier postal (les coordonn»es sont á la fin du manifeste). Vous pouvez aussi le signer sur le cahier d»pos» á lÌentr»e de la salle. Quelques personnes ou structures lÌont d»já sign». En voici la liste : En ce qui concerne les structures, il y a Bref, le magazine du court m»trage, Est-ce une bonne nouvelle ? qui fait de la diffusion sur Paris et le festival Les Index á Rouen. En ce qui concerne les personnes, il y a RaphaŒl Bassan (critique et cin»aste), Nicole Brenez (critique et programmatrice á la Cin»mathÀque Fran¡aise), Carole Contant (cin»aste), Patrick de Haas (critique et enseignant), Maurice Lema”tre (cin»aste), Christa BlÞmlinger (enseignante et membre de Sixpack Film á Vienne) et Laurent Mathieu (cin»aste, membre du PŸle Image de Haute-Normandie, organisateur du festival Les Index). Voilá pour les tout premiers signataires. Il y a donc des structures et des personnes. CÌest important que chacun puisse sÌengager soit personnellement, soit au nom dÌune structure.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Nous allons discuter point par point les propositions en commençant par ce qui touche à la production et à la post-production, soit les six premiers points. Au risque de paraître un petit peu redondant, nous allons en faire la lecture puis nous engagerons le débat.

Lecture des six premiers points du manifeste.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Vous devez être impatients de prendre la parole. Il y a un micro disponible qui peut circuler dans la salle. Le débat est enregistré. En prenant la parole, vous pouvez le faire de façon anonyme ou vous présenter avant de prendre la parole. Y a-t-il déjà des réactions sur ces six premiers points ? On peut les prendre évidemment dans le désordre.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Ou sur l’introduction.

Public / Véronique Ray-Geneix (Les Petits Films) : Je voulais savoir si, étant dans des collectifs, des associations différentes, vous aviez envisagé de créer une structure pour chapeauter votre action ?
Y aura-t-il un représentant de chaque collectif pour la diffusion, comme interlocuteur pour se faire connaître ? Comptez-vous rester dans vos individualités à Paris et en province ? Il semble compliqué de se faire connaître, d’avoir du crédit. Certaines associations existent depuis longtemps, je pense à Light Cone, L’Abominable ou MTK, l’Etna. Il y a aussi des petites structures comme Les Petits Films qui font des choses et c’est vrai que l’on ne sait pas toujours à qui s’adresser. On ne sait pas qui peut nous chapeauter et surtout nous donner du crédit. Je pense qu’une structure plus solide et organisée pourrait avoir plus de force. Cela me semble aussi compliqué d’organiser tout ce monde qui fait du cinéma. Ne serait-ce que pour se faire connaître de la presse, il faudrait envisager une plate-forme avec des représentants pour que ceux qui ne nous connaissent pas s’y retrouvent.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Pour résumer votre question, il s’agit de savoir si, autour de ce premier groupe du manifeste, il y a le souhait d’organiser une association fédératrice.

Public / Véronique Ray-Geneix (Les Petits Films) : C’est la question posée. En même temps, cela peut être " casse-gueule ", car quelques personnes ne peuvent pas représenter tout le monde mais cela me semble important pour communiquer surtout.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Les auteurs du manifeste qui ont participé à sa rédaction l’ont relu et corrigé en collectivité. Des gens sont venus de Grenoble, de Nantes. Plusieurs réunions se sont tenues ici, puis par internet. Le souhait était de se fédérer, non pas de créer une structure ou autre pour chapeauter quelque chose mais de rester libre sans exclure. Tu as dit "vous" comme s’il y a "vous" et "nous", mais il s’agit de créer un manifeste ouvert et de rester ensemble pour éviter le problème d’une structure tout de suite. Peut-être faudra-t-il un jour faire face à cela, mais pour l’instant, cela fonctionne et il y a parmi nous des personnes aux fonctions précises comme quelqu’un qui s’occupe de la presse. Nous ne voulons pas d’une structure comme personne morale, mais une structure fédérative malléable.

Frédérique Devaux (EDA) : Juste un mot pour vous rappeler qu’il est utile que chacun garde, dans un premier temps, sa personnalité et qu'il y ait une individualité des structures. Je pense que le cinéma expérimental est avant tout un cinéma du désir, d’une certaine liberté. On pourrait discuter de cela car je crois que chacun doit garder son autonomie à tous niveaux. Nous avons envisagé les choses en ce sens, je peux également répondre en anticipant sur d’autres points envisagés dans la rubrique diffusion (création d’une "agence du cinéma expérimental") mais là, je déborde sur les points suivants. Donc nous ne l’avons pas défini au niveau de la production ou de la post-production mais, au niveau de la promotion et de la diffusion…

Public / Véronique Ray-Geneix (Les Petits Films) : C’est ce à quoi je pense : Il est important que chacun garde son individualité de création et de production. Je sais comment cela fonctionne pour la communication et pour lancer des relations de presse : si plein de groupes pullulent, je ne sais pas si l’on sera crédible, même à long terme, car c’est peut-être trop diffus pour eux.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Oui, je voulais rappeler qu’en 1978 sous l’égide du Centre National du Cinéma, il nous avait été demandé de nous rassembler pour mettre en forme une demande commune des structures participant au cinéma différent et expérimental de l’époque. Or, on est rentré un peu trop dans les détails… On a échoué à ce moment-là car les différentes structures n’ont pas réussi à se mettre d’accord entre elles. Je crois que maintenant, la structure définie ici, est assez ouverte pour que tout le monde puisse y trouver son compte. Ce qui a été dit tout à l’heure est très important : la solidarité entre les actants de ce cinéma-là pour aller dans le même sens. Je crois que nous sommes suffisamment ouverts pour que chacun puisse y trouver sa place, peut-être plus encore au niveau de la diffusion dont nous parlerons tout à l’heure. Pour l’instant, au niveau des structures de production, je crois qu’il faut donner aux ateliers existants les moyens non seulement de vivre mais aussi de se développer et éventuellement à d’autres de se créer.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Après avoir longuement débattu de ce problème, je crois simplement que nous avions peur les uns et les autres de créer un collectif regroupant l’ensemble des associations de production et de diffusion. Peur que l’institution officielle n’ayant qu’un interlocuteur nous donne éventuellement une somme d’argent à répartir en fonction des structures. Ce serait devenu un problème non plus rapporté au niveau du CNC mais à celui de cette structure, continuant ainsi d’alimenter les problèmes du type : Qui a droit a quoi, etc. Pour garder l’indépendance des structures, cela nous paraissait très important de faire une demande générale et non pas individuelle. C’est aussi le titre du manifeste : "Expérimental ? c’est pas mon genre ! " pour dire que le cinéma expérimental n’est pas un genre identifiable auquel il y aurait une réponse financière du CNC ou de n’importe quelle autre institution. C’est un domaine avec plusieurs demandes, plusieurs manières de fonctionner. On voudrait montrer les choses, que notre regard aille vers cette pluridisciplinarité à partir de l’écologie de chaque système, de chaque mode de travail, etc. Effectivement, se regrouper pose plusieurs problèmes : des problèmes historiques et celui d’une éventuelle subvention accordée à ce collectif.

Stefano Capana (SuperOttoMonAmour) : Pour l’instant, la première étape est le manifeste, la façon de se fédérer et en quelque sorte de savoir qui l’on est et pourquoi.

Public / Véronique Ray-Geneix (Les Petits Films) : D’accord.

Frédérique Devaux (EDA) : Si l’on se groupe, dans le sens du premier point, c’est pour que puisse être reconnu le statut de producteur associatif, pour ne plus éparpiller les énergies. C’est fondamental d’économiser les énergies que chaque cinéaste doit mettre à la fois dans la production, la post-production, et la diffusion de son film. Donc, il y a déjà une première "demande de regroupement" par le biais de ce producteur associatif, tout en restant libre. Je crois que c’est un point essentiel pour nous.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Pour rebondir sur ce que vient de dire Frédérique, le manifeste est un premier pas pour regrouper presque toutes les structures qui travaillent à la production et la diffusion du cinéma expérimental, ou d’un cinéma différent. Concernant la production, quand le CNC donne une aide dans le cadre des aides sélectives à la production d’un court-métrage, elle est accordée à un projet, pas nécessairement à un producteur. Les producteurs de courts métrages sont très nombreux : 50 ou 100 environ. Ce sont tantôt des grosses ou des petites structures. Ce qui manque, c’est la défense des projets avec des producteurs associatifs, qu’il n’y ait pas cette nécessité de créer une société de production commerciale avec un capital, etc.

Public / Elisabeth Fiety (spectatrice) : J’avais une question sur les structures associatives. De la part de l’État, est-ce une question de négligence ou un non-désir de voir apparaître de nouvelles structures différentes ? Par rapport à vos démarches, y a-t-il déjà une réflexion de la part de l’État pour changer ces législations ?

Frédérique Devaux (EDA) : Le manifeste est une réflexion sur un problème fondamental : on ne nous met dans aucune " case ". On n’est ni " Arts plastiques ", ni " Cinéma ". Si on va chez l’un, on nous renvoie chez l’autre et quand on va chez l’autre, on nous renvoie chez l’un. D’où le titre du manifeste "C’est pas mon genre". Les classifications se fondent sur la genrification et sur la question "Où sommes-nous ?" Nous savons qui nous sommes mais nos interlocuteurs potentiels ou réels ne nous situent nulle part. Le manifeste est parti de l’idée que l’on ne savait pas quoi faire de nous. Nous encombrons le paysage, tout le monde nous dit : " Ah oui ! C’est bien ce que vous faites … Ah bravo ! Là, vous avez vraiment du courage.. " Bon, c’est très gentil, mais on ne nous donne pas d’argent. On ne nous donne aucun moyen sous prétexte (ce n’est jamais qu’un prétexte) de nous dire : " Ah non, on ne sait pas où vous mettre, vous ne rentrez dans rien ". On peut le prendre au niveau de la production : lorsque l’on présente un projet, on est illisible, inclassable. S’il y a un dossier et que la pile fiction est ici et la pile documentaire là. Où va-t-on nous mettre ? Faire une troisième pile pour nous ? C'est au départ, l’enjeu et toute la problématique de notre réflexion.

Public / Elisabeth Fiety : Quel est l’avis de l’État sur un changement de la législation par rapport à la production ?

Frédérique Devaux (EDA) : Il n’y a pas d’avis mais on essaie de lui en donner un à travers ce manifeste.

