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dernière mise à jour : le 04/08/03
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Fuego en Castilla de José Val del Omar
— par Olivier Arezki —


note 2003 : Ce texte à été initialement publié dans le n°10
(été 2003) de la revue Cinéastes.
Contact : Cinéastes, 52 rue sergent Bobilot, 93100 Montreuil - zoo1@libertysurf.fr
(malgré la similitude de nom, la revue Cinéastes n'est pas liée au site cineastes.net).





Chef d’oeuvre d’un grand cinéaste expérimental d’Espagne, Fuego en Castilla a été présenté au Festival de Cannes en 1961, où il a obtenu le prix de la Mention Spéciale de la Commission technique, dans sa section, le court-métrage. Il devient urgent de (re)découvrir ce classique méconnu, présenté ces dernières années à la cinémathèque de Paris, de Toulouse (rétrospective Val del Omar au festival Cinespana) et au Festival d’Amiens.


A partir du rituel de la Semaine Sainte en Espagne, qui donne aux fidèles l’occasion de célébrer la passion du
Christ, en effectuant des processions sur les traces de son chemin de croix, José Val del Omar nous invite à une sublime expérience mystique aux confins du fantastique. En fait, Fuego en Castilla comporte peu de scènes de processions, et l’on comprend très vite qu’il ne s’agit pas d’une expérience religieuse (ou alors débordée, dépassée) au sens classique du terme, une lecture " païenne " ou matérialiste de cette œuvre étant également envisageable. Ode à une vision " tactile ", célébration du passage, du cycle des saisons, respiration de la vie, du temps et surtout de la mort ? Peut-être le point de vue du retour d’un mystique sur un moment passé, réactivé, sur ce qui restera quand l’extase des sens, le cycle de la vie et de la mort, l’effroi que cela procure, revient tout brûler. Ou " juste " une invitation à voir et ressentir le monde, autrement. En Espagne/ chaque printemps la mort vient/ et elle lève les rideaux, cette citation de Lorca placée en exergue, est la véritable matrice de ce film traversé par sa présence (visites, passages, traversées), sous la forme de squelettes, parfois voilés d’étoffes transparentes, de crânes, ou par l’irruption d’un noir qui envahit totalement l’écran, à la suite d’un mouvement d’appareil sous des arcades ou par l’entrée au fond d’un tunnel. Le climax de cette symphonie visuelle, aux multiples mouvements (leitmotivs, contrepoints…) est une suite de scènes hallucinées. Lorsque des sculptures de deux célèbres artistes espagnols du 16 ème siècle (la Semaine Sainte est apparue à cette époque), Juan de Juni et Alonso de Berruguete, s’animent, s’angoissent, hurlent et brûlent sous nos yeux. José Val del Omar est un cinéaste alchimiste convoquant divers éléments, tels le feu, la terre, et l’eau. Un poète qui passe d’une incursion dans le monde contemporain où le temps file à toute vitesse (horloge, montage rapide et saccadé), avec des voitures filant, phares allumés, à un ciel traversé de sombres nuages. Sa caméra effectue souvent des envolées verticales, et sait abolir la perspective pour lui substituer des images anamorphosées, répandre des formes allongées (on pense au Greco), évanescentes, animer des statues, par des jeux de montage et de lumières, violents et très sophistiqués qui utilisent à merveille les richesses et les subtilités du noir et blanc (contrastes, palettes de gris, jeu sur les tonalités…). Dans cet univers frémissant d’extase, la vie n’est même plus un songe, mais un cauchemar, où s’ébattent un magma de corps incandescents, qui crépitent et implosent, de tout part. Plus de différence entre l’extérieur et l’intérieur, quand les pierres des statues sont devenues des peaux incendiées, déliquescentes, ou lorsque une voix d’outre-tombe (effet d’une bande son ralentie) vient nous rappeler qu’ "aimer, c’est être ce que l’on aime ". Ce court-métrage, durant moins de 18 minutes, se termine par un bref passage en couleur, avec des panoramiques sur des champs fleuris et la mention ‘sans fin’, qui apparaît comme une promesse d’éternel recommencement. La phrase de René Char (l’éclair me dure) semble tout à fait appropriée pour évoquer une telle expérience. Et l’usage de nombreux travellings circulaires, autour des statues évoquées, figure à merveille l’idée d’un cycle, d’un rituel implacable et sublime à la fois, où les figures d’oppositions (feu/eau, mouvement/immobilité, départ/arrivée) s’abolissent et se rejoignent. Fuego en Castilla est assurément l’œuvre d’un grand cinéaste qui mérite une (re)connaissance à sa (dé)mesure.

Olivier Arezki, Juillet 2003.



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