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Une deuxième approche des films de Kaganof - Kerkhof
— par Dionysos ANDRONIS —



Parmi les créateurs du cinéma alternatif d’aujourd’hui, il y a quelqu’un qui se distingue. Il se distingue d’abord parce qu’il est Majeur et deuxièmement parce qu’il est vraiment novateur, aujourd’hui en 2003, au contraire de tous les autres qui abusent du terme « expérimental ». Il s’appelle Aryan Kaganof ou Ian Kerkhof. Il est Majeur parce qu’il ne se limite pas seulement au cinéma mais dans tous les domaines de création. Il est poète, romancier, artiste multimédia et performer aussi. Après avoir commencé sa carrière aux Pays Bas, où il a vécu entre 1983 et 1999, il continue à créer, de retour à son pays d’origine. Le cinéaste sud-africain Ian Kerkhof – Aryan Kaganof est le meilleur représentant de la contre-culture cinématographique d’aujourd’hui. Il est le géant du cinéma nouveau. Si ses films n’ont pas été encore projetés à Cannes, c’est parce qu’ils n’ont rien à voir avec l’auteurisme arriéré et presque nécrophile des cinéastes médiocres comme Angelopoulos.


Les extrémités contraires coexistent chez Kerkhof- Kaganof avec une touche de magie démoniaque, pour utiliser des termes synonymes. La tension psychologique et la violence coexistent harmonieusement avec la tranquillité et la sérénité. Il est parmi les rares cinéastes capables à raconter des actes de torture et de meurtre avec un ton tranquillisant. Regardez les « Dix monologues de la vie des tueurs en série » pour vous convaincre. Il est un vrai Auteur Maudit, à la manière de Baudelaire ou de Georges Bataille mais dans le contexte actuel. Il se différencie de tous les cinéastes tamponnés « expérimentaux ». Ses films sont imprégnés d’un nouveau souffle d ‘innovation sur le contenu et pas seulement sur la forme. En travaillant la forme, il veille tout le temps que le contenu soit éloigné de tous les principes esthétiques « bon enfant » des universités et des faux-intellectuels qui prônent le retour à l’heure monolithique du faux cinéma expérimental. « Grattez, grattez la pellicule et vous allez devenir la réincarnation de Stan Brakhage ! »
J’ai rencontré Ian Kerkhof la première fois au festival de Madrid « Semana de cine experimental » de 1995. Etonné par son film primé « Dead Man 2 », je n’ai pas osé encore lui parler. J’ai promis pourtant de suivre sa carrière de près puisque ce film était une forte révélation pour moi, un film aux pouvoirs contrariés : divin et démoniaque. D’après la nouvelle homonyme de Georges Bataille, « Dead Man 2» commence par une scène dégoûtante de vomissement et continue avec des rythmes lents dans une ambiance fortement allégorique où cadavres et jeunes hôtesses nues dansent le tango dans un bar sombre où des inserts de quartiers nucléaires se mêlent en action parallèle. Les premières minutes du film, conçues par l’artiste spécialisé en scatologie Martin of Holland, m’ont choqué et bouleversé. L’ensemble étant une métaphore extrême de la condition humaine actuelle, j’ai constaté que ce jeune cinéaste est un génie qui a le pouvoir magique de transformer la sous-culture en chef d’œuvre. Et toute son œuvre serait basée sur les ambiguïtés de l’Homme. En regardant « Dead Man 2 » j’ai ressenti le même sentiment que la première fois pour le « Cuirassé Potemkine » d’Eisenstein et pour ses scènes violentes avec l’armée du tsar qui piétine les cadavres et un bébé. Il s’agit du Potemkin qui marque la nouvelle ère cinématographique et sociopolitique. Ian Kerkhof, au contraire des soldats qui piétinent, est un grand humaniste et cela est évident dans ses films par le refus de tout dogme politique, esthétique ou même cinématographique. D’où l’ironie qui découle de son nouveau nom Aryan Kaganof, celui qui combine les deux extrêmes poétiquement. Militant de la cause humaniste, et c’est pour cela qu’il a décidé à devenir objecteur de conscience à l’âge de 19 ans afin de ne pas faire son service militaire pour le pays de l’apartheid, encore en fonction à cette époque, Aryan Kaganof est un artiste radical qui rejette tous les stéréotypes avec son sens personnel de la négation. Sa « Ghost Sonata » nous parle d’un monde contemporain hanté par les spectres sociopolitiques du passé, un passé glorieux mais mort. Avec son discours énigmatique, le cinéaste nous amène à des impasses philosophiques et existentielles que même les grands penseurs ne pourraient résoudre. « Aucun critique n’a été capable de révéler le sens de cette œuvre inaccessible, étrange, choquante, éloignée de ce qu’on appelle banalement film » écrit Alexandre Fortsch (op.cit.) au sujet de « Dead Man 2». Cette phrase pourrait accompagner la plupart de ses films.