Elisabeth Fiety : Par rapport à ce que vous dites, vous parliez justement du fait que l’expérimental n’avait pas de genre particulier ou qu’il n’était pas " classable ". Cette problématique existe, je crois, pour toutes les personnes qui veulent faire des films. Dans la fiction ou le documentaire, c’est quelque chose de nouveau aussi, avec la caméra DV et le fait de pouvoir produire de manière plus aisée sans passer par une structure commerciale. Cette problématique touche à peu près tous les gens qui s’intéressent à l’image, pas uniquement l’expérimental.

Nicolas Rey (L’Abominable) : C’est pour cela que l’on reprend —et que l’on s’appuie sur ce désir— qui dépasse notre propre pratique. Pour répondre à votre question, sur pourquoi l’État, etc.. je pense que c’est une méconnaissance de ce qui existe. C’est pourquoi il est important d’expliquer et de parler de tout ça. Malgré tout, les choses bougent. Il y a ce premier pas symbolique du CNC qui est purement formel pour l’instant. Sur le problème de l’aide individuelle, on s’est posé la question : quelle serait la structure la plus pertinente pour attribuer ces aides ? On pense que c’est au niveau des aides régionales que des interlocuteurs proches du terrain et connaissant ce qui se fait doivent pouvoir attribuer des montants même modiques aux projets du cinéma expérimental. On est heureux de voir que Laurent Mathieu, programmateur au festival Les Index à Rouen et signataire du manifeste pour la programmation, fait partie du conseil d’administration du Pôle-Image Haute-Normandie et essaie de mettre en place une aide de ce type en Haute-Normandie.. Espérons qu’elle fera école… En région Centre, il va aussi y avoir une aide " Images-citoyen " accessible aux producteurs associatifs. À ma connaissance, c’est une première aide qui pourra être donnée à un producteur associatif en région. Donc, on peut obtenir des résultats en insistant suffisamment.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Parmi ces évolutions, il y a la reconnaissance du statut des productions associatives. Je ne pense pas que ce soit par négligence du CNC, ce n’est pas non plus nécessairement un refus. Il faut parfois forcer un peu les choses et le manifeste va être un outil. Les textes qui régissent le CNC sont anciens : ils remontent à 1944. Le CNC est né sous Pétain. Comme les textes de loi, le Code Napoléon, il y a des choses qu’il faut revisiter dans le temps. Qu’il s’agisse du domaine de la production, la distribution ou de l’exploitation, il est écrit qu’ils doivent être pris en charge par des sociétés. Les choses ont évolué pour l’exploitation puisque vous êtes ici dans un cinéma associatif. Ce n’est pas une société privée. Pourquoi ne pas envisager des sociétés de production associatives pour forcer cette porte ? Je pense que ce n’est pas perdu, loin de là.

Sarah Darmon (Collectif Jeune Cinéma) : Une question. : Avez-vous déjà pensé à qui et comment vous alliez vous adresser ? D’une part, j’imagine qu’il y a le poids de la pétition à faire circuler, mais après ? Quels interlocuteurs et comment s’adresser à eux ? Qui va aller les voir et où ? Il faut en discuter : où porter quelque chose ?

Frédérique Devaux (EDA) : Je crois que l’interlocuteur est à créer. Quelqu’un doit nous écouter sans avoir une oreille à droite pour la fiction et l’autre à gauche pour le documentaire. Quelqu’un avec un esprit assez ouvert pour comprendre notre démarche et pourquoi un film n’est pas forcément narratif.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Je crois que la question n’était pas tout à fait là. Qui va être porteur…

Public / Sarah Darmon (Collectif Jeune Cinéma) : Concrètement, qu’est-ce qu’on amène ? Il y a un texte clair avec nos demandes, mais que pose-t-on concrètement ? La question de l’interlocuteur est des deux côtés ? Comment soutenir le texte ? Par quelles actions ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : Je vais te répondre concrètement : on ne sait pas ! Plus sérieusement, notre stratégie n’est pas à très court terme. Elle vise à créer une dynamique autour de ce texte : le faire circuler et signer par des gens en France et à l’étranger pour que les institutions en entendent parler de plusieurs côtés. Il s’agit de le faire publier. Paris Expérimental va l’éditer sous forme d’un cahier au mois de mars avec probablement d’autres choses. On a d’autres contacts pour des publications. On recherche la plus grande diffusion possible pour que nos interlocuteurs se rendent compte de la nécessité du débat. À minima, cela appuiera les demandes individuelles des structures car les institutions comprendront dans quel cadre chacun s’inscrit, ce qui pour l’instant n’est pas forcément le cas. Ensuite, s’il y a des discussions plus générales, on s’organisera pour les mettre en place. Si vous avez des idées à ce sujet, on les écoute. Ce n’est pas quelque chose de fixe et régi, et c’est comme la question de la fédération ou l’association : pour l’instant, elle est écartée car nous ne sommes pas prêt à la créer du jour au lendemain et cela ne nous semblait pas être la bonne idée.

Jacky Evrard (Ciné 104) : A partir de cette version toute récente et définitive du manifeste, il y a un certain nombre de propositions. Ce texte va être envoyé aux institutions, partout. Nous les avons invitées, mais elles ne sont pas là aujourd’hui. Nous voulions qu’il y ait le représentant de la DRAC, du CNC, de la Délégation aux Arts Plastiques… Personne n’est venu. On les rencontrera à d’autres moments. Par rapport aux demandes autour du statut de producteur associatif, à partir de ce groupe informel, il peut y avoir des groupes de travail. En se réunissant régulièrement, je propose qu'une personne soit déléguée pour prendre rendez-vous avec David Kessler, pour négocier au nom de tout le monde pour transformer ce statut. C’est un exemple. Cela peut se faire aussi par rapport au GREC, qui du groupe ici, ou dans la salle d’ailleurs, peut être délégué au nom de l’ensemble pour aller négocier avec un tel ou un tel.
Par rapport au dépôt des dossiers au CNC sur les aides sélectives à la production de court métrage – que je connais bien étant membre de la commission cette année – il faut cocher sur les formulaires "animation", "documentaire" ou "fiction" plus cette nouvelle case "expérimental". Étant membre de la commission plénière, je peux vous dire que je n’ai pas vu arriver un seul projet de films expérimentaux dans cette commission. Ont-t-ils été bloqués dans les commissions de lecture ? C’est possible. Peut-être aussi que peu de projets, ou aucun, n’ont été envoyés. Je vous propose donc d’en envoyer et que, face à ces demandes, se pose le problème de la gestion de ces nouveaux dossiers. Ils se présenteront d’une façon différente des projets de fiction et obligeront le CNC – il ne s’agit pas de les contraindre car je les pense assez ouverts (Morad Kertobi présent l’année dernière était prêt à revenir cette année mais il était invité ailleurs et depuis plus longtemps) – à mettre en place une commission de lecture particulière capable d’examiner ces projets. Sachant que souvent les budgets sont moins importants que pour la fiction.

Sarah Darmon (Collectif Jeune Cinéma) : Je ne connais pas du tout le circuit du cinéma commercial. Je ne sais pas si c’est intéressant de poser cette question : le statut de producteur ou de production associative peut-t-il gêner ? Est-ce que cela peut déranger les productions classiques ? Peut-il y avoir à un moment un barrage de la part de producteurs ?

Jacky Evrard (Ciné 104) : Je ne sais pas si l’on peut parler à leur place. Il faudrait poser la question aux producteurs et à certains syndicats de producteurs. Peut-être Bernard Cerf des Productions Aléatoires, producteur ici présent, peut apporter une réponse ?

Bernard Cerf (Les Productions Aléatoires) : Bonjour. Donc, je suis producteur. Pour répondre à la question : je ne pense pas que cela pose problème. Si je suis devenu producteur, c’est à cause du statut associatif. On s’est retrouvé dans la position d’avoir une association avant qui faisait des films différents. Effectivement, cela faisait partie d’une réflexion : on a décidé de monter une boîte de production. D’une part, le fait d’avoir une boîte de production, cela n’empêche pas de soutenir le manifeste, enfin là en l’occurrence je suis l’un des rares producteurs. Je pense qu’il y aura d’autres boîtes de production qui soutiendront ce manifeste. Je ne vois pas pourquoi on serait contre le statut de producteur associatif. Par contre, cela va ouvrir la porte à beaucoup de monde : il suffira de monter une association. Mais, on constate que les gens de l’expérimental ont déjà des structures associatives et qu’il est indispensable pour eux d’avoir ce statut-là. Je suis dans le manifeste pour savoir comment l’argent va être donné, sur quels critères (l’écriture des dossiers, la constitution de la commission : auront-ils vu suffisamment de films différents et expérimentaux ?). C’est davantage sur ces problèmes que sur celui du statut de producteur associatif ou de producteur. Sinon, je ne pense pas qu’il y ait de raison pour que les producteurs soient en opposition avec le statut de producteur associatif.

Pip Chodorov (Re:Voir) : A mon avis, le fait d’avoir un producteur avec la carte du CNC, d’avoir une société de production, c’est une sorte de garantie : si l’on donne de l’argent à cette structure, le film sera fait. C’est toujours le problème pour faire un film, il faut demander la carte de producteur, pour demander de l’argent, pour faire d’autres films… Au départ, il faut tricher quelque part. Mais une fois qu’on est reconnu, on peut demander de l’argent. Maintenant pour le statut de producteur associatif, je ne pense pas que les producteurs seront opposés, c’est peut-être les ministères.

Public / Laurence Rebouillon : Non, je ne pense pas. Vu la structure du CNC avec les cartes professionnelles, une organisation si corporatiste. Le fait qu’il y ait des écoles pour avoir la carte, c’est une sélection comme une autre, du moins c’est une sélection. C’est aussi la garantie de donner de l’argent sans que cela se perde. Puisqu’on est dans un système capitaliste… Il peut y avoir une ouverture, mais ils ne vont pas bouger ces lois avec l’Europe. Pour être légalisé, avoir le visa, pour avoir du boulot… Il faut encore avoir une carte professionnelle, alors ce sont d'autres gens qui donnent leur numéro de carte, enfin c’est la tricherie depuis des années et des années…

Jacky Evrard (Ciné 104) : Cela concerne quasi exclusivement les films de long métrage puisque ce sont les conditions pour avoir l’agrément qui ouvrent ensuite à tout un système d’aides directes.

Public / Laurence Rebouillon : Pour le court métrage aussi, il y a le visa d’exploitation…

Jacky Evrard (Ciné 104) : Mais ils ne demandent pas les cartes professionnelles…

Public / Laurence Rebouillon : Si, puisqu’à chaque fois on a rempli les formulaires… Bien sûr qu’ils demandent les cartes. Sinon, on aurait pas à utiliser de prête-noms…

Public : Ils ne demandent pas de cartes. Pas pour les courts et les documentaires.

