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le 16 novembre 2002, à Pantin
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À suivre
> Les
prolongements du manifeste
Expérimental
? C'est pas mon "genre" !
On assiste depuis quelques années à une visibilité
institutionnelle de plus en plus importante du cinéma dit expérimental
ou différent. Les rares festivals, cinémathèques,
musées qui le soutenaient sont désormais rejoints par
des instances programmatrices qui autrefois lignoraient. Des films
sans le sou, créés complètement en marge des circuits
de production établis, sont montrés dans des festivals
internationaux tels que ceux de Berlin, Locarno, Venise
Le cinéma
expérimental est de plus en plus enseigné à lUniversité,
et des étudiants y découvrent des films qui étaient
autrefois invisibles, interdits ou méprisés. Le travail
de ceux qui depuis trente ans ont cherché à le faire connaître
vient à porter ses fruits. Quand on pose la question à
un cinéaste : "Quest-ce que tu fais comme films ?",
"expérimental" vient en troisième, après
"fiction" et "documentaire". De fait, les formulaires
dinscription aux festivals comportent déjà une case
"expérimental" dans la rubrique Genre. Et aujourdhui,
le Centre National de la Cinématographie ajoute le terme à
la triade "fiction, documentaire, animation" de son dossier
de soutien sélectif au court-métrage.
Conscients de cette évolution, nous refusons que le cinéma
expérimental soit simplement considéré comme un
"genre" supplétif au sein du cinéma industriel.
Les enjeux formels ne doivent pas éclipser le fait quil
sagit dune manière globale denvisager le cinéma,
avec ses propres systèmes de production, de distribution et de
diffusion. Ce serait une erreur de réduire le cinéma expérimental
à une esthétique particulière, à des images
plus étonnantes ou bien moins spectaculaires. Dun
bout à lautre de la chaîne, le cinéma expérimental,
cest une pratique et une économie, un engagement. Depuis
les années 1960, autour des coopératives de distribution
sest développé tout un réseau de diffusion
alternatif (véritablement alternatif !) qui montre les films
principalement dans des squats, des friches, des lieux artistiques autogérés,
des salles de cinéma improvisées en plein air ou au fond
des caves. Parfois, ces diffuseurs travaillent ponctuellement avec des
lieux plus institués à loccasion de programmations
thématiques ou régulières : salles de cinéma
classées Art et Essai, musées, galeries, festivals, etc.
Ces incursions ont depuis longtemps démontré que ce cinéma
nétait pas condamné à rester éternellement
confidentiel.
De fait, lengouement récent pour le cinéma expérimental
correspond à une production qui a décuplé dans
les années 1990 et une diffusion qui a suivi le mouvement, élargissant
soudain le public concerné. Pourtant, aucune véritable
reconnaissance institutionnelle de ce cinéma na eu lieu.
Constamment renvoyés des arts plastiques au cinéma, du
cinéma aux arts plastiques, cest en marge que les cinéastes
nont cessé de produire et de sorganiser en un réseau
à la fois incroyablement dynamique et incroyablement fragile.
Aujourdhui où la pointe extrême de linstitution
qui contribue à montrer des films en prend la défense,
il serait paradoxal que les officines dont la tâche est daider
la production continuent à en méconnaître
lexistence. Une certaine reconnaissance est inévitable,
et nécessaire. Le vieux principe de lunderground
: miner le terrain de galeries souterraines jusquà ce que
le sol au dessus de nous sécroule ne peut plus avoir cours
nous sommes dores et déjà découverts.
Mais pour inévitable et nécessaire quelle soit,
cette reconnaissance ne doit pas se faire nimporte comment. Elle
doit sappuyer sur les structures existantes et respecter le circuit
de diffusion qui a été bâti. Ce réseau, elle
ne doit pas linstitutionnaliser brutalement, mais lui apporter
son soutien en en respectant lécologie.
Le pire serait de figer le cinéma expérimental dans le
patrimoine et en ce sens, la simple "genrification" ressemblerait
à une momification à crédit. Dès lors que
le cinéma expérimental sort de son splendide isolement,
il faut lui donner lassise pour quil ne soit pas annexé
par plus fort que lui, pour quil puisse faire entendre sa voix,
inventer de nouvelles formes et de nouvelles façons datteindre
un public et que sa position critique puisse rester en prise avec le
monde qui lentoure. Le temps nest plus au repli sur soi
et gageons quil saura alors sengager dans un dialogue fructueux
avec les pratiques audiovisuelles apparues plus récemment : vidéo
de création, tiers-secteur audiovisuel, etc.
