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Fuego en Castilla de José Val del Omar
par Olivier Arezki
note 2003 : Ce texte à été initialement publié dans le n°10 (été 2003) de la revue Cinéastes.
Contact : Cinéastes, 52 rue sergent Bobilot, 93100 Montreuil - zoo1@libertysurf.fr
(malgré la similitude de nom, la revue Cinéastes n'est pas liée au site cineastes.net).
Chef doeuvre dun grand cinéaste expérimental dEspagne, Fuego en Castilla a été présenté au Festival de Cannes en 1961, où il a obtenu le prix de la Mention Spéciale de la Commission technique, dans sa section, le court-métrage. Il devient urgent de (re)découvrir ce classique méconnu, présenté ces dernières années à la cinémathèque de Paris, de Toulouse (rétrospective Val del Omar au festival Cinespana) et au Festival dAmiens.
A partir du rituel de la Semaine Sainte en Espagne, qui donne aux fidèles loccasion de célébrer la passion du Christ, en effectuant des processions sur les traces de son chemin de croix, José Val del Omar nous invite à une sublime expérience mystique aux confins du fantastique. En fait, Fuego en Castilla comporte peu de scènes de processions, et lon comprend très vite quil ne sagit pas dune expérience religieuse (ou alors débordée, dépassée) au sens classique du terme, une lecture " païenne " ou matérialiste de cette uvre étant également envisageable. Ode à une vision " tactile ", célébration du passage, du cycle des saisons, respiration de la vie, du temps et surtout de la mort ? Peut-être le point de vue du retour dun mystique sur un moment passé, réactivé, sur ce qui restera quand lextase des sens, le cycle de la vie et de la mort, leffroi que cela procure, revient tout brûler. Ou " juste " une invitation à voir et ressentir le monde, autrement. En Espagne/ chaque printemps la mort vient/ et elle lève les rideaux, cette citation de Lorca placée en exergue, est la véritable matrice de ce film traversé par sa présence (visites, passages, traversées), sous la forme de squelettes, parfois voilés détoffes transparentes, de crânes, ou par lirruption dun noir qui envahit totalement lécran, à la suite dun mouvement dappareil sous des arcades ou par lentrée au fond dun tunnel. Le climax de cette symphonie visuelle, aux multiples mouvements (leitmotivs, contrepoints ) est une suite de scènes hallucinées. Lorsque des sculptures de deux célèbres artistes espagnols du 16 ème siècle (la Semaine Sainte est apparue à cette époque), Juan de Juni et Alonso de Berruguete, saniment, sangoissent, hurlent et brûlent sous nos yeux. José Val del Omar est un cinéaste alchimiste convoquant divers éléments, tels le feu, la terre, et leau. Un poète qui passe dune incursion dans le monde contemporain où le temps file à toute vitesse (horloge, montage rapide et saccadé), avec des voitures filant, phares allumés, à un ciel traversé de sombres nuages. Sa caméra effectue souvent des envolées verticales, et sait abolir la perspective pour lui substituer des images anamorphosées, répandre des formes allongées (on pense au Greco), évanescentes, animer des statues, par des jeux de montage et de lumières, violents et très sophistiqués qui utilisent à merveille les richesses et les subtilités du noir et blanc (contrastes, palettes de gris, jeu sur les tonalités ). Dans cet univers frémissant dextase, la vie nest même plus un songe, mais un cauchemar, où sébattent un magma de corps incandescents, qui crépitent et implosent, de tout part. Plus de différence entre lextérieur et lintérieur, quand les pierres des statues sont devenues des peaux incendiées, déliquescentes, ou lorsque une voix doutre-tombe (effet dune bande son ralentie) vient nous rappeler qu "aimer, cest être ce que lon aime ". Ce court-métrage, durant moins de 18 minutes, se termine par un bref passage en couleur, avec des panoramiques sur des champs fleuris et la mention sans fin, qui apparaît comme une promesse déternel recommencement. La phrase de René Char (léclair me dure) semble tout à fait appropriée pour évoquer une telle expérience. Et lusage de nombreux travellings circulaires, autour des statues évoquées, figure à merveille lidée dun cycle, dun rituel implacable et sublime à la fois, où les figures doppositions (feu/eau, mouvement/immobilité, départ/arrivée) sabolissent et se rejoignent. Fuego en Castilla est assurément luvre dun grand cinéaste qui mérite une (re)connaissance à sa (dé)mesure.
Olivier Arezki, Juillet 2003.
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