Public / Laurence Rebouillon : Alors on a signé les papiers tout ce temps pour rien ?

Jean-Pierre Sougy (Les Inattendus) : En fait, ils demandaient effectivement une carte professionnelle. À un moment, il en fallait deux : pour l’image et le son. Maintenant, ils n’en demandent plus qu’une. C’est un détail qui pourrait changer demain. Laurence dit que tout est mis en place pour évacuer un certain nombre de gens. C’est important d’attaquer cela via le statut de producteur associatif. Maintenant, je ne suis pas sûr que les producteurs non-associatifs voient cette idée - qu’il puisse exister une production associative - d’un bon œil, car si la base des subventions et financements possibles reste close, c’est une part du marché en moins pour eux. Je suis assez d’accord avec ce qu’on disait du CNC ou autre, qui est quand même une émanation directe de système de production, de ce corporatisme. Je ne crois pas que les maisons de production classiques acceptent si facilement que des réseaux associatifs se montent en tant que producteur.

Jacky Evrard (Ciné 104) : En tout les cas, dans l’exploitation, cela existe puisqu’il y a des salles associatives. C’est effectivement assez mal vu par le domaine privé. C’est vrai qu’il y a tout un système d’aides dans lequel, à partir du moment où des salles associatives sont subventionnées par les villes, les groupes en place considèrent qu’elles ne doivent pas avoir accès à certaines aides car elles sont déjà subventionnées par ailleurs.

Jean-Pierre Sougy (Les Inattendus) : Cela se joue de la même façon à Lyon. On organise un festival et quand il s’agit de demander de l’argent au CNC ou à d’autres instances, on bute partout. On nous dit que, parce qu’il n’y a pas de système de billetterie, il n’y a pas de retour de subvention possible à partir de nous. Étant donné que l’on est hors circuit commercial, on y reste. On nous fait comprendre que c’est notre place, même si c’est une place complètement fantôme.

Public / Véronique Ray-Geneix : L’année dernière, il y avait une personne du CNC à la première réunion. Où en sont les discussions ? Est-ce que certains d’entre vous ont repris des contacts ? Est-ce qu’il y a des gens qui s’y intéressent ? Est-ce qu’il y a de l’espoir en fait ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : Oui, il y a de l’espoir. Il n’y a pas eu de discussion formelle. Des personnes sont allées voir Morad Kertobi. Nous, nous lui avons envoyé une bafouille, il n’a pas répondu. Je pense qu’il est de bonne volonté mais il n’est pas dans la position hiérarchique de prendre des décisions comme celle-là. Je suis d’accord avec ce qui a été dit sur le corporatisme violent du CNC. Il faut partir de ce qui existe. On donne de l’argent à des sociétés commerciales car, c’est soi-disant plus sérieux que les associations. Après l’affaire Enron, on peut quand même se poser des questions… Il y a des régions qui commencent à accepter des productions associatives, soit ça viendra d’en haut, soit ça viendra d’en bas, on ne sait pas. Mais il faut faire corps avec ceux qui ont cette même revendication pour qu’elle concerne tout le monde. Regardez ce qui se passe sur les chaînes associatives. Elles commencent juste à être autorisées après un combat de longue haleine. Cela prend du temps, il faut faire du foin et y aller au fur et à mesure.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Dans le cadre du Festival des cinémas différents de Paris, le samedi 14 décembre, il y aura une table ronde et peut-être un état des lieux. On fera une mise au point pour voir où l’on en est un mois après la déclaration de ce manifeste.

Nicolas Rey (L’Abominable) : En mars aussi.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : En mars aussi, durant les journées Cine qua non organisées par Paris Expérimental. On fera donc régulièrement le point des discussions avec différentes instances officielles ou non-officielles du cinéma en France et en Europe.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Je voulais revenir sur les problèmes de production. Il y encore un mois on est allé voir Morad Kertobi en lui proposant un projet de long métrage constitué de courts métrages expérimentaux. Le projet était autofinancé, auto-produit entièrement, il ne reste plus qu’à fabriquer une copie pour la distribuer. Pourquoi ne pas le distribuer dans une salle commerciale ? Première réponse : c’est non, si vous n’avez pas un producteur derrière. Maintenant on démarche des producteurs, on essaie de leur dire " On a des films, qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous aider ? Est-ce que vous êtes prêts à soutenir le projet ? ". Pour l’instant, on est au début des recherches, on n’a pas encore trouvé d’interlocuteur parfait, au niveau des producteurs privés en tout cas. Donc là effectivement, le statut de producteur associatif faciliterait ce genre de projet. À mon avis, le CNC n’est pas contre cette idée, mais il y a des barrières avant eux qu’ils ne se sentent pas prêts à faire tomber pour le moment.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Par ailleurs, ce n’est pas tout à fait le secteur de Morad Kertobi qui est précisément sur le court métrage. Malheureusement, je crois qu’on ne peut pas tout lui demander…

Sébastien Ronceray (Braquage) : Un autre interlocuteur semblait intéressé par tout ça, on est allé le voir, mais pour lui demander plus conseil qu’autre chose.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Est-ce tout, pour ces six premiers points sur la production ? On a beaucoup parlé du statut de producteur associatif, un peu aussi des systèmes d’aide, du moins des ateliers collectifs. Y a-t-il d’autres questions, d’autres interventions ?

On peut peut-être aussi évoquer le GREC dont on a peu parlé. Vu son appellation, le Groupe de Recherches et d’Essais Cinématographiques, on pourrait penser qu’il est à même d’aider la production de films expérimentaux mais on s’aperçoit qu’il n’en produit pas. Il y a une question dans la salle à ce sujet ?

Public / Marc Plas : Oui. Je me présente. Je suis Marc Plas. Je participe et je soutiens beaucoup d’associations représentées ici. Je voulais reprendre ce que disait Jacky Evrard. Je suis moins optimiste par rapport au regard du CNC ou du GREC sur les dossiers à leur proposer avec une forme un peu différente de celle du canonique scénario. Personnellement, j’ai présenté des projets avec une forme particulière. On m’a envoyé un courrier me demandant un scénario, j’ai alors expliqué que je ne voulais pas travailler à partir d’un scénario. Donc, je crois que ce n’est pas gagné. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour trouver le moyen de convaincre, de présenter un projet susceptible d’être aidé.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Je peux répondre à cela car on se pose pas mal de questions par rapport à quelque cinéastes. Après ce manifeste, il faut envoyer beaucoup de dossiers. Il ne faut pas se contenter d’envoyer le manifeste, mais que les cinéastes intéressés par cette pratique du cinéma envoient des dossiers qu’eux-mêmes pensent et rédigent selon la forme qui leur convient. L’objectif est de rendre les institutions perplexes, qu’elles se sentent obligées d’accueillir ces formes nouvelles. Par rapport aux membres des commissions, il faut des personnes plus compétentes, c’est le point 4 du manifeste, pour juger des projets, voir et apprécier les références car on peut faire référence dans nos travaux à des pratiques anciennes de certains cinéastes expérimentaux, que ce soit Brakhage, Mekas, Kubelka ou d’autres, et ça ne dit absolument rien à personne. Pour l’instant, on envoie des dossiers dont on sait pertinemment qu’ils ne seront pas lu ou à peine compris.

Public / Marc Plas : Paradoxalement, dans mon expérience personnelle, le seul organisme qui m’ait répondu favorablement, c’est très bizarre, c’est un organisme qui soutient beaucoup plus l’art numérique et l’audiovisuel : la SCAM (Société Civile des Auteurs Multimédia). Les réponses du GREC, du CNC, du Thécif ou d’autres organismes étaient radicales. Il y a eu une incompréhension au niveau de la lecture même du projet. Donc je pense que certaines structures sont plus ouvertes à certaines formes, Nicolas a parlé du Tiers secteur audiovisuel ou de la vidéo de création. Certains interlocuteurs sont beaucoup plus ouverts que des structures plus littéralement cinématographiques.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Un des problèmes, c’est le rapport à l’écrit. C’est-à-dire que, dans le travail que l’on peut faire, on est beaucoup plus sur un rapport à l’image. Par exemple, je pense au Thécif qui reçoit des cassettes vidéos de films sans copie — le Thécif est une aide à la post-production — ils sont tout de suite beaucoup plus ouverts. J’ai déjà eu quelques retours de cet organisme intéressé par les films réalisés dans des ateliers collectifs de production. Ils demandent à en voir d’autres et visiblement se sentent plutôt motivés pour aider ces films-là. Le problème reste le même : ces films faits dans les ateliers associatifs de pratique ne peuvent recevoir une aide pour tirer une copie, le cinéaste est donc invité à chercher un producteur. Alors que le film s’est fait du début à la fin dans ces associations-là, c’est totalement absurde.

Maud Martin (Sans Canal Fixe) : Je crois que, de ce côté-là, on a des aides à chercher en région. Je fais partie d’une association basée à Tours. On vient d’obtenir une nouvelle ligne budgétaire en région Centre qui s’appelle Image-citoyen. Cette aide est apportée à une pratique et non à un projet avec un scénario établi. C’est une grande avancée. Nous essayons de faire circuler cette idée dans d’autres régions. Dans notre cas, il s’agit d’ateliers de réalisation de documentaires avec des structures associatives. Nous n’avons pas été soutenus sur un scénario mais sur le principe " quand on va tourner avec des gens on ne sait pas forcément ce qu’on va tourner, ce qu’on va ramener ". On est avec eux juste par envie. On est subventionné pour cette envie. Il faut comprendre que, de toute façon, si on fournit un scénario, c’est un faux puisque le film au final ne sera absolument pas celui qui a été présenté au départ. Pour vous donner une idée, ces subventions ne sont pas ridicules : 10.000 euros pour 3 projets documentaires. Sachant que, en tournant en numérique, on peut faire des films assez longs et peu coûteux. C’est ainsi qu’il faut créer de nouvelles lignes budgétaires. On arrivera pas à changer les choses tout de suite avec le CNC.
Il faut montrer que les nouvelles pratiques en train de se créer ne nécessitent pas d’avoir un scénario. On ne demande pas à un scientifique auquel on attribue une subvention de donner tout de suite les résultats de ses recherches puisque c’est pour ses recherches qu’il a besoin d’argent. Il faut suivre cette logique avec les nouvelles structures et grâce au Tiers secteur audiovisuel dont nous faisons partie. Nous nous battons pour faire comprendre ce qu’est aujourd’hui le cinéma.