Dans cet esprit, faute dinterlocuteur dans linstitution
capable dembrasser du regard avec suffisamment dacuité
le champ de création dont nous sommes les acteurs, nous proposons
publiquement les bonnes idées suivantes :
PRODUCTION
1. La reconnaissance du statut de producteur associatif.
Aujourdhui où il suffit dune caméra DV et
dun ordinateur de salon pour être capable techniquement
de réaliser un long-métrage, il est absurde de demander
à ceux qui veulent produire des films de posséder un statut
de société commerciale au capital de 300.000 F. Centrale
pour le développement du tiers-secteur audiovisuel, télévisions
associatives, documentaires indépendants et cinéma expérimental
confondus, la reconnaissance du statut de producteur associatif devient
une évidence. Elle doit sappliquer au CNC (la fameuse "autorisation
dexercice") mais aussi aux aides en Régions. Tous
les secteurs de la société civile reconnaissent aujourdhui
la vitalité de la forme associative ; pourquoi le cinéma
français, quon voudrait volontiers le plus intelligent
du monde en termes de financement, échapperait-il à la
règle ? Dailleurs, on peut déjà exploiter
une salle sous forme associative, pourquoi pas produire ? Et puis, de
son côté, le CSA autorise des télévisions
associatives à émettre et y voit un rempart contre luniformisation
des programmes. Comment sont-elles censées produire leurs programmes
si ce nest sous forme associative ? Les autres pays européens
(Belgique, Italie
) qui nont pas notre tradition corporatiste
nen font pas un problème. Quid de notre beau pays ?
2. Le soutien aux ateliers collectifs de production.
Les ateliers collectifs de production qui ont vu le jour depuis le milieu
des années 1990 doivent être soutenus et encouragés.
Les projets qui nont pu se concrétiser sous légide
du CNC à la fin des années 1970, à une époque
où le matériel de post-production cinéma coûtait
une fortune, sont aujourdhui une réalité tant ce
mode de production répond à un souhait de nombreux cinéastes.
Mise en uvre directe du film sans en passer par un quelconque
stade décriture (aucun dentre eux ne sélectionne
les projets sur dossier), utilisation de techniques que les labos professionnels
ne savent ou ne veulent plus proposer, attitude plastique vis-à-vis
du support : leur pertinence fait deux un outil de création
essentiel. Leur existence est un déclencheur pour de nombreux
cinéastes. Les soutenir en fonctionnement rendra pérenne
ce qui a été créé dans lurgence et
la nécessité pour diffuser un savoir-faire et produire
des uvres inédites.
3. Laccès à des aides individuelles au projet.
a) Laide sélective au court-métrage du CNC vient
dêtre étendue aux projets de films non-narratifs
ou "différents", Cette ouverture, encore tout à
fait formelle (le terme "expérimental" ajouté
sur le formulaire de demande) doit, pour devenir effective, se traduire
par :
-
lexistence dun collège de lecteurs compétents
dans le domaine pour juger les projets
--qui seront déposés,
comme cela existe pour le cinéma danimation.
- un représentant de ce collège au niveau de la commission
plénière
- la possibilité de présenter le projet par lintermédiaire
dun producteur associatif
b) Laide
à la production de la Délégation aux Arts Plastiques
(Image / Mouvement) est un des rares endroits où les projets
de cinéma expérimental peuvent être entendus pour
ce quils sont. Cependant, sa dotation budgétaire, en régression
depuis sa création en 1982, devrait être considérablement
augmentée pour pouvoir concerner plus dune poignée
de cinéastes relevant du cinéma expérimental chaque
année.
c) Enfin, une aide à la création spécifique au
cinéma expérimental doit être mise en place dans
les différentes Régions. Quel que soit le stade de mise
en uvre du projet, il doit être possible dobtenir,
à titre individuel ou en tant que producteur associatif, un financement,
même modique, pour mener à bien un film, une installation,
une performance, etc. sur nimporte quel support.
4. Des commissions compétentes dans ce domaine particulier.
Sil doit y avoir des aides individuelles à la création
de films expérimentaux, il faudra bien que les commissions chargées
de juger des projets incluent des personnes aptes à en juger.
Pourquoi ne pas y faire participer ceux qui programment ce cinéma
depuis des années ? Eux connaissent lhistoire de ce cinéma
et en particulier ce qui se fait en France depuis 30 ans. Naturellement,
il faudra aussi que les éléments demandés soient
adaptés à un mode décriture qui nest
pas celui du cinéma narratif ou documentaire.
5. Rendre le G.R.E.C. à lexpérimentation, ou
faire que les Athéniens satteignirent.
