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Raphaël Bassan et l’Écrit
— par Raphaël Bassan —

Note d'introduction
Présentation générale
-------
Raphaël Bassan, par Pascal Jauffrey, mars 2003
-------Le critique de cinéma, par Marcel Martin
-------Carte Blanche à Raphaël Bassan à la Cinémathèque française, par Nicole Brenez, juin 2001
Autour de la poésie
-------Au commencement était le film-poème, par Raphaël Bassan, octobre 2001
-------Rites et rituels, par Pascal Jauffrey, janvier 2003
Préface à Rites et Rituels, de Jean-Pierre Bouyxou, octobre 2001
Tableaux intro-charnels, par Maria Klonaris - Katerina Thomadaki, mai 2002
Un texte du recueil : Parole obombrée


graphisme : Frédérique Devaux

 


Note, mai 2003 :
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De nombreuses personnes m’ont demandé comment se procurer mon recueil de poèmes Rites et rituels : 1966-1972, récemment réédité. J’y réponds : en écrivant tout simplement à l’éditeur, Europe : 4 rue Marie-Rose 75014 Paris et en joignant un chèque de 15, 25 €. J’en profite, aussi, pour reparler de ces quelques textes et de l’importance qu’ils eurent dans ma jeunesse. Ce n’est peut-être pas du cinéma.

Quoique …

J’ai toujours eu la tête remplie de visions, d’images, mais l’outil que je dominais le plus était l’écriture, et ceci depuis l’âge de treize ans. Ainsi, dans ces textes passaient, traduits, transcrits, retravaillés à l’aune de l’écrit, certaines turbulences plastiques et existentielles issues des films underground que je voyais alors : ceux de Kenneth Anger, Gregory Markopoulos, Ron Rice ou Jack Smith.

Dans les trois textes où j’évoque ma propre immersion dans le cinéma expérimental, Lexique formel, historique et affectif des années 60-90 (Jeune, dure et pure !) et sa " suite " Un parcours (Cineaste. net ), ainsi que la fin de Cinéma d’avant-garde et expérimental en France (Une encyclopédie du court métrage français – sous la direction de Jacques Kermabon et Jacky Evrard - Éditions Côté Court et Yellow Now - 450 pages, 300 photos - parution : novembre 2003), je fais sentir qu’il s’agit de la résultante de pratiques multiples. Je me suis longtemps rivé à la critique de cinéma avant de m’intéresser de nouveau à mes écrits de jeunesse et à mes films. Ce texte fait pendant, sur ce site même, à Un parcours, mais vu sous l’angle de l’écrit poétique.

Je voulais ouvrir, dans mes essais sur le cinéma expérimental, une séduisante hypothèse : avant l’apparition sur film des images flamboyantes de Pierre Clémenti ou d’Étienne O’Leary, il y a eu, en France, une série de poètes dans les années 1950 et 1960 (Jean-Pierre Duprey, Stanislas Rodanski, Jacques Sénelier…) qui furent, au côté de plasticiens comme Raymond Hains, Piotr Kamler, Robert Lapoujade ou Nicolas Schöffer, des précurseurs du nouveau cinéma expérimental par la richesse de leur monde visionnaire. La place manque toujours dans ces cas-là. Mais je me souviens qu’en faisant la queue devant le cinéma qui projettait Scorpio Rising de Kenneth Anger, je lisais Derrière son double de Duprey. C’était en 1964 !

Raphaël Bassan, mai 2003

 

 

Présentation générale
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Raphaël Bassan est critique de cinéma depuis 1970. Il a abordé tous les domaines du 7e Art, mais s’est spécialement intéressé au cinéma expérimental dont il défend toujours les œuvres...

Il a écrit, entre autres, dans Les Nouvelles Littéraires, Le Monde, Libération, Canal, Écran, Le Dictionnaire du Cinéma Larousse, L’Encyclopaedia Universalis, Bref, Europe, Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d’avant-garde et expérimental en France (sous la direction de Nicole Brenez et Christian Lebrat (Cinémathèque française, Mazzotta, 2001)…

Mais Raphaël Bassan a écrit, entre vingt et vingt-cinq ans, une série de poèmes, dont une sélection fut récemment publiée par les Éditions Europe (Rites et rituels, 2001) et a réalisé deux courts métrages : Le Départ d’Eurydice (1969) et Prétextes (1971). C’est de cet aspect atypique de son travail, de son " œuvre ", qu’il sera question ici. D’autant plus qu’il s’est remis à tourner en 2003 un film qui sera achevé à la fin de l’année et dont le titre est Lucy en miroir. Il sera question, plus précisément ici, de son travail poétique.