Public / Hélène Deschamps (l’Etna) : Pour prolonger cette question sur la suite du manifeste et le travail à mener, c’est un travail d’éducation finalement. Faire reconnaître le cinéma expérimental, ce qui le fonde et le soutient. Être " Producteur associatif ", c’est aussi un degré supplémentaire de cohérence par rapport à ce que l’on fait sans faire appel à quelqu’un d’extérieur. Il faut profiter de ce bouillonnement aujourd’hui, que ce soit dans les écrits ou dans les revues spécialisées plus ouvertes au cinéma expérimental.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Passons au point suivant. Envoyez donc sans hésiter des dossiers aux institutions pour transformer au moins ce signalement " cinéma expérimental ". Il faut mettre en place une commission de lecture au CNC qui soit une commission ad hoc sachant lire ce type de projets, pas simplement de l’écrit mais aussi des cassettes. Rien ne l’interdit, cela peut aussi se faire. Il faut qu’arrivent des projets, que la pile augmente, que les vraies questions se posent sur la nécessité de mettre en place cette sous-commission. C’est, je pense, la démarche à suivre.

Public / Spectateur italien : Je suis italien et réalisateur. Je trouve cela vraiment intéressant, mais je voudrais comprendre une chose. Y a –t-il déjà un projet concret de constituer une production associative ? Vous avez parlé de présenter des projets au CNC, mais comment faire pour les présenter ? Il faut quand même avoir une boîte de production pour présenter quelque chose et spécifier à la fin du projet : " J’ai signé le manifeste de cinéma expérimental " ? Simplement comme ça ?

Jacky Evrard (Ciné 104) : Aujourd’hui on peut déposer un projet au CNC sans avoir de société de production. Ensuite, pour obtenir la subvention, il faut effectivement avoir une société de production. C’est pour cela qu’un grand nombre de dossiers est essentiel dans un premier temps. Dans un second temps, le problème de la production va se poser. Si un projet obtient une aide, elle ne peut être débloquée qu’avec un producteur en mesure de percevoir cette aide c’est-à-dire avec une carte professionnelle. Dans la foulée, il faut transformer cette chose, c’est-à-dire mettre en place un statut de producteur associatif.

Pip Chodorov (Re:Voir) : En fait, il faudrait dire qu'il y a déjà des producteurs associatifs mais ce n'est pas reconnu.

Colas Ricard (Mire et cineastes.net) : Sur la question du producteur : il est nécessaire d’avoir un producteur quand un dossier obtient de l’argent du CNC mais c'est aussi le cas de toutes les aides régionales. J’ai un exemple de projet de film pour lequel j’ai obtenu une aide du Conseil général de Loire-Atlantique. Il m’a fallu trouver un producteur pour toucher l’argent car je ne pouvais pas le toucher en mon nom propre, ni auprès d’une association. C’est le système du CNC, mais aussi des Conseils généraux, des Conseils régionaux, de la DRAC, etc. Il faut donc envoyer des projets au CNC mais aussi aux Conseils généraux, régionaux, etc.

Public / Spectateur italien : Oui, je comprends ça, mais si j’ai un projet que je veux présenter au Conseil général, au CNC ou partout ailleurs, pour être dans l’esprit de ce manifeste, que dois-je faire ? Ou comment, moi, petit réalisateur, puis-je présenter mon projet pour qu’il se rattache au manifeste et bénéficie de sa force ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : Effectivement, s’il y en a parmi vous qui déposent des projets au CNC ou ailleurs, qui obtiennent une aide et qui sont confrontés au problème de la structure de production, venez nous voir. Nous pourrions faire une démarche collective auprès des institutions. Expliquer qu’il n’est pas normal de ne pas aider un tel sous prétexte qu’il n’a pas de production. Nous ferions cela ensemble et concrètement.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Si ton projet est réalisé dans un atelier de pratique, tu pourras le mettre en œuvre très rapidement. C’est le point 2 du manifeste. Les gens qui adhèrent à notre association, présentent un projet et dans la semaine qui suit, commencent à travailler sur leur film. Tu peux très bien présenter un dossier au CNC en disant " Je veux faire ça, il se trouve que j’ai rencontré des associations et que ça m’intéresserait de venir travailler ce projet dans cet atelier." Tu peux dire que c’est une association, que ça va coincer, mais au moins il y a un certain nombre de courriers qui leur seront envoyés et qui ne viendront pas seulement des acteurs de ce cinéma-là.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Ceux qui préfèrent travailler de manière autonome avec leur propre matériel sans adhérer doivent pouvoir bénéficier aussi du soutien des associations signataires. C’est une manière d’ouvrir le manifeste. Il y a beaucoup de gens qui ont un laboratoire chez eux. Mais, à un moment précis, ça bloque en particulier pour l’achat de pellicule, pour le tirage avec du son sur le film, etc. Afin de bénéficier du soutien des associations signataires, cela pourrait être intéressant aussi. Alors, n’hésitez pas à nous contacter les uns les autres, à entrer dans le réseau.

Bernard Cerf (Les Productions Aléatoires) : Je voulais simplement dire une chose. Le problème avec la production, c’est le contrat qui doit être signé. Dans ce contrat-là, il y a un pourcentage établi entre le réalisateur et le producteur. Une des raisons de la création des Productions Aléatoires était de savoir quelle serait plus tard la réaction du CNC face aux contrats : ce serait de noyer le CNC sous des contrats à 99 % pour le réalisateur et 1 % pour la boîte de production. Je sais en l’occurrence que c’est une optique qui risque de se produire à un moment donné. Ce sont des choses qu’ils ne peuvent pas accepter. Dans un premier temps, la lutte doit être menée pour que les gens du cinéma expérimental et différent restent dans le cadre associatif. Mais après, on pourrait passer à d’autres systèmes. En l’occurrence, je suis prêt à faire tous les dossiers que vous voulez à 99 % pour vous et à 1 %. Le 1 % restant étant transformé en une bouffe ou un truc comme ça.

Public / Hugo Bélit : Il est d’autant plus aberrant que les systèmes d’aide soit organisés autour de sociétés commerciales, que la plupart des producteurs de courts métrages ne gagnent pas d’argent avec cette activité. Parfois, ils arrivent à peu près à se payer, mais ils sont plus dans la perspective d’associations loi 1901 que de SARL ou de SA. D’autre part, comparé au domaine du théâtre, il est entièrement géré par des associations - autant les petites compagnies que même les scènes nationales. Il n’y a aucun problème de crédibilité financière, ils ont des comptabilités soumises à des contrôles et la même crédibilité qu’une société commerciale aux yeux du ministère.

Nicolas Rey (L’Abominable) : Pour conclure, on a beaucoup parlé d’aides individuelles du côté de la production. En voyant les cinéastes travailler, j’ai l’impression de ne pas savoir si la majeure partie veut vraiment des aides individuelles ou si il n’y a pas une part importante des cinéastes qui travaillent plutôt avec les ateliers collectifs de production et sont demandeurs de la multiplication de ce genre d’expériences. Je crois qu’on peut passer à la distribution.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Passons aux points concernant la distribution et la promotion.

Lecture des points 7 et 8 du manifeste.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Sur ces deux points, y a-t-il des questions, des réactions, des rajouts ? Des expériences à faire partager ?

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Ce paragraphe s’intitule "la distribution" dans le sens étymologique et non juridique du terme. Les coopératives sont des associations et non des sociétés de distribution à proprement parler. Sans carte de distributeur, nous faisons de la diffusion et sommes soumis à la réglementation du cinéma vis à vis d’un public de plus de cinq personnes. Dans ce cas, il y a une réglementation précise. Là aussi, il faudrait élargir cette possibilité de diffuser, de projeter ces films-là. Nous avons eu des problèmes avec les distributeurs encartés du CNC qui voient d’un mauvais œil la projection régulière de films différents et expérimentaux dans un quartier. Ils pensent à tort que cela leur prend des spectateurs et du chiffre d’affaires puisque ces séances déclarées "non-commerciales" ne sont pas soumises à la TVA et ne participent pas à l’alimentation du Fonds de soutien à l’industrie cinématographique. Il faudrait faire évoluer les choses. On sait qu’il y a des tolérances depuis un certain temps. Touchons du bois, il n’y a pas eu de problème jusqu’à présent. S’il y en avait, je crois que tout ceux ici présents manifesteraient leur solidarité.

Les coopératives des années 1960 ou 1970 étaient un projet économique. C’est la possibilité, la certitude en tout cas, pour les cinéastes dépositaires d’un film ou d’une vidéo d’avoir leurs œuvres assurées. On a tous des assurances pour des œuvres. Ensuite, chaque fois qu’un film est projeté, c’est la certitude pour le cinéaste ou le vidéaste, d’avoir une rétribution - quelquefois négociée avec des structures qui n’ont pas suffisamment d’argent. Cela contribue à la reconnaissance d’un travail dans le domaine du cinéma différent et expérimental.

Christophe Bichon (Light Cone) : Suite à ce que dit Marcel, le point essentiel par rapport aux coopératives, c’est la fragilité de fonctionnement de ces structures. Fragilité aussi bien d’un point de vue purement technique et logistique, que d’un point de vue économique. À partir du moment où l’on cite précisément le cas des Emplois-jeune employés dans différentes structures.

À Light Cone, nous sommes trois salariés et demi : trois Emplois-jeune et une administratrice à mi-temps. Effectivement, la grande question est : que va-t-on devenir à la fin des contrats ? Comme vous le savez, ils ont définitivement cessés d’être créés avec le nouveau gouvernement, et se pose la question de la pérennisation de ces emplois. Je crois qu’au Collectif vous avez également un Emploi-jeune, c’est également le cas de l’Etna, vous êtes deux. Au ciné 104 et à Cinémas 93 aussi … En termes logistiques, sans les Emplois-jeune, la vie de l’association sera remise en cause du jour au lendemain. Ce point concerne à peu près tout le secteur.