« Si je choisis de montrer la violence, c’est qu’elle est inhérente à notre société. Je ne la dramatise jamais. Mes films sont une méditation sur la violence de notre ère », écrit Kaganof au site web du dernier festival de Lausanne 2003 où il a présenté une rétrospective de ses films. Cette violence est littérale dans le film « Wasted », passé sur ARTE le 21-7-1998 et véritable blockbuster aux Pays Bas où il a battu tous les records de fréquentation. Il raconte l’histoire de l’arrestation d’une grosse équipe de trafiquants de drogue grâce à l’intelligence d’une fille cliente dans leur boîte de nuit, celle qui gagnera leur fortune aussi. Métaphoriquement et biologiquement, cette violence se trouve au centre de son diptyque subversif sur l’activiste corporel Ron Athey. Dans « Ron Athey. It’s scripted » il se livre devant l’objectif à une véritable orgie d’automutilations qui commence par l’introduction de longues aiguilles dans plusieurs parties de son corps, le sang coulant généreusement. Ce soir (le 27-11-2003) nous allons vous présenter le deuxième film de ce diptyque « Ron Athey est la pute de Troie » , qui a été tourné à Paris l’année prochaine pendant l’Etrange Festival 1998. « Une androgyne tire un chariot à l’aide d’une corde. Sur ce chariot, un être humain momifié. Une à une, les bandelettes sont sectionnées et un homme-femme quasiment nu apparaît. Les androgynes se chargent alors d’habiller en putain cette homme-femme, de percer ses lèvres et de lui agrafer le sexe » (dans le catalogue du festival en question, page 29).
Evitant tout formalisme vieilli, un élément qui le différencie de la plupart des cinéastes « expérimentaux » d’aujourd’hui, Aryan Kaganof travaille sur le contenu avec des métaphores audiovisuelles où la musique joue un rôle primordial. Le chef d’œuvre suivant de cette soirée serait « Western 4.33 », réalisé en 2002. Il nous parle des camps de concentration construits en Namibie par les colonialistes allemands du début du 20e siècle, appelée encore pendant cette période Afrique du Sud Allemande. Ces camps de concentration ont été copiés par les nazis plus tard. « Un routier en voyage à travers Luderitz, en Namibie, pense à son grand-père, mort dans les camps de concentration de Shark Island, en face de Luderitz, et à sa fiancée qui l’a quitté. La mémoire embrasse la douleur personnelle mais aussi celle de l’Histoire, pour une méditation sur l’impossible rêve colonial de « civiliser » l’Afrique. Une réflexion qui s’inscrit dans la douleur du physique et de la mémoire, où l’image et le son, la photographie et le montage constituent une importante expérience sensorielle et politique, pour une nouvelle façon d’observer et de vivre le rapport avec le temps et l’espace » ( dans le site web du festival de Milan).


Dionysos ANDRONIS, décembre 2003.



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