Pascal Jauffrey, mars 2003

- Le critique de cinéma
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Raphaël Bassan a à son actif un beau palmarès d’explorateur des terres méconnues et de défricheur des sentiers peu battus, ayant toujours été, " depuis l’adolescence " précise-t-il, sur la brèche de toutes les formes de cinéma " non dominant " avec la passion du connaisseur et le dynamisme du propagandiste. Dans les comités de rédaction que nous fréquentions de conserve, il était toujours ardemment volontaire pour rendre compte des films archaïques, exotiques ou ésotériques qui souvent rebutaient nos collègues.

Il s’est surtout manifesté comme défenseur et publiciste du cinéma expérimental et s’est plus particulièrement spécialisé, depuis 1980, dans l’étude des productions des Noirs américains. Mais ses intérêts très pointus ne sont nullement restrictifs, comme en témoignent ses contributions aux ouvrages collectifs, car rien de ce qui est cinéma ne lui est étranger, en tant qu’il se veut  " ennemi de toutes les orthodoxies " et ne se reconnaît pas de " maître à penser ".

Marcel Martin

(in La Critique de cinéma en France, sous la direction de Michel Ciment et Jacques Zimmer, Ramsay Cinéma, 1997).

- Carte Blanche à Raphaël Bassan
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Cinémathèque française

À la fin du dernier épisode des Histoire(s) du Cinéma, Godard fait défiler la liste des grands critiques artistes : Louis Delluc, André Bazin, Serge Daney… Il aurait pu ajouter le nom de Raphaël Bassan, dont le discernement, l’intégrité, l’ampleur du goût, la précision, le savoir et la fidélité dans l’engagement suscitent la plus totale admiration. Mais c’est aussi que le modeste Raphaël Bassan ne facilite pas la tâche : aux antipodes de la critique d’humeur, il s’efface devant les œuvres qu’il commente (de sorte que ses textes, 30 ans plus tard, constituent autant d’utiles références) ; aux antipodes de la " critique " commerçante aux ordres de l’industrie et qui ne mérite en rien son nom, il a toujours exploré en pionnier les champs de la contre-culture ; il n’a jamais pris la peine de recueillir ses innombrables articles dispersés dans de nombreuses revues et, dans la vie, il ne parle que des films et jamais de lui. La Cinémathèque française est d’autant plus fière de mettre en lumière le travail exemplaire de ce passeur considérable.

Nicole Brenez, juin 2001

 

Autour de la poésie
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Au commencement était le film-poème

Une récente rétrospective de films expérimentaux organisée par Nicole Brenez et Christian Lebrat, et fort judicieusement intitulée Jeune, dure et pure ! (en hommage à Maurice Lemaître), qui déploya un siècle d’œuvres nationales à la Cinémathèque française, m’a replongé dans l’humus des années 1960. Années cruciales où je cherchais ma voie. Je voulais devenir écrivain ou cinéaste. Je lisais beaucoup et je voyais énormément de films. Je fus rapidement intéressé par la poésie de la Beat Génération que je découvris lors d’une édition de textes chez Denoël en 1965, et aussi par le cinéma underground qu’Henri Langlois montrait fréquemment à la Cinémathèque et que des lieux comme la Galerie Givaudan et le Centre américain du boulevard Raspail commençaient à diffuser.