L’autre point concerne la fragilité du patrimoine dans ces coopératives de distribution. Désormais, on reconnaît tous les films de l’avant-garde historique des années 1920 et 1930 comme appartenant à l’histoire du cinéma. Se pose la question de l’accès à ces copies. La plupart de ces films sont disponibles dans les cinémathèques, mais, pour y accéder, il faut être membre de la FIAF (Fédération Internationale des Archives du Film). Donc, il y a également un gros travail à mener sur la disponibilité des films et sur leur distribution dans des formats tel que le 16mm. Un autre gros souci se pose, totalement écarté par les archives qui ont un énorme travail sur tout le fond nitrate jusque dans les années 1950, concernant les films des années 1970 et 1980 en format super-8mm. Se pose la question de leur conservation. Souvent, dans les coopératives, on dispose d’une copie unique parfois l’original, puisque le super-8 est une pellicule inversible, c’est-à-dire que l’original est positif. Que faire avec ces films ? Les retirer de la distribution puisqu’on n’a plus d’autres copies ? Réussir à obtenir un financement pour le gonflage en 16mm et la remise en distribution de ces films ? Effectivement, sur une durée moyenne, un cinéaste va être remboursé de son tirage de copie, souvent fait à ses frais, sur une période de 3 et 5 ans, s’il a suffisamment de locations. Donc, c’est extrêmement fragile de maintenir une copie en vie pendant 3 à 5 ans avec de nombreux passages. Au moindre incident de projection, on entre dans des démarches extrêmement complexes.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Il est important de comprendre par rapport au fonctionnement des distributeurs que les cinéastes ne peuvent pas se permettre des tarifs de location démesurés. Pour les distributeurs expérimentaux, 70 % d’une location revient au cinéaste, car les diffuseurs, via ces distributeurs, sont des diffuseurs associatifs. Une séance de cinéma d’une heure et demi, il faut que ça revienne à près de 150 ou 200 euros. 30 % est reversé au distributeur, c’est assez logique par rapport au diffuseur. Le diffuseur ne peut pas se permettre de payer davantage une sortie de film.

Christophe Bichon (Light Cone) : Oui tout à fait. Il y a cette volonté de conserver des prix de location bas pour que les films soient accessibles aux petites structures.

Public / Jean-Claude Mocik : Je suis cinéaste depuis un certain temps. Je suis aussi producteur, je me suis posé toutes les questions qu’on se pose. Je salue ces initiatives, c’est absolument extraordinaire. Je suis ravi de participer à ce débat. Au passage, je viens d’apprendre effectivement que le débat avait lieu là, récemment. Bien entendu, je souscris à ce manifeste.
Mais, je crois qu’il serait temps de se poser la question : "est-ce qu’il faut s’en prendre exclusivement au CNC ? " Pourquoi le CNC réagit toujours très mal à nos projets ? Simplement, parce qu’il fonctionne sur la logique du marché. Il y a un problème de compréhension. Historiquement, il y a une impossibilité complète. Évidemment, demander à Kubelka, à Snow ou à Brakhage de déposer un dossier au CNC n’a pas de sens. Ces gens ont réussi à obtenir des subventions au Canada ou ailleurs à partir de trois lignes de projet et c’est tout. On l’a dit, le CNC n’est absolument pas capable d’assumer ce genre de choses. Par là, je veux simplement dire qu’il faut mettre au point une économie alternative véritable sans attendre de subventions de l’Etat-Providence. Il faut se demander pourquoi des associations culturelles n’ont pas davantage de subventions. C’est là qu’il faudrait mener la bagarre. On a déjà abordé la question des Emplois-jeune, je crois qu’il faut aussi s’interroger sur l’ensemble d’un réseau en fait.
Je me suis amusé un beau matin à mettre mes films en coopérative à un coût démesuré, histoire de provoquer un débat ou une discussion. Ça n’a pas eu lieu, mais ça n’empêche pas de se demander après tout s’il ne faut pas augmenter le tarif des locations des films. Je suis d’accord pour dire que les films doivent rester accessibles, qu’il faut discuter systématiquement du prix de location. Si on a autant de problèmes à produire, c’est bien parce que l’on entre pas dans une forme d’économie.
Aujourd’hui, on dispose d’outils différents, plus accessibles. On constitue un réseau, il y a des ressources possibles, autant en profiter. Effectivement, je suis d’accord pour développer une production associative. Je soutiens cette initiative. Sauf que, en matière d’expérimentation il n’y a absolument pas de marché, encore une fois. Si on parle du documentaire, il a ses "fenêtres" en télévision, en cinéma, etc. Mais, que je sache, le cinéma expérimental n’est toujours pas diffusé en télévision. Pour le coup, l’économie du cinéma expérimental doit être examinée de façon spécifique et particulière.

Public / Agathe Dreyfus : Quand vous dites "il faut être plus réaliste" : qu’est-ce que vous nous proposez ? Je n’ai pas compris. Je trouve cela encore moins réaliste finalement : s’il y a une économie à créer, où se trouve l’argent ?

Public / Jean-Claude Mocik : Quand on fait un film, cela coûte extrêmement cher. Alors, si on est réaliste, on ne peut pas faire de cinéma. Qu’on puisse demander des subventions, c’est une chose. À un moment, dans les années 70, un film coûtait de l’argent mais moins cher qu’actuellement. Le coût de revient d’un film expérimental aujourd’hui est multiplié par 50 ou 100.

Public (désaccord général) : Mais non, mais non… ce n’est pas possible…

Public / Jean-Claude Mocik : Alors écoutez, chiffres à l’appui…On se donne rendez-vous, je suis tout à fait désolé…

Public / Stéphane Marti : On peut faire des films en super-8 par exemple…

Public / Jean-Claude Mocik : Mais bien sûr ! Je parle aussi de copies, de montage.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Prenons un exemple concret. On vient de terminer un film avec Hélène intitulé Manifeste. Le film dure 10 minutes tourné en 16mm. On a travaillé en inversible, pour 10 minutes de film soit 4 bobines de 2 minutes 40. Cela nous est revenu très exactement à 1000 francs. C’est le coût du film pour avoir de l’inversible. Ensuite, on a travaillé avec des amis pour avoir accès aux logiciels de son et de mixage. On a récupéré le son sur support CD séparé de l’image. Ensuite, pour une copie de travail, on passe par un internégatif et l’on tire une copie positive. Grâce aux réductions d’un laboratoire, on a travaillé avec les ateliers coopératifs de production pour le tirage et le report du son CD sur support son 16mm magnétique. Au final, ces opérations reviennent à 9000 francs. Tout compris, ce film couleur et sonore, a coûté 10000 francs soit 1000 francs la minute. Ensuite, il est mis en distribution. Heureusement, les distributeurs qui font le relais entre le cinéaste et les diffuseurs vont le présenter dans leur catalogue. Le cinéaste peut aussi faire la promotion de son travail en contactant directement les diffuseurs. C’est aussi à lui de s’en occuper. Il pourra rembourser ses frais au bout de 3 à 5 ans. On peut améliorer cette économie. C’est le point 8 du manifeste, la promotion du cinéma expérimental fait en France. Un film récent, si on veut qu’il soit vu davantage, peut-être que le travail n’est pas que du côté du distributeur et du cinéaste mais c’est aussi le rôle du futur agent de promouvoir davantage le cinéma, de contacter l’ensemble des diffuseurs et pourquoi pas les télévisions. Je pense qu’on va y venir. Les télévisions associatives commencent déjà. Je ne pense pas que qu’on améliorerait le système en changeant le tarif des locations des films. Cela ruinerait complètement l’économie du côté des diffuseurs qui n’auraient plus les moyens de louer une heure et demi de films, de faire une séance de 10 courts métrages pour un tarif de 1500 francs aujourd’hui.

Nicolas Rey (L’Abominable) : Faire une séance avec un seul film de 10 minutes…

Hugo Verlinde (l’Etna) : En boucle ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : Pourquoi pas ? Je pense que la question de J.-C Mocik est légitime. Ça a été la démarche de la création des coopératives : compter sur nos propres forces. Mais je crois qu’aujourd’hui lorsque la moitié des films de Light Cone et du Collectif est destinée aux institutions, le système est perverti. Le système créé à petite échelle avec des bas tarifs est maintenant utilisé pour faire des séances institutionnelles. Aujourd’hui, on peut raisonnablement changer notre discours et faire valoir ce qui est expliqué dans le texte.

Public : On propose une double tarification alors ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : C’est une idée qui resurgit de temps en temps mais elle est difficile à mettre en place. Posons la question aux coopératives de distribution. Qu’en pense-t-on au Collectif ?

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) :
Le problème est très épineux avec les télévisions par exemple car on sait que les tarifs de passage à la télévision sont largement supérieurs aux tarifs de notre catalogue. Il peut donc y avoir des tarifs différentiels. Mais, pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de films différents et expérimentaux qui passent à 20h30… Heureusement que les télévisions alternatives existent. Cela pose aussi le problème du circuit parallèle. Faut-il suivre ce système sur le modèle des Etats-Unis ou de l’Angleterre ? Dans ces pays, la législation sur la diffusion des films est beaucoup moins contraignante qu’en France : on peut plus facilement organiser des projections dans une université ou dans un appartement. Les choses peuvent changer aussi ici en affirmant notre présence. S’il n’est pas possible de le faire d’une manière tranquille, on pourrait envisager de le faire d’une manière plus forte.

Christophe Bichon (Light Cone) : A Light Cone, les prix de location des films sont fixés en commun accord avec le réalisateur. Nous avons le cas d’un réalisateur allemand plutôt connu dans le domaine des Arts plastiques qui a délibérément fixé ses prix de location deux à trois fois plus élevés que les autres. Ses films ne sont pas sortis en trois ans. C’est un réel problème pour les programmateurs qui travaillent aussi en fonction des prix de location. On peut poser la question à Braquage : si l’on doublait tous les prix, pourriez-vous continuer à faire vos séances à l’Olympic Café ?

Sébastien Ronceray (Braquage) : L’expérience de Braquage est assez simple : c’est une association loi 1901 sans subvention, sans aide particulière car nous n’en demandons pas. Nous sommes aidés sur certains projets réalisés dans des universités ou des hôpitaux mais pas pour des séances de cinéma organisées dans des squats, des théâtres, des cafés ou parfois des salles de cinéma. Nous sommes totalement autofinancés par les entrées des spectateurs : une séance coûte à peu près 150 à 200 euros, elle dure environ 1h30 et nous en organisons 50 par an. Si nous devions payer plus cher les films, soit le nombre de séances serait réduit, soit il faudrait des salles plus grandes et donc nécessité de les louer.
Par conséquent, nous ferions moins de séances. L’intéressant est de profiter de la salle gracieusement prêtée comme ici.

Émeric de Lastens (Icare) : Je voulais apporter un témoignage. J’ai été chargé cet été d’une programmation de films expérimentaux dans le cadre des Etats généraux du film documentaire de Lussas. J’avais deux jours pour programmer ce que je voulais, c’était assez stimulant. Mais, je leur ai coûté beaucoup plus cher que les autres séminaires car, dans un festival comme celui-ci, les documentaires ne sont pas loués. C’est un arrangement avec les producteurs et les cinéastes : les films vont être diffusés sur Planète, sur ARTE, etc.. Donc, les organisateurs du festival ne paient pas de droits de diffusion. J’ai dû me battre pour expliquer qu’il fallait louer les films, passer par les distributeurs et les payer. Ils étaient un petit peu étonnés. Il fallait montrer que ces films n’avaient pas de débouché commercial, de sortie en salles et de passage télé. C’est alors normal qu’ils soient payés.