Le "Groupe de Recherche et dEssai Cinématographique"
se définit comme "un lieu où les essais cinématographiques
peuvent être entrepris sans esprit de compétition, ni de
contraintes dues aux règles censurantes de léconomie
de marché". Un tel programme devrait naturellement coïncider
avec une partie de la production du cinéma expérimental.
Or nous constatons que ce nest que très rarement le cas,
au point que les cinéastes expérimentaux ont fini par
y envoyer peu de projets. De fait, aucun film aidé par le G.R.E.C.
depuis 1980 nest distribué par les coopératives.
Cest pourtant vers le G.R.E.C. quon les renvoie souvent
en arguant "Lexpérimentation, cest le G.R.E.C.".
Mais là encore, pas de membres des commissions de sélection
ayant une grande connaissance du cinéma expérimental,
des règles de production qui nenvisagent pas la distribution
au sein des coopératives et un certain glissement vers lidéologie
du court-métrage comme galop dessai "avant de passer
au long" (le G.R.E.C. aide "les premiers films de court-métrage"
: naurait-on pas le droit de faire de la recherche toute sa vie
?).
Si lon veut que le G.R.E.C. soit en prise avec la scène
du cinéma expérimental, tous ces travers doivent être
revus et lon peut alors imaginer que les ateliers collectifs de
production soient reconnus comme des prestataires éventuels,
rémunérés pour accueillir le cinéaste qui,
quand le projet le nécessite, y viendrait "en résidence".
POST-PRODUCTION
6. Développer les aides à la post-production sur film
au stade de la copie de travail.
Le succès de laide à la post-production de la
Région Ile-de-France (THECIF) démontrerait aux plus aveugles
la nécessité de ce type de financement, tant il est courant
aujourdhui de débuter un projet de film sur ses deniers
personnels, documentaire du tiers-secteur audiovisuel ou film expérimental.
Mais pourquoi, comme le fait le THECIF, se limiter à aider des
sociétés commerciales et exiger une finition en 35 mm?
Libérée de ce genre de contraintes, une telle aide convient
particulièrement bien à des cinéastes qui se retrouvent
souvent bloqués au stade de la copie de travail ou forcés
de diffuser leurs originaux. Cest le moyen de faire que des films
innovants, créés totalement en marge, puissent connaître
une véritable circulation avec le tirage dun nombre suffisant
de copies. Ces aides devraient être multipliées, soit au
niveau national du CNC, soit dans les autres Régions, pouvoir
être versées à un producteur associatif et le format
de diffusion laissé à lappréciation du cinéaste.
DISTRIBUTION
7. Le soutien renforcé au maillon central du réseau
: les associations engagées dans la distribution.
Plusieurs coopératives de cinéastes, sur le modèle
initié par la New York Film-Makers Cooperative, effectuent
depuis nombre dannées un travail central de distribution
du cinéma expérimental. Dépositaires de lhistoire
des avant-gardes cinématographiques depuis les années
1920, elles sont notoirement sous-financées en personnel et en
équipement si on les compare par exemple aux structures équivalentes
qui prennent en charge la distribution de courts-métrages ou
dart vidéo.
Il faut assurer la pérennité de ces structures en leur
donnant les moyens de maintenir des tarifs de location de films abordables
(en particulier pour les diffuseurs associatifs) cest-à-dire
en assumant leurs charges fixes de fonctionnement. Une séance
coûte entre 150 et 200 euros de location de films, ce qui permet
de couvrir les frais avec une cinquantaine de spectateurs. 70% du montant
des locations revient au cinéaste contre 30% pour la coopérative.
Léconomie de cette distribution doit rester au service
de cinéastes qui travaillent en autoproduction et les montants
en jeu ne peuvent pas être considérés comme le socle
de financement dune distribution de type commercial.
Le maillon central du réseau mis en place par les cinéastes
eux-mêmes ne doit pas disparaître avec les Emplois-jeunes,
sans compter que ces structures devraient être capables de développer
laccès des programmateurs et chercheurs à leur fonds
historique et de financer la restauration et le retirage de copies sous
peine de voir leur patrimoine lentement disparaître. Il faut accorder
à ces coopératives un véritable statut de distributeur
associatif et laccès aux aides dont peuvent bénéficier
les distributeurs commerciaux.
PROMOTION
8. Assurer la promotion du cinéma expérimental fait
en France.