Je m’engageais d’abord dans l’aventure littéraire en écrivant, dès l’âge de douze ans, de nombreux sonnets et de forts longs poèmes en alexandrins. J’ai écrit aussi une pièce de théâtre et des bouts de romans. La rencontre, en Première puis en Terminale, avec d’autres jeunes gens qui griffonnaient comme moi sur des bouts de cahiers me stimula et me fit passer à la poésie en vers libres. Je quittais le simple jeu de mots pour exprimer des réalités personnelles, esthétiques et sociales plus profondes. Les premiers textes que je jugeais lisibles furent conçus en 1966 : ils figurent ici dans la partie intitulée Apostasie, car je reniais mes anciens exercices scolaires pour chercher un langage propre. Les sept morceaux que j’ai choisi de publier ici sont, en grande partie, des exercices de style. On y trouve des poèmes sans ponctuation (Orgie au pays des yeux, Cœurail, Karma funèbre) ainsi qu’un texte " graphique " (Lambeaux d’arums). On y sent poindre déjà l’angoisse face à l’univers et les mutations sociales de l’époque. J’étais influencé par Artaud, Bataille, les trublions du Grand Jeu, Klossowski, Ginsberg, Burroughs, Michaux mais aussi plus tard Roubaud, Guyotat et Duvert.

Le premier texte qui eut un impact dans le petit monde des cafés germanopratins fut Beat Christos - Le Paradis de la misère (publié partiellement dans le revue La Béquille en 1968), où je mêlais des données cosmogoniques, spiritualistes (j’étais très influencé par le Livre des Morts des anciens Égyptiens) à des éléments issus du monde industriel. Cela n’était pas du goût de tout le monde et je me fis beaucoup d’ennemis. Il fallait choisir - comme toujours en France - entre ceci et cela, entre l’univers machinique et/ou moderne (télévision, pop musique) ou les doctrines spirituelles, entre la poésie du macadam et les grands espaces naturels. Moi, je voulais tout mélanger. John Coltrane pouvait dialoguer avec Osiris ou Jéhovah sans problème chez moi.

Vers la même époque, je me mis à fréquenter de près les acteurs parisiens de la scène cinématographique underground. J’assistais Antoine Perich, le programmateur du Centre américain, dans ses choix, et le fit jouer dans mon premier court métrage, Le Départ d’Eurydice, en 1969. Cette Eurydice était Michèle Samama, une amie de lycée à qui je venais de dédier le poème Maya androgyne ou Oratorio à Allen Ginsberg (*) et qui allait également être l’interprète de mon second opus : Prétextes (1971). Ces films et ces poèmes cristallisaient un alphabet codé, à cheval entre culture et fantasmes, qui me faisait appréhender, à ma manière, le monde dans lequel je vivais et les engagements esthétiques qui étaient alors les miens. Je fondais, en 1970, avec Hubert Haddad, la revue Le Point d’ Être - qui n’eut que trois numéros mais où fut publié un inédit de Rodanski, encore dans la clandestinité citoyenne - et y fit paraître certains des textes ici présents.

Après ce coup manqué, je n’ai plus écrit que trois poèmes dont un, Parole obombrée - qui m’occupa durant quinze mois -, me fit, enfin, atteindre à un univers mental se situant totalement hors de nos repères habituels. C’est une reprise désincarnée de Beat Christos - Le Paradis de la misère. Ici, le profil du personnage central (si c’est encore un personnage, rien ne le prouve) est totalement indélimitable. Non seulement au niveau psychologique, mais aussi physique : on ne sait s’il est constitué de chairs, de minéraux, de pensée, de feu... Par un pur travail d’écriture j’avais atteint - ce que je souhaitais depuis longtemps - un type de pensée prélogique, d’avant le perspectivisme pensais-je, d’avant Leonard de Vinci, Descartes ou Hegel. À une forme de pensée primitive et non post-freudienne, car ce texte ne contient pas de symboles : tout ce qui est écrit est à prendre au premier degré.

On ne sait d’où vient la parole qui génère le texte. On ne connaît pas l’identité du protagoniste dont les multiples apparences sont signalées par une majuscule (Récitant, Voyeur, Narrateur, Nocturne, Nouveau venu) et qui poursuit un type d’expérience que la structure actuelle de notre langue ne peut, en principe, décrire ou saisir. Je sus que je ne pouvais aller plus loin dans ce domaine.. Mon dernier texte, inachevé, Hybridations, revient à une forme de " narration " plus classique dans laquelle l’influence de Guyotat était omniprésente... Ce qui me conduisit à abandonner ce type d’expression.

