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Maman que man de Lionel Soukaz
Vers une mère en feu, une "mer étale"

— par Olivier Arezki —


note 2003 : Ce texte à été initialement publié dans le n°8
(automne 2002) de la revue Cinéastes.
Contact : Cinéastes, 52 rue sergent Bobilot, 93100 Montreuil - zoo1@libertysurf.fr
(malgré la similitude de nom, la revue Cinéastes n'est pas liée au site cineastes.net).


Avec Maman que man, Lionel Soukaz nous transporte dans un tourbillon d’expériences, de sensations, d’émotions et de fulgurances : si la mère manque (que man en verlan), elle ne cesse de brûler (quemar en espagnol), comme une piéta précieuse.

Au commencement, il y a une voix d’outre-tombe, qui s’adresse directement à une mère disparue, quelques photos de vacances présentant un jeune garçon en sa compagnie : "Maman, j’ai peur/Tu voulais pas que je fasse du cinéma (…)/ Un truc de fils de riches, un rêve d’enfant." Déjà, le film prend la forme d’une quête, animée par le désir de retrouver la mère en feu, tour à tour présentée comme une femme qui agonise souvent en silence, sous une lumière douce et intense, souvent bleue, blanche, ou une piéta souriante vêtue d’un châle noir, au milieu d’une fumée claire. Le narrateur, se souvient de ses rapports conflictuels avec elle (" On se disait rien, des injures, des coups, des interdictions des cris "), d’un père alcoolique (" papa c’était pas vraiment ça "), interprété par Copi. Quand le personnage principal utilise les seringues pleines de calmants, destinées à sa mère, pour s’injecter des drogues dans les veines, sur le son d’une boîte à musique, peut-être cherche-t-il à partager son calvaire, pour communi(qu)er enfin avec elle.

A première vue, Maman que man pourrait ressembler à un genre littéraire, souvent taxé, un peu vite d’ailleurs, d’académique : le roman d’apprentissage. Il évoque un adolescent, qui décide de quitter un foyer familial hanté par la présence de la mort, du déclin. Pourtant, ce film bouleversant est plutôt un poème, adressé à une mère et au 7ème art, une œuvre lyrique, par laquelle un jeune adolescent finit par rejoindre sa mère envolée, dans un ailleurs traversé de feux d’artifices, d’illuminations scintillantes.

La voix-off de la fin ne dit-elle pas qu’" une mer étale, ça doit être ça la mort ".

De fait, plus qu’à un apprentissage, le spectateur assiste à une expérience totale, celle d’un jeune homme qui décide de suivre ses désirs, au point qu’ils finissent par devenir une série de volontés et s’incarner en réalités : de faire du cinéma, même s’il vient d’un milieu modeste, de vivre l’amour sur le mode homosexuel, de briser les interdictions (sur un mur, l’inscription " défense " a été corrigée en " défonce ") de retrouver - et de dialoguer avec - une mère partie.

A ce titre, notons la présence discrète du réalisateur Lionel Soukaz -non crédité au générique- sous les traits de Rémi, chef d’une bande de voyous et de dealers assis dans l’arrière-salle d’un bar, qui propose au personnage principal de jouer au 4-21. Cet élément nous rappelle que la vie est une suite d’éventualités; plus encore, une sorte de roulette russe, dont l’issue peut s’avérer plus que dangereuse… Un peu plus tard, le jeune homme, double fictif de l’artiste réel, se fera tabasser à mort. Et, le producteur (joué par Jean Benguigui), aux allures de mac ou d’escroc, qui distribue des billets à la pelle, sera—t-il le mécène d’une communauté d’artistes underground ? Au fond, qu’importe.

En attendant, Mamam que man parvient à restituer l’apparente fragilité, propre à l’adolescence, d’une volonté qui ne sait pas comment elle va faire pour atteindre son but, mais qui s’inscrit résolument dans une véritable quête (identitaire, de la mère), au point que les moyens finissent par se confondre avec la fin; et l’art avec la vie.

La boucle est pour ainsi dire bouclée, quand on réalise que le cinéma, attribut du fils, n’est pas opposé à la couture, liée à la mère. Au contraire : " T’étais dans la couture au début, n’est-ce pas ? Tu faisais tes propres robes avec tes patrons et des craies. Et bien tu sais le cinéma c’est ça. Une craie sur un clap et des coutures sur un film à la machine . " (voir l’intro du film). Cette comparaison prend tout son sens, lorsque l’on prend en considération le rapport, quasi sensuel, que le cinéaste entretient avec le support, la pellicule, qui capte la lumière, se répand ensuite sur le noir, et la texture/la structure du récit. Non linéaire, ce dernier ne cesse de jouer avec le temps (passé et présent confondus), s’autorise de nombreux retours en arrières, de brusques accélérations et sait figer l’instant

comme au cours de cette magnifique scène de baiser où la marque de l’étreinte des deux amants se dépose sur l’écran, sur une fumée qui se libère.

Le passage, en fait quasi simultané, d’un lieu, d’un moment, d’un état à l’autre, révèle des raccords imprévisibles, qui rassemblent des bribes éparses de moments forts, des tissus d’images poétiques, en un pactchwork kaléidoscopique. Et des scènes d’amour, de rêverie ou d’attente, sont mises en parallèle avec des défilés glamour, des performances ou des tours de chants menés par des divas, des sosies de Marilyn Monroe, filmées comme des icônes vivantes (en contre-plongée) à la fois proches (de près) et lointaines, dans ce laboratoire underground des modes et des tendances musicales que furent les Bains Douches à l’aube des années 80.

Accessoirement, Maman que man est un fabuleux témoignage sur l’ époque, par ceux-là même (Lionel Soukaz, Jenny Bel’Air, Marie-France…) qui revisitaient les épopées new yorkaises du Studio 54, surtout de la Factory warholienne, avec peut-être en tête les danses frénétiques d’un Exploding plastic inevitable, sans oublier de reprendre les rituels sado-masos, théâtralisés par le Velvet et Gerard Malanga, qui reviennent ici dans un couplet ludique : " Fais-moi mal… Moi, j’aime l’amour qui fait boum ! ". Notons enfin que la chanson est un support que Lionel Soukaz utilise de façon très évocatrice, l’une d’entre elles est une déclaration d’amour au cinéma, l’autre renvoie à l’Amérique du Sud, associée au départ, à l’évasion, à Jenny Bel’Air, à Copi (?).

A partir des chutes de Maman que man, mettant en scène Copi, le cinéaste a construit un court-métrage, en forme d’hommage à l’artiste argentin décédé en 1987, qui a été présenté en janvier à la Cinémathèque, dans le cadre d’une mémorable soirée (programmée par Nicole Brennez) dédiée au portrait. Comme si vingt ans après avoir fait revivre sa mère, il se tournait cette fois vers ce " père " choisi par lui, un ami en quelque sorte, auquel il redonne vie.

Maman que man
France 1982
Durée : 55 mn
Réalisation et scénario : Lionel Soukaz
Photo : Jérôme de Missolz
Avec : Didier Hercend, Luc Bernard, Marie Thonon, Copi, Sabine Morellet
Edité par Platypus.

Olivier Arezki, Septembre 2002.



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