Puisque lon prend désormais au sérieux ce type
de création, il faut mettre en place une structure capable, en
bonne intelligence avec les coopératives de distribution, daider
à la circulation des uvres produites et de renforcer le
travail déjà effectué par ces coopératives
et ailleurs. Une Agence du Cinéma Expérimental, sur le
modèle de lAssociation Française du Cinéma
dAnimation ou de Sixpack en Autriche, devrait pouvoir :
--
faire connaître
les films, installations, performances auprès des diffuseurs
potentiels (associations, institutions,
festivals) par la promotion des uvres récentes faites
en France, laide à la conception de
programmes, etc.
- réaliser
des éditions régulières ou ponctuelles.
- administrer
un site internet spécialisé.
- réaliser
des télécinémas et la duplication vidéo
des films mis en distribution et des sous-titrages et les
traductions lorsque cest nécessaire.
- allouer
des bourses de voyages aux cinéastes dont les travaux sont
montrés à létranger.
Tout cela existe
à des degrés divers pour les autres champs de la création
(arts plastiques, musique, spectacle vivant, etc.), pourquoi pas pour
le cinéma expérimental ?
DIFFUSION
9. Sensibiliser les responsables des DRAC à lexistence
et aux spécificités du cinéma expérimental.
Le dynamisme actuel des structures associatives qui montrent du cinéma
expérimental (de plus en plus souvent de manière transversale
cinéma/vidéo) cache mal leurs fortunes diverses. Certains
le font en autofinancement complet, par choix ou par certitude de ne
pas trouver dinterlocuteur capable dentendre leur projets.
Dautres réussissent à convaincre un responsable
culturel local et reçoivent pour un temps quelques subventions.
Cette situation devient absurde.
À tout le moins, il faut que les conseillers cinéma des
différentes DRAC soient sensibilisés à lexistence
du cinéma expérimental, à son intérêt
et son mode de diffusion pour que les associations quils rencontrent,
festivals ou diffuseurs réguliers au cours de lannée,
puissent utilement faire valoir leur projets. Car finalement, donner
des moyens à ces structures, y compris en fonctionnement, cest
bien aller dans le sens de "lélargissement des publics"
qui constitue le credo actuel du Ministère.
10. Décupler lautorisation aux séances non-commerciales
pour les salles classées "Art et Essai" et "Recherche".
Une réglementation moyenâgeuse fait que les salles commerciales,
y compris celles classées "Art et Essai" ou "Recherche"
ne peuvent programmer annuellement que 6 séances hors billetterie
CNC, donc de films nayant pas de visa dexploitation. Pour
chacune de ces séances, il est obligatoire de demander lautorisation
du Ministère en déclinant les films que lon prévoit
de projeter. Dans le même genre, les associations loi de 1901
ont le droit à 6 buvettes par an exonérées de T.V.A.
(où sont servies uniquement les boissons des groupes I et II
) et les automobilistes à une amnistie présidentielle
régulière (maintenant tous les cinq ans). Bien sûr,
les exploitants les plus courageux nen ont cure. Il reste que
cest le genre de réglementation qui rend fou. Et qui dissuade
le plus grand nombre dentre eux de montrer ponctuellement un autre
cinéma dans leur salle quand cela leur est proposé.
Si lon veut atteindre un nouveau public avec le cinéma
expérimental, notamment dans des villes ou il nest pas
encore programmé, il faut multiplier le chiffre des séances
non-commerciales par dix, et abroger lautorisation préalable.
Pourquoi ajouter une censure bureaucratique à la censure économique
qui, de toutes manières, pèse sur ces établissements
?
POST-SCRIPTUM
11. Au cas où il y aurait besoin de dégager quelques
crédits
Reste la question des financements nécessaires. Certains des
points ci-dessus ne sont absolument pas coûteux et nécessite
principalement de la bonne volonté. Dautres impliquent
de grossir certaines lignes de crédit existantes et dautres
encore den créer de nouvelles. On pourrait proposer la
suppression des subventions au Festival du film de Paris, ou à
tout autre cerise ou gâteau qui nous semble lantithèse
du cinéma que nous défendons. Exclu des remontées
et des contremarques, des taux daudience et des ventes à
lexportation, ce cinéma participe peu à la bonne
santé de notre géniale industrie des programmes. Peut-il
prétendre à des subsides significatifs ? Le recul permet
dapprécier lapport du cinéma expérimental
à lhistoire du cinéma et des arts plastiques. Si
le Ministère a véritablement "le souci de contribuer
à lessor des contenus dans leur richesse et leur diversité
et à la vitalité de la création." (dixit David
Kessler, Directeur Général du CNC), la question devrait
être tranchée non dans le sens dun soutien à
une industrie mais dans celui dune politique de création.