Sébastien Ronceray (Braquage) : De notre côté, nous avons organisé un festival dans une salle de cinéma en mélangeant des séances de films " commerciaux " et " expérimentaux ". Les séances de films expérimentaux coûtaient beaucoup plus chères que les autres. C’est la même situation pour le 102 à Grenoble : un film de Tarkovski leur coûte beaucoup moins cher qu’une séance expérimentale.

Public / Jean-Pierre Mocik : Il y a un tarif unique de location pour ces structures, que la salle soit riche ou pauvre. Aujourd’hui, le mode de fonctionnement des coopératives des années 70 n’est plus possible. Il faut ouvrir les yeux.

Sébastien Ronceray (Braquage) : On pourrait envisager une économie variable avec des locations très chères ou totalement gratuites selon les lieux. Après, c’est à voir avec les cinéastes. Mais la demande des Centres d’art contemporain est plus grande vis à vis de l’Art vidéo que du cinéma expérimental.

Nicolas Rey (L’Abominable) : Sur cette idée de la double tarification, cela me semble délicat. Elle doit se faire en fonction des structures, de leur capacité de financement…

Jacky Evrard (Ciné 104) : Est-ce que l’on ne pourrait pas imaginer comme à l’Agence du court métrage qu’il y ait des aides pour les structures de distribution de cinéma expérimental pour obtenir des tirages de copies. Cela rendrait le prix de location des films plus attractif sans perturber l’économie des films.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Dans le cinéma différent, il n’y a pas de producteur ou de diffuseur pour obtenir des subsides de commanditaires par rapport aux films. On est obligé à un moment donné de se retourner vers l’Etat. C’est tout à fait légitime de demander une part de subvention pour aider cette forme de création cinématographique d’autant qu’elle circule de plus en plus à l’étranger. C’est un moyen pour montrer en France ce qui se fait dans le domaine du cinéma expérimental et d’envoyer des films à l’étranger. Paradoxalement, le travail que nous faisons ici est davantage reconnu à l’étranger que par les institutions françaises. Comme cela a été dit, pour le travail des coopératives : les tirages de copies sont une solution à la diffusion des films, pour une location moins chère des films. Mais il existe aussi une multi-tarification : si une structure veut passer tel film dans tel cadre, on peut accepter avec le cinéaste que le prix de location soit diminué. C’est un problème au niveau des galeries d’art qui considèrent que le films font partie de leur environnement et déprécient le travail de cinéastes et de vidéastes en cherchant à obtenir des copies gratuitement. C’est une économie très fragile qui demande à être consolidée par certaines aides qui existent déjà pour un autre cinéma. Cela pourrait faciliter un peu les choses.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Je crois que c’est le sens du manifeste d’aller vers une plus grande reconnaissance des institutions pour la production et la diffusion du cinéma expérimental. L’exemple de l’Agence du court métrage créée en 1984 ne vient pas d’ex-nihilo. Des réalisateurs se sont battus pour la mettre en place. Avec son fonctionnement propre et le soutien du CNC, elle aide à la diffusion du cinéma de court métrage. Il n’est pas interdit d’imaginer la même chose pour le cinéma expérimental.

Surtout si un rapport met en avant les différents diffuseurs institutionnels (type Beaubourg ou musée) qui sollicitent Light Cone ou le CJC aujourd’hui. À un moment donné, il faut savoir pour qui l’on travaille.

Public / Véronique Ray-Geneix (Les Petits Films) : On parle beaucoup d’argent, d’aide, d’organisations, d’institutions. Est-ce pour admettre que le cinéma expérimental n’est pas rentable ?
J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’attentes mais n’y aurait-t-il pas un problème d’organisation, de mise en commun de pratique, de procédés et de matériel ?

Nicolas Rey (L’Abominable) : Quand on passe en revue la liste des points du manifeste, on peut avoir le sentiment que nous sommes des bandits de l’Etat et ce serait vraiment malheureux. Le travail des uns et des autres dans des conditions très diverses, parfois très fragiles, démontre que des choses se font sans attendre d’argent de l’Etat. Les coopératives ne se sont pas mises en place suite à une subvention, mais par la volonté de cinéastes qui les ont jugées nécessaires. Il fallait se regrouper pour distribuer les films. Les labos se sont mis en place de la même manière. Du côté de la diffusion, beaucoup de gens ne veulent même pas entendre parler de subventions pour des raisons idéologiques, par choix. Cela fait partie de notre fonctionnement. Dans certains cas, une structure qui estime avoir besoin de subventions n’a pas d’interlocuteur contrairement à d’autres domaines artistiques comme le théâtre. Nous sommes dans un pays où l’on considère qu’une part du budget de la Nation doit aller à la culture. Alors ?

Jacky Evrard (Ciné 104) : D’autant que tous les secteurs du cinéma sont subventionnés, que ce soit les industries techniques ou la production de films.

Nicolas Rey (L’Abominable) : Il faut aussi que nous assumions notre place entre le Cinéma, les Arts plastiques et autre chose.

Pip Chodorov (Re:Voir) : D’une manière générale, on ne dit pas d’un peintre qu’il est peintre expérimental. L’idée est de se faire accepter pour ce que l’on est.

Frédérique Devaux (EDA) : Je suis d’accord avec Nicolas sur la différence entre Cinéma et Arts plastiques. Cependant, lorsque certaines structures achètent un film, cela se fait à la minute soit pour un prix absolument dérisoire. On nous classe du côté des Arts plastiques mais, lorsqu’il s’agit d’acheter un film, on ne nous dit pas " c’est comme une toile, on va vous l’acheter définitivement, cela appartient aux collections du musée et l’on vous paye ". On nous paye au mètre de pellicule. Pour répondre à la dame : la création des coopératives, ce n’est pas juste une question d’argent. Cela a permis un enseignement du cinéma, de propager ce cinéma-là par la location des films qu’on ne pouvait pas voir avant que Light Cone n’existe. La diffusion et la pratique des labos ont permis de " booster " la création en donnant l’envie de faire des films et de sortir du cercle vicié plus que vicieux dans lequel le film n’étant pas montré, il n’y a pas de production, pas de coopératives, etc…

Public / Véronique Ray–Geneix (Les Petits Films) : En tant que cinéaste expérimentale, je trouve important d’être dégagée de la recette du public même si j’ai envie que mes films soient vus. Au niveau de la création, il est important d’être libre sinon cela devient industriel. On parle quand même d’argent car il est fatigant et lassant de devoir se débrouiller à chaque fois pour faire un film et cela nuit à la création.

Frédérique Devaux (EDA) : On est tous obligé d’avoir un travail alimentaire. En Allemagne, c’était Taxi driver. Ici, on classe des colis postaux. C’est aussi ça, un minimum de reconnaissance, ne serait-ce que morale, pour se dire que ce qu’on fait, ce n’est pas rien. Je ne vous cache pas que je me demande parfois comment certains ont fait pour tenir 20 ou 30 ans. Quelle est la force diabolique et extraordinaire qui pousse à tenir ? Car c’est parfois décourageant.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Le sens de ce manifeste est de prendre les devants par rapport à ce problème : si on ne peut pas faire de choses officiellement, on va les faire officieusement. Petit à petit cela s’installe et devient officiel dans le cadre du cinéma expérimental.

Public / Stéphane Marti : Cinéaste, enseignant, membre du Collectif Jeune Cinéma, je suis absolument ravi de ce manifeste fort bien écrit et passionnant. Je me souviens d’une tentative en 1978 d’un manifeste similaire qui a capoté. Pour ne pas reproduire les erreurs du passé, je vous raconte ce qui s’est passé : à cause d’un déploiement d’ego surdéveloppés de certains, de querelles intestines et personnelles, nous nous sommes retrouvés ridicules devant le CNC.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : C’est le CNC qui a provoqué cette situation en proposant de répartir entre nous une aide financière. Il y avait une grosse somme d’argent à répartir entre cinéastes ou à distribuer à des ateliers de création à développer. Ici, il y avait déjà une reconnaissance du cinéma expérimental, maintenant, nous cherchons à définir notre identité. Le problème du principe d’aide se reposera certainement par la suite. Mais aujourd’hui, il y a entre nous une solidarité et nous sommes attentifs à ce qui se crée autour de nous. C’est une communauté forte avec des individualités.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Aujourd’hui, le cinéma expérimental se trouve plus marginal face au multimédia et au numérique. En 1978, mettre en place un labo associatif était très moderne alors que maintenant, il en existe 7 ou 8.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Il y a un point que nous n’avons pas abordé sur le marché de la vidéo. C’est peut-être l’occasion de l’aborder ?

Pip Chodorov (Re:Voir) : Bien, Re : Voir est une société d’édition de cassettes vidéo de films expérimentaux à but commercial. Le fait de voir des cassettes VHS de cinéma expérimental en vente à la FNAC, c’est bien, mais il y en a de moins en moins à cause des DVD…
Personnellement, je suis davantage ici en tant que membre de L’Abominable, de Light Cone et du Collectif Jeune Cinéma.

Public / Pierre Merejkowsky : Je n’ai pas la même version de ce qui s’est passé en 1978. Pour être concis, je pense que ce serait une grave erreur de créer une agence du cinéma expérimental sur le modèle de l’Agence du court métrage qui défend les intérêts de ses adhérents et des groupes auxquels ils appartiennent. C’est-à-dire qu’ils ont comme cahier des charges de ne diffuser que des films en 35 mm et j’ai bien peur qu’il n’y ait le même type de contrainte si une agence du cinéma expérimental était créée.
Je suggère que les aides soient données à toute personne qui diffuse que ce soit dans un cinéma, un café, une télé ou chez elle sans que cela passe par une commission.

Public / Emmanuel Carquille : Je suis lié à L’Abominable. Ce que je constate, c’est une très forte focalisation sur le CNC et sur un cinéma expérimental de cinéastes avec des questions de production et de diffusion de films. Personnellement, je ne fais que des installations. Les plus fréquentes manifestations du cinéma expérimental actuellement, ce sont les " installations " et les " lives " : des multi-écrans, des multi-projections dans des contextes divers et variés, avec ou sans musique. J’ai l’impression que cela a été écarté du débat. On reste dans une économie de type " film ", " cinéma-cinéma ". Il se trouve aussi que la plupart des gens du cinéma expérimental font aussi de la vidéo, du DV, du multimédia ou autres.
C’est le problème du statut de celui qui va travailler de nouvelles images critiques, qui fait des croisements entre les genres. Or, il y a de plus en plus de personnes qui développent ces pratiques-là sans être nécessairement affilés à l’art vidéo ou avec une orientation " nouvelles technologies ".

