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Entre Prométhée et Icare : Marcel Hanoun
par Raphaël Bassan
Note 2003 : Ce texte a été écrit au mois de mars 1971 pour le numéro 1 de la revue Mise au Point, émanation du Collectif Jeune Cinéma (opus qui paraîtra en septembre 1972). Il nest pas passé par manque de place. Il ny eut jamais de numéro 2. Ce texte est paru, tronqué et cosigné (à cause dune brève analyse de LHiver, film encore inachevé lors de la rédaction de cet article), en juin 1973 dans le numéro 179 de la revue Téléciné (La Démarche créatrice de Marcel Hanoun, pp. 21 et 22). Le voici dans sa version dorigine.
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On a considéré, au début du parlant, que le langage cinématographique avait atteint une maturité suffisante pour que lon puisse sen servir à des fins purement fonctionnelles. Les recherches formelles furent abandonnées et un idiome appauvri allait, pendant une trentaine dannées, nourrir une pléthore de scénarios doù toute dimension plastique était pratiquement absente. Les leçons de Vertov, Lang, Eisenstein, Sternberg, Ruttmann, Epstein furent progressivement oubliées, leurs découvertes sont devenues des tics que lélaboration dun langage bâtard digérait sans vergogne.
Le renouveau
Il a fallu attendre le début des années 1960, pour que la conception qui avait été celle du cinéma jusquà ce jour, soit à nouveau remise en question. Parallèlement aux recherches de Shirley Clarke, de Gregory Markopoulos, de Jean-Luc Godard, de Jean-Marie Straub, et de tout lunderground (tendance esthétique que nous aborderons dans un prochain texte), qui se développaient dans les pays possédant un patrimoine cinématographique ancien et éprouvé, des productions nationales naissaient dans des régions culturellement défavorisées : Amérique latine, Afrique, Europe de lEst
Ce cinéma allait, demblée, simposer comme subversif et en perpétuelle mutation. Les nouveaux langages qui se forgeaient alors constituaient, pour les cinéphiles nourris au lait hollywoodien, de véritables agressions formelles et idéologiques.
Cest dans ce contexte quun chercheur solitaire, Marcel Hanoun, allait sattacher, avec acharnement, à la confection dune uvre dune parfaite cohérence. Notre propos, ici, nest pas de promouvoir une étude détaillée de ses films. Nous en pointerons quelques implications esthétiques et théoriques. Les films dHanoun ne peuvent être décrits, analysés, dans un autre langage que celui du cinéma : car, chez lui, le scénario est un thème organique, inexistant en dehors de sa démarche créatrice, de son actualisation sur pellicule.
Un créateur
QuHanoun prenne pour thème un mélodrame, les camps de la mort, Mai 68, une histoire de chasse à lhomme importe peu, car le résumé que nous pourrions faire de ses films nen serait quune mauvaise traduction. Mauvaise, car des entités purement visuelles, musicales, des éléments non-fonctionnels au sens narratif du terme seraient totalement estompés par la non prise en compte de lécriture filmique. Ce qui réduirait tout un ensemble de données appartenant à des niveaux de réalité différents cadres, raccords, couleur, sons à une seule dimension signifiante. La fonction de limage, support du récit, est ici déplacée vers un degré complexe de compréhension.
Les derniers films dHanoun, les Saisons, mais aussi Octobre à Madrid (1964), se présentent, demblée, comme non dramatiques, au sens dune identification entre forme et contenu (ou fonds) Lors de lélaboration du matériau filmique, Hanoun, en opposition avec dautres chercheurs (du moins dans la manière dénoncer le programme de ses réflexions : voir plus loin le cas intéressant de Straub qui ne nous livre que des ensembles audiovisuels absolument cohérents et achevés), nous désigne les diverses phases de son expérimentation intégrées dans la structure même de son uvre.
Lauteur de LÉté (1968) ne se contente pas de nous exposer son projet final, qui est dailleurs en constant devenir, mais il nous montre, sans verser dans le didactisme, les diverses étapes de sa réflexion sur la forme. La démarche dHanoun est plus analytique que synthétique. Ses films, tout en élaborant une dramaturgie qui nen est pas une (plutôt une tragédie doù psychologie et moralisme sont bannis), font leur propre analyse, par la confrontation et lexpérimentation image/son.
Hanoun a compris limportance et la complexité des unités audiovisuelles générées par le montage : il sait que cest lécriture même du cinéma. Il corrobore, ainsi, les recherches qui, depuis quelques décennies, sont menées au niveau de létude des langues et des civilisations : à savoir, limportance des échanges et des comparaisons entre des réalités de niveaux différents, afin de remonter aux origines de lexpression et de travailler à la genèse dun projet sémantique futur.
Une démarche très personnelle
Des groupes dimages, de paroles et de sons, toujours suscités et regroupés par une réalité interne de luvre, sassemblent et se séparent, remettant constamment en cause le résultat précédemment obtenu. Raccords multiples entre les plans, compositions complexes du cadre ; intégration de flash-back parcellaires dans la structure déléments continus, le tout sans brisures temporelles sont quelques unes des expériences que le chercheur nous livre au niveau du montage, de la coordination des plans (à ces éléments de montage visuel correspondent ou sopposent voix et sons " off ", plages sonores en disharmonie avec le signifié visuel, présence de sons en avance ou en retrait sur limage ).