Côté cinématographique, je devins, en 1971, un des cofondateurs du Collectif Jeune Cinéma, première coopérative de diffusion de films expérimentaux en France, et abandonnais la mise en scène pour me consacrer totalement à la critique. Jusqu’en 2003…

Je voulais à l’origine créer, écrire des livres ou réaliser des films. Mais pas faire de la critique, activité que je considérais comme un mauvais compromis. Pourtant, c’est dans ce domaine intellectuel que je me suis fixé depuis une trentaine d’années. J’ai compris, puis accepté, le fait que la critique pouvait, si on la pratiquait avec cœur et attention, être une activité aussi noble que la poésie ou la réalisation de films : n’est-ce pas, en définitive, un genre littéraire comme un autre ?

La rétrospective Jeune, dure et pure ! de la Cinémathèque française m’a fait revoir des films (et des gens) qui me donnèrent envie de partir à la recherche de ma propre jeunesse. Grâce au cinéaste et éditeur Pip Chodorov, j’ai restauré mes films, que la Cinémathèque a montré... et je les découvris moi-même avec nostalgie et étonnement. Pour revenir pleinement sur cette époque, aux clés intellectuelles qui me permettent d’interpréter aujourd’hui les œuvres d’art, aux éléments qui structurent ma pensée, j’ai demandé aux responsables de la revue Europe, dont je tiens la rubrique cinéma depuis mars 1984, s’ils pouvaient m’aider à, enfin, publier Rites et Rituels. La réponse se trouve dans les pages qui suivent.

Raphaël Bassan, octobre 2001

Maya fait référence à la cinéaste indépendante US Maya Deren (1917-1961), dont les films d’après guerre ont inspiré l’underground cinématographique américain. La couverture de Rites et rituels lui rend graphiquement hommage.


Rites et rituels
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Un recueil de poèmes de Raphaël Bassan (1966-1972)

Ce recueil offre une sélection de poèmes écrits par le critique de cinéma Raphaël Bassan entre 1966 et 1972. Divisé en quatre parties, ce livre présente dans la première, intitulée Beat Christos, de longs textes de révolte à vocation mystique, sociale et philosophique imprégnés de culture pop (référence à la poésie de la beat génération, aux surréalistes, au Grand Jeu et à divers textes ésotériques classiques) destinés à des publics divers. On retrouve ces éléments portés à leur point d’incandescence dans la troisième, Maya androgyne, à travers la figure supposée martyre du poète américain Allen Ginsberg.

Le deuxième mouvement, titré Apostasie, présente les écrits les plus anciens de Bassan, de petits poèmes formalistes, graphiques ou dénués de ponctuation. La quatrième et dernière partie, Dissolutions, d’inspiration hétéroclite comme la deuxième, se veut un essai critique des trois premières qui tend parfois vers l’abstraction. Elle marque la fin de la quête poétique de l’auteur.

Raphaël Bassan a composé ces textes avant de devenir critique de cinéma. Certains ont été publiés dans le journal La Béquille (1968) et dans la revue Le Point d’Être qu’il fonda avec Hubert Haddad en 1970. Cet organe n’eût que trois numéro, mais publia, entre autres, des manuscrits de Stanislas Rodanski, Bernard Noël, Michel Fardoulis-Lagrange, Charles Duits ou Ezra Pound.

Vivement intéressé par le cinéma indépendant et underground, Bassan réalisa aussi deux courts métrages autoproduits, Le Départ d’Eurydice (1969) et Prétextes (1971),  avec, comme vedette, une ancienne amie de lycée, Michèle Samama (Michele Worth). Cette dernière est actuellement chanteuse dans le groupe canadien Psychic Mambo formé de son mari Ken Worth et du musicien Dee Long. Ces films furent récemment restaurés et présentés à la Cinémathèque française.

En 1971, Bassan fut, avec Noël Burch, Jean-Paul Cassagnac, Yves-André Delubac, Daniel Geldreich, Marcel Mazé, Maud Meimon, Luc Moullet, Claude Thiébaud, le cofondateur du Collectif Jeune Cinéma, première coopérative française de diffusion du cinéma expérimental et différent, toujours en activité aujourd’hui.

Après cette date, Bassan devint critique de cinéma, notamment dans les revues Écran, La Revue du Cinéma, Bref, le quotidien Libération et il tient, depuis 1984, la chronique cinéma d’Europe. Il a traité, depuis trente ans, de tous les sujets, mais demeure attaché à la défense du cinéma expérimental dont il rend régulièrement compte.