Maud Martin (Sans Canal Fixe) : Je peux te répondre sur ce point : Sans Canal Fixe travaille exclusivement le documentaire en Dv et pourtant nous faisons partie du manifeste. L’important, ce n’est pas la classification, c’est la pratique. Nous travaillons le documentaire de façon expérimentale. Nous n’avons pas de scénario, nous ne savons pas exactement ce qui sera tourné à l’avance. Dans cette logique-là, nous nous inscrivons dans l’esprit du manifeste.

Nicolas Rey (L’Abominable) : (à E. Carquille) Ta piqûre de rappel est louable. Il ne faut pas exclure les installations, ni le cinéma élargi. Il ne faut pas raisonner uniquement autour du CNC et de la distribution sur mono écran. Il y a toujours eu débat pour savoir si les coopératives devaient distribuer les installations ou pas. En général, elles ne sont pas intégrées bien qu’il y ait des ateliers collectifs de production qui en fassent. Il faut se battre pour que l’aide régionale que nous proposons, si elle voir le jour, ne soit pas uniquement destinée à faire un film. S’il y avait une agence de diffusion, elle renverrait aux coopératives. Il en existe trois, dont deux sont présentes aujourd’hui.

Public / Emmanuel Carquille : Je pense aussi à la création d’un parc de matériel commun pour aider à la diffusion des œuvres. C’est un réel défaut pour les programmateurs limités dans leur choix faute de moyens bien que l’on essaie toujours de se débrouiller pour trouver des projecteurs 16mm ou 8mm lorsque l’installation le nécessite.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Pour les installations, les aides semblent plus faciles à obtenir que pour les films en faisant une demande du côté des Arts plastiques. Il est vrai que c’est un point sur lequel nous ne nous sommes pas réellement interrogés et qu’il pourrait être intéressant d’aborder par la suite.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Les séances non commerciales, je ne les déclare pas. Si je déclarais chaque séance non commerciale, je serais hors-la-loi. Nous n’avons le droit, en tant qu’exploitant, qu’à 6 séances non commerciales par an. Nous en faisons beaucoup plus avec la diffusion de programmations comme celle de cet après-midi ou de documentaires qui n’ont pas été faits exclusivement pour le cinéma. Chaque année, le Ciné 104 demande une dérogation pour le festival Côté Court et consacre durant 10 jours ses deux salles aux courts métrages. On fait une demande spéciale de diffusion non commerciale et de fermeture pour cause de festival. Pour l’organisation d’un programme comme aujourd’hui, il peut y avoir des dérogations avec l’Agence du court métrage. Lorsqu’elle organise un programme de films courts, il y a une dérogation bien qu’elle ne soit pas distributeur mais association. Une billetterie commerciale pour la diffusion de films de courts métrages proposés par l’Agence est donc possible. Je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas y avoir la même chose pour un programme du Collectif ou de Light Cone. Il y aurait non pas une autorisation pour une séance non commerciale mais une dérogation pour que la séance soit avec une billetterie CNC normale et pour payer le distributeur comme il se doit.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Quelle est la logique pour se limiter à 6 séances non commerciale par an ?

Jacky Evrard (Ciné 104) : Je ne sais pas s’il y a une logique. Il devait y en avoir une à l’origine.

Pip Chodorov (Re:Voir) : A quelles sanctions êtes-vous exposé ? Pourquoi est-ce interdit ?

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Pour protéger le cinéma commercial !

Jacky Evrard (Ciné 104) : Je ne sais pas quelles sont les sanctions prévues. Il faudrait qu’un inspecteur du CNC soit dans la salle aujourd’hui et qu’il s’aperçoive que les gens présents ici n’ont pas de billet. C’est totalement illégal. Cela dit, comme les séances sont gratuites, ce sont des séances privées plus que non commerciales.

Public / Élodie Imbeau : Bonjour, je représente Braquage avec Sébastien. Pour le CNC, on en arrive toujours aux mêmes choses : il vit de la taxe qu’il prend sur les séances payantes. Étant donné que le cinéma expérimental n’est pas soumis au dépôt de visa et au dépôt des films, le CNC ne lui reverse pas d’argent en contrepartie. C’est toujours le même circuit.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Le court métrage est dans la même situation : il n’y a pas de retour sur la TSA. Ils sont rarement diffusés par des distributeurs commerciaux. Pourtant, il existe un système d’aide.

Public / Élodie Imbeau : Je voulais ajouter par rapport à la diffusion et au prix de location des films : ce qui existe dans le domaine commercial, mais pas dans le domaine expérimental, c’est le pourcentage. Il est moins cher de passer des films commerciaux dans les cinémas. Le prix de location des films expérimentaux est fixe (environ 1500 F pour une séance) sans compter d’autres frais (location de la salle, fonctionnement du cinéma). Dans le cinéma commercial, l’arrangement avec le distributeur consiste à prélever un pourcentage sur les entrées. Ainsi, c’est moins difficile pour l’exploitant d’accorder ces séances-là.

Jacky Evrard (Ciné 104) : En ce qui concerne les accords entre distributeurs et exploitants pour des sorties de films en exclusivité, ils sont à 50 % pour le distributeur et 50 % pour l’exploitant sachant que l’exploitant ne touche jamais moins de 50%. En revanche, les accords peuvent baisser au fil des semaines pour le distributeur jusqu’à 30 %. Dans des salles comme celle-ci, qui ne sont pas des salles d’exclusivité parisiennes ou de grandes villes, un distributeur met en place un minimum garanti. On peut être sur une base de partage de la recette à 50/50 et devoir payer un minimum garanti de 500F ou 1000F au distributeur qui est ainsi garanti de la diffusion de son film dans la salle pendant une semaine. S’il y a un minimum garanti de 2500F et que la salle fait 3000F de recettes sur la semaine, il y a 2500F pour le distributeur et 500F pour la salle.

Public / Élodie Imbeau : Dans les séances de Braquage, le prix de location des films dépasse largement les 50 %. C’est environ 85 % de nos dépenses. Mais, il ne faut pas réduire la richesse du manifeste à des problèmes d’argent.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Les choses sont difficiles à faire bouger. Ici, c’est une salle " Art et Essai ". Il y a un écran classé " Recherche ". Je suis un des membres d’origine du Groupement National des Cinémas de Recherche. Il s’agit d’une certaine pratique de distribution des films Art et essai qui méconnaît le reste du reste du secteur cinématographique : pas de travail autour du documentaire, du court métrage et encore moins du cinéma expérimental. Au niveau du Groupement National des Cinémas de Recherche, il y a une ouverture vers le court métrage. Mais, il reste du chemin à faire pour que ces salles s’intéressent aussi à ce qui ce fait aujourd’hui et ce qui s’est fait hier dans le cinéma expérimental. Un des rares films distribué lors de sa sortie en salles a été " L’Ange " de Patrick Bokanowski. Exception faite, les salles n’ont aucune pratique de diffusion de cinéma expérimental par méconnaissance la plupart du temps.

Public / Élodie Imbeau : Le fait est que chaque séance de cinéma expérimental est souvent unique, comme un événement exceptionnel. C’est une composition de films, avec des formats différents, des cinéastes présents, des installations, des mouvements de projecteurs… Cela ne répond pas au système d’une séance à heure fixe mais à celui d’une manifestation exceptionnelle assez complexe à mettre en place. Ce ne sont pas des séances faciles à répéter.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Ce sont ces séances exceptionnelles qui doivent être régulières. Ce qui est important, c’est de pouvoir les montrer régulièrement dans différents lieux, des salles de cinéma comme ici ou en province. Monter un programme et le faire circuler sur 20 écrans en France, ce ne serait pas si mal.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Il y a aussi le problème de la " politique du programmateur ". Braquage est attaché à l’idée d’une séance répondant par son dispositif à une salle, à une demande. Les séances uniques s’adressent à un public, à une structure. Nous les organisons autour d’une thématique, d’un sujet choisi. Auprès des coopératives de distribution, le coût serait réduit de 50 % au deuxième passage si on multipliait le nombre de séances. Mais, nous avons aussi l’envie de faire découvrir beaucoup de films sans répéter les séances. Pour revenir sur les problèmes de salles, nous avons récemment eu le cas d’un cinéma sans projecteur 16mm. Les responsables n’ont pas accepté notre proposition de programmation n’ayant pas l’équipement adapté et ils n’ont pas envisagé d’installer un projecteur 16mm dans la salle. Cela leur paraissait être d’un autre monde. Ils n’acceptent pas d’autres formats que le 35mm bien qu’ils soient aussi classés comme cinéma municipal " Art et essai " ou " Recherche ".

Blandine Beauvy (Cinémas 93) : Ce n’est pas facile à dire, mais certains équipements culturels ne sont ni adaptés, ni habitués à ce type de projection. C’est le cas de cet " Espace culturel " surtout destiné au théâtre. Il faut déjà s’y battre pour programmer des films de réalisateurs peu connus. Si la demande doit mobiliser du matériel et du personnel supplémentaires pour une séance de cinéma expérimental, c’est encore plus difficile à mettre en place. Il faut toute la bonne volonté du monde pour y arriver et attirer un public qui n’a pas forcément l’habitude de ces programmes ou qui n’aurait pas l’idée de venir ici pour les voir. C’est un pari. Si le public n’est pas au rendez-vous, l’expérience ne se renouvellera pas.
Cependant, certaines salles de cinéma réservent un bon accueil à ce genre de projet et supportent de changer leurs habitudes. Je pense qu’il est essentiel de rendre visible le cinéma expérimental ailleurs que dans des lieux confidentiels ou des programmations spéciales de festivals.
Prenons l’exemple de cet après-midi : après avoir accueilli les réunions d’élaboration du manifeste depuis octobre, nous organisons cette journée autour du cinéma expérimental. Elle a débuté par une séance de courts métrages (7 films expérimentaux sur le thème de la métamorphose) en présence des réalisateurs. Une installation de Hugo Verlinde inspirée de la précédente table ronde " Comment produire et diffuser un cinéma différent, autrement ? " est présentée dans le hall. En ce moment a lieu cette rencontre publique autour du manifeste. Ce soir, deux films documentaires sont projetés et suivis d’un débat. Comme le dit Elodie, on ne peut pas organiser ça tous les jours…

Nicolas Rey (L’Abominable) : Ce n’est pas le point focal de notre action de faire circuler le cinéma expérimental dans le réseau du cinéma commercial. Mais, en Régions, dans des villes où il n’est pas diffusé, savoir que le cinéma de la ville pourrait accueillir des séances de cinéma expérimental, ça peut déclencher des diffusions. On connaît des cas de blocage pour la raison évoquée dans le manifeste (point 10) à laquelle certains exploitants s’arrêtent.