Hanoun accomplit également un important travail de composition lors de la conception de son uvre, pendant le tournage, obtenant des oppositions dialectiques au niveau du plan qui permettent léclosion de séquences dune grande puissance. Voir, en particulier, celles du Printemps (1970) : le dépeçage du lapin et ladmirable passage final où lhomme traqué est enfin rejoint et abattu ; ce nest pas son sang qui coule alors mais celui dune petite fille qui souille sa chemise de nuit avec ses premières menstrues.
Comparaisons
Avant den arriver à des considérations plus précises sur Hanoun, une étude comparative, entre Le Printemps et deux autres uvres contemporaines, Le gai savoir (1968) de Jean-Luc Godard et Non réconciliés de Jean-Marie Straub (1965), pourrait mieux nous aider à cerner la démarche de lauteur dUne simple histoire.
Le Gai savoir, peut-être un des opus les plus aboutis de son auteur, se présente comme un cours, une démonstration didactique et illustrée dun axiome. Cest-à-dire que le film, pris sous tous ses aspects, se rapporte à un seul problème, tant au niveau du fond que de la forme : la recherche dune nouvelle définition des rapports entre limage et le son dans une société en devenir. Godard, sans laisser le spectateur réfléchir sur le problème posé, lui offre, au fur et à mesure que le temps passe, le fruit de ses propres réflexions. La démarche de Godard est donc analytique : les interférences existant entre le langage, la psychologie et la politique sont nettement désignées par le couple formé par Juliet Berto et Jean-Pierre Léaud. Des échanges verbaux et des travaux pratiques conduisent à lénoncé de solutions qui peuvent faire office débauches ou de schémas, mais surtout pas, comme semble le souhaiter lauteur, de théories.
Straub, lui, a beaucoup réfléchi et travaillé sur son film : laspect didactique en est absolument absent. La pensée sur la forme est très élaborée et chaque image, ou groupe dimages, nous est livré à un stade final bien précis : cest comme une suite de vers mallarméens. Straub nous propose des ensembles sémantiques achevés (du moins au niveau de cet opus, car lauteur épure et diversifie, de film en film, son esthétique) intégrés dans luvre telle quelle apparaît sur lécran. Le travail de Straub est donc synthétique, provisoirement complet et esthétiquement cohérent.
Dans Le Printemps qui est la dernière uvre et certainement la plus achevée dHanoun, nous retrouvons la double démarche de Godard et de Straub. Comme Straub, lauteur de LÉté, choisit un sujet qui nest pas en relation étroite avec sa recherche formelle (une double histoire de chasse à lhomme et déveil sexuel dune fillette qui se rejoignent à la fin de la manière que nous avons décrite plus haut). Et, à linstar de Godard, il nous propose une analyse structurale de son film durant sa conception. Le Printemps, échappant dun côté au didactisme et, de lautre, à locclusion, à lillusion de lachèvement (NDLR de 2003 : Straub fera par la suite des propositions plus ouvertes) est donc une uvre dialectique au sens où lentend Noël Burch.
De la praxis
Faire une analyse détaillée du livre de noël Burch, Praxis du Cinéma (" Gallimard ", 1968) nest pas, ici, notre propos. Cependant, après une brève analyse de la démarche dHanoun, dabord prise en elle-même, ensuite confrontée à luvre de deux cinéastes contemporains, une mise au point " théorique " simpose.
Après avoir défini les divers éléments du langage cinématographique (raccords, ellipses, structures audiovisuelles, etc.) dans son essai, Burch jette un regard rétrospectif sur lhistoire du cinéma. Lauteur construit une nouvelle grammaire en se basant sur des éléments filmiques (considérés souvent comme des " fautes " par les représentants de lacadémisme) quil estime représentatifs. Il en tire des règles esthétiques parfaitement cohérentes, et parfois " syntaxiquement audacieuses ", quil a puisé dans la vision de divers films. Ainsi, les faux raccords, la voix et lespace off, les cadres coulissants, les mouvements asynchroniques dappareils, les mixages complexes, lemploi de matériaux hétérogènes (animation, banc-titre, prises de vues réelles, surimpressions ) remettent en cause, au cours dune réflexion consciente sur le langage, de nombreuses conceptions alors en vogue sur le cinéma. Louvrage de Burch nest donc pas un livre de vulgarisation mais lébauche dune nouvelle théorie (à profil formaliste) du cinéma.
Les créations du cinéma traditionnel ont, à de rares exceptions près, pallié leur pauvreté sémantique par le recours à un ensemble de mythes (anciens ou modernes) agissant généralement sur linconscient du spectateur : idéalisation de la star, mise en avant de la jeunesse, de la richesse Hanoun et Burch ont voulu montrer que le travail sur la forme était absolument indissociable de la pensée cinématographique. Pensée dexpression généralement concrète car portée par un agencement dimages (et de sons). Les films dHanoun, par une recherche approfondie sur la syntaxe du cinéma, rejoignent les propositions de Burch. Leur travail, expérimental dans sa démarche, fait entrevoir, pour le cinéma, des potentialités lexicales novatrices en tout point.
Un film aux richesses insoupçonnées existe, les spectateurs ne le verront peut-être jamais. Mais, les quelques cinéastes et théoriciens qui en prendront connaissance seront, et je le pense vraiment, métamorphosés : il s'agit du Printemps. Son réalisateur sappelle Marcel Hanoun.
Raphaël Bassan, mars 1971.
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