Pascal Jauffrey, janvier 2003

Rites et rituels, de Raphaël Bassan, avec une préface de Jean-Pierre Bouyxou, un billet de Gérard Lenne et des graphismes de Frédérique Devaux, 100 pages, 15, 25 euros. Il existe également quinze exemplaires, signés par l’auteur, enrichis d’un dessin original sur Arches de Frédérique Devaux, et numéroté de I à XV : 76, 25 euros l’exemplaire.

 

 

Préface à Rites et Rituels, de Jean-Pierre Bouyxou
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Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent

Apollinaire

Luxuriance et rigueur, lyrisme et concision, magie et mélancolie, prospective et nostalgie, extase et rage, douceur et révolte, haschisch et amphétamines.

Maldoror et Godot, Fisher et Godard, Bene et Garrel, Molinier et Pinot Gallizio, Pink Floyd et Velvet Underground, Coltrane et Ayler, Spacagna et Boltanski, Lone Sloane et Trashman, Pélieu et Vaneigem. Brassage, métissage. Le miel, la foudre. Années hip, années beat, années pop, années subversion. Ruelles d’ambre mentholées, barricades aux cheveux mauves. La ville frémissait de poésie, l’aventure était au détour de la page.

J’ai souvent croisé Raphaël Bassan avant de faire sa connaissance. Nous hantions les mêmes épicentres et les mêmes marges de la cinéphilie. On allait à la Cinémathèque découvrir les classiques du muet et revoir d’obscurs nanars, on fréquentait les festivals infréquentables, on courait aux projections de courts métrages expérimentaux, on traquait les mélodrames indiens dans les cinoches pouilleux de Barbès, on resquillait pour voir les films nouveaux en séances de presse. On échangeait un vague sourire, on esquissait parfois un salut. J’étais intrigué par ce type d’à peu près mon âge. Je savais qu’il écrivait dans Téléciné mais n’avais encore rien lu de lui. Il arrivait presque toujours seul, s’asseyait volontiers à l’écart. Faux taciturne, il avait partout des copains et prenait part, véhément, à toutes les polémiques. Il arborait un air grave, riait seulement avec les yeux et manifestait en toutes circonstances une curiosité gourmande.

Au happening de la contre-culture, nous ne pouvions que nous rencontrer, complices, à l’avant-scène des passions partagées. Alchimie des limbes, éclaboussures d’ombre, stridence de l’utopie, pérennité du rêve éveillant. L’entente, entre nous, a longtemps clignoté vingt-quatre fois par seconde. Un ami commun, Paul-Hervé Mathis, finit par nous présenter. C’était en 1975, un jour d’été. Nous avons peu parlé. L’un ne voulait rater à aucun prix un film rare de Murnau qui passait au Gœthe Institut, l’autre avait un papier à rédiger. Je n’ai constaté qu’au fil des semaines l’extraordinaire convergence de nos terrains d’intérêt, de nos prises de position, de nos attirances et de nos mépris, même quand nos avis semblaient s’opposer.

De toute évidence, Bassan n’appartenait pas à la caste redoutable des simples bouffeurs de pellicule, ces zombies qui, infoutus de réinventer leur vie, la confondent avec les films dont ils se gavent et s’abrutissent. L’écran se métamorphosait pour lui en pur matériau poétique, ciselé au rythme de sa subjectivité. Tout révélait ce formidable exercice de recréation : l’éclectisme de ses goûts, l’anticonformisme de ses choix esthétiques, l’originalité profonde de ses vues, l’acuité fiévreuse de ses jugements, la singularité de son érudition, les ponts inattendus qu’il établissait entre littérature, arts plastiques et cinéma. Il se tenait près des oubliés et des réprouvés, des pionniers et des francs-tireurs, contre les tenants de l’académisme et les thuriféraires de l’ordre établi.

J’ai définitivement su qu’il était poète quelques mois plus tard, en découvrant un court-métrage qu’il avait réalisé à vingt ans, en 1968-1969. Cela s’appelait Le Départ d’Eurydice et faisait songer à Genet, à Man Ray, à Ron Rice. Pas d’histoire, de scénario à proprement parler. Une dérive, une méditation. Un poème visuel délibérément naïf, à la fois aride et languide, nimbé de violence contenue. L’œuvre d’un voyant, au sens où Breton entendait ce mot.