Public / Élodie Imbeau : Je voulais ajouter qu’un grand réseau de diffuseurs louent les films aux coopératives. Nous sommes très nombreux, la diffusion regroupe beaucoup de structures. Il est plus intéressant d’organiser des séances avec ces structures que de leur proposer un programme tout fait.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Pour une meilleure reconnaissance de ces films, de ces œuvres, il faudrait faire découvrir ce qu’est le cinéma expérimental à un réseau de salles comme celui du Groupement. Il existe des séances mensuelles de visionnement des prochaines sorties de films dits " Recherche ". Parmi ces séances, il y a maintenant systématiquement des courts métrages que les programmateurs n’ont pas forcément l’occasion de voir ailleurs. Pourquoi ne pas y inclure deux ou trois films expérimentaux, des classiques et des récents ? Le regard est quelque chose qui se travaille. La plupart du temps, les programmateurs n’ont aucune connaissance de ce cinéma-là.

Christophe Bichon (Light Cone) : Pour appuyer ce que disait Elodie, il y a beaucoup de gens actifs en province et à l’étranger. Ce n’est pas un phénomène national : en Espagne, au Portugal, en Finlande, en Italie, en Suisse et en Belgique, il y a aussi des gens qui programment du cinéma expérimental. Et en province : à Bordeaux, à Marseille, à Nantes, à Rouen, à Angers, à Tours… Il ne faut pas perdre de vue qu’il y a de réels échanges aussi bien entre les structures qu’avec les cinéastes.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Un certain nombre de structures en province organisent des séances de cinéma expérimental avec de la musique. On s’est rendu compte que les aides de subvention viennent plus facilement pour organiser des concerts que des séances de cinéma expérimental. Mettre en place un concert suscite plus d’intérêt auprès des institutions qui apportent un soutien financier. Le fait qu’une séance de cinéma expérimental soit aussi exceptionnelle qu’un concert est à soulever auprès des DRAC. Je ne me suis pas confronté directement à cette question, mais je sais que cela a lieu dans certaines structures.

Marcel Mazé (Collectif Jeune Cinéma) : Parlons des festivals peu évoqués dans le manifeste.
La 4ème édition du Festival des cinémas différents de Paris aura lieu du 10 au 15 décembre. Nous avons proposé à plusieurs organismes de province de demander aux DRAC des subventions pour passer des films choisis dans notre festival. Les réponses sont jusqu’à présent plutôt négatives alors que la DRAC Ile-de-France aide notre festival. Cela pouvait aussi servir de plate-forme d’exposition pour le cinéma expérimental. L’année dernière, les responsables de la DRAC ont été étonnés en voyant qu’il y avait du monde à ce festival et ils ont renouvelé la subvention cette année. On peut lier le fait de montrer des films différents dans des festivals à cette activité de diffusion. Cela habitue un public à une autre vision de l’image, acceptée ou non. C’est un des axes à exploiter pour cette reconnaissance du cinéma expérimental.

Sébastien Ronceray (Braquage) : Il faut savoir que beaucoup de structures en province organisaient avant des séances de cinéma aidées par des organismes régionaux. Certaines ont de plus en plus de mal à le faire, les organismes considérant que des séances régulières ne sont pas suffisamment visibles, que cela ne fait pas venir suffisamment de monde et que leurs institutions ne sont pas suffisamment reconnues.
Par conséquent, elles aident plutôt les festivals concentrés sur 4 à 5 jours qui ne font pas le même travail. Cela pose problème à de nombreux programmateurs. Quand on demande une subvention de fonctionnement pour mettre en place régulièrement des séances, on rencontre ce type d’oppositions liées aux personnes en poste à ce moment-là. Certaines ont des oreilles plus ouvertes, mais si elles quittent leur poste, tout s’écroule. Cela prouve que ce n’est pas l’activité qui est défendue, mais surtout des enjeux politiques. Ce n’est pas le travail de longue haleine de programmation qui permet de justifier d’une demande de subvention. C’est un peu désespérant.

Nicolas Rey (L’Abominable) :
Si je peux ajouter une chose : je constate que les diffuseurs ont une pratique de plus en plus transversale et qu’ils programment aussi bien du documentaire, de la vidéo, que du cinéma expérimental. Avant, le cinéma expérimental était un domaine réservé. Je trouve cela très réjouissant et c’est à nous, en tant que spectateur, d’aller voir ce qui se fait ailleurs.

Jacky Evrard (Ciné 104) : D’ailleurs, je vous invite à découvrir tout à l’heure le film d’Alexandra Rojo " L’idiote dans la chambre " produit par le GREC. Entre la fiction et la science-fiction, ce film a le goût du documentaire et il est très expérimental par sa forme. De la même façon, le film de Arnaud des Pallières " Disneyland, mon vieux pays natal " est un documentaire vidéo entre la fiction et l’expérimental. En travaillant à l’élaboration du manifeste, nous nous sommes dit qu’il y avait aussi des liens à tisser avec des réalisateurs et auteurs plus proches des Arts plastiques comme Point Ligne Plan.

Public / Sonia Delhaye : Je représente Le Printemps des poètes. Avant de présenter le projet que je défends, je voulais savoir quelles sont vos démarches vers les télévisions notamment ARTE et les réponses faites par rapport à la diffusion de ce cinéma.

Maud Martin (Sans Canal Fixe) : Je vais répondre car j’ai entendu tout à l’heure qu’il était plus facile de faire un documentaire par rapport aux télévisions. De notre côté, nous refusons totalement de nous imposer de faire des programmes formatés en 26 ou 52 minutes sous le prétexte des 4 ou 8 minutes de pub. C’est quelque chose dont on ne veut pas. Si l’on veut faire un 32 ou un 56 minutes, on le fait. Mais, à partir de ce moment-là, vous êtes refusés par les télévisions. Le problème est assez vite réglé : si vous n’acceptez pas les contraintes imposées, vous ne rentrez pas dans les grilles de programmation.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Les télévisions achètent parfois des films. Ce sont elles qui décident. Elles viennent vers nous comme vers une épicerie. Elles demandent des films. On les vend ou pas. Certaines instances de Canal+ ont demandé des films à des prix tellement réduits qu’on a refusé. D’habitude, c’est une télévision comme ARTE et l’émission Court Circuit qui demande un court métrage de trois minutes assez connu de Brakhage, de Mekas ou autre et vient chercher le master auprès des structures ou bien, il s’agit de producteurs de documentaires qui travaillent sur l’ethnologie et cherchent des images de Maya Deren. Mais ce ne sont pas des démarches effectuées directement par les télévisions.

Nicolas Rey (L’Abominable) : La télévision n’est pas notre objectif de diffusion. Ce n’est pas quelque chose qui nous obsède…

Public / Sonia Delhaye : C’est une simple question. Dès que l’on parle de poésie aux télévisions, ils ont aussi peur, ils trouvent ça trop pointu alors que ça rentre quand même dans leur mission de faire connaître quelque chose de différent. Imposer une soirée Théma sur les poètes n’est pas une évidence.
Je voulais présenter brièvement Le Printemps des Poètes. C’est une association qui défend depuis 5 ans la poésie et ses auteurs sous toutes ses formes. Nous coordonnons plusieurs événements sur la France entière ; La prochaine édition aura lieu du 10 au 16 mars 2003. Depuis que Jean-Pierre Siméon est directeur artistique, un vrai travail de fond est fait avec les scènes nationales. Cette année, je développe un projet Cinéma avec un réseau de salles partenaires pour projeter des films à fort caractère poétique. Une autre ambition est une compétition de films qui aurait lieu au cinéma le Balzac à Paris. Une autre façon d’investir les salles est de leur proposer des " préfaces poétiques " ou des " brigades d’intervention poétiques ". C’est dans ce genre de projet que l’on se rend compte qu’il existe des salles de cinéma ouvertes à des formes mêlant projections et lectures en direct.

Hugo Verlinde (l’Etna) : Par rapport à l’expérimental en général, il y a un gros travail pédagogique à faire. Mais cela ne nous fait pas fantasmer d’être diffusé en prime time sur les chaînes de télévision nationales. Par contre, alors qu’il n’est pas du tout question de location, le fait de diffuser les films réalisés dans les ateliers de pratique associatifs sur des télévisions associatives comme ZaléaTV, nous intéresse beaucoup plus dans la démarche.

Pip Chodorov (Re:Voir) : Je voulais ajouter que Patrick Bokanowski m’a expliqué une stratégie pour demander de l’argent sur la base d’un scénario, d’un projet. Il faut toujours l’écrire après coup, après que le film soit fait. C’est une stratégie classique.

Public / Sonia Delhaye : Je trouve qu’il est très important de défendre une pratique. Mon projet autour de la poésie est bien reçu pour l’instant : il plaît à la DRAC, il plaît au ministère. Il n’y a que la Mission cinéma de la Mairie de Paris qui traîne un peu. Mais, soyons positifs.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Y a t-il d’autres interventions, d’autres questions ?

Pip Chodorov (Re:Voir) : Et le post-Scriptum du manifeste ?

Jacky Evrard (Ciné 104) : On s’est demandé si on devait le lire. On a décidé de laisser l’auditoire le découvrir et le méditer.

Frédérique Devaux (EDA) : C’est la meilleure partie de notre travail.

Jacky Evrard (Ciné 104) : Le Post-scriptum est donc à découvrir…
Nous vous rappelons que le cahier pour la signature du manifeste est à votre disposition à l’entrée de la salle.

FIN


Transcription : Pip Chodorov, Blandine Beauvy.




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Compte rendu de la table ronde 2001 : Un cinéma différent, autrement / comment produire et diffuser un cinéma différent en Europe
www.cine104.com/pages/compte_rendu.htm

Manifeste - Expérimental ? C'est pas mon "genre" !
www.cineastes.net/manifeste.html


Les Signataires du Manifeste :
http://www.cineastes.net/manifeste-sign.html


À suivre, les prolongements du manifeste
http://www.cineastes.net/m/a-suivre.html