Les articles innombrables que Raphaël Bassan a publiés ensuite – dans Écran, dans Libé, dans CinémAction, dans Europe et ailleurs – ont suivi et creusé et façonné le même sillon poétique. Imprévisible, insolent. Bassan, quoi qu’il en dise, n’est pas un critique. Il n’analyse pas les films dont il parle, ne décortique pas leur forme et leur contenu. Il se sert d’eux pour exprimer sa propre vision du monde, et sans doute est-ce pour cette raison qu’il répugne à aborder les terres cinématographiques qui ne l’exaltent pas.

J’ignorais, jusqu’alors, l’existence des textes qu’on lira ci-après. Des écrits de jeunesse, presque d’adolescence pour certains. Brûlants, barbares, douloureux, parfois maniéristes, jamais maniérés. Leur qualité est éclatante, les trouvailles s’y bousculent. Tout ce qui fera le prix des grands articles de maturité s’y trouve déjà, non point en gestation mais dans un épanouissement étonnamment précoce, " écartelé par des gouffres de présences ". Bassan a raison d’évoquer Rimbaud, Duprey et Rodanski, aux côtés de Ginsberg et Burroughs, parmi ses influences. Peut-être indirecte et occulte, celle de Cros, de Corbière et des symbolistes déliquescents me paraît tout aussi déterminante : même préciosité brute, même sens de l’exacerbation, même maîtrise des termes inusités, même noirceur ironique. Il est de pires références.

Poussières de lune, rictus d’utopie, bouches de lumière, meurtrissures. C’est d’un continent lointain, quelque part dans les banlieues des illusions anciennes, que nous parviennent ces rites et rituels. " Ne quittez pas, on vous parle... 

Jean-Pierre Bouyxou, octobre 2001



Tableaux intro-charnels 
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Rites et rituels, poèmes 1966-72 de Raphaël Bassan

Editions Europe/Poésie

À la lecture des poèmes de Raphaël Bassan, ce qui frappe d’emblée, c’est leur dimension intensément visuelle. On a l’impression de s’immerger dans des enchaînements d’images incrustées et en constante génération. Intarissable ce flot torrentiel d’images, ouvertement baroque dans sa prolifération. Avec une brusquerie visuelle constamment réitérée, l’auteur plie et replie ses vers-images pour découvrir dans ces pliures une énergie de transmutation. Par des distributions abruptes de la matière poétique, il construit une trame faite de heurts, d’effondrements et de rebonds, somme toute anarchique.

" Tableaux intro-charnels " ou films virtuels, les poèmes de ce recueil rendent évidente la rencontre passionnelle de Raphaël Bassan avec le cinéma expérimental. Le degré de densité imagiste que son écriture affectionne est exactement le propre de ce cinéma. Est-ce bien cette boulimie de l’image temporelle qui l’a conduit vers un autre art - la critique cinématographique ? Spectateur acharné, incroyablement infaillible, dans les salles obscures où il vit une grande partie de sa vie, il ne fait qu’assouvir peut-être cette même soif de visions plurielles, anarchiques, éruptives, qui sous-tend ses poèmes. Du coup on peut discerner des parentés, des équivalences, des résonances entre sa création poétique, d’ailleurs trop tôt abandonnée, et les univers filmiques dans lesquels il ne cesse de se projeter.

Dans ses poèmes les mots deviennent des photogrammes, des photogrammes triturés, saturés, ils ont cette matérialité là. Les phrases seraient alors des plans avec l’irrévérence que le cinéma expérimental leur réserve et les poèmes, des films où tout coexiste par association libre. Les images se précipitent, s’enchevêtrent, se recouvrent. Les " tableaux intro-charnels lacérés de fleurs violentes " de Raphaël Bassan sont en mouvement, comme un film : " une orgie au pays des yeux ".

Maria Klonaris - Katerina Thomadaki, mai 2002
(Paru dans Europe n° 877, mai 2002, page 337)

 

 

 

Un texte du recueil
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Parole obombrée

 

L’œil, la bouche et le ventre s’ajourèrent et trois cris figèrent l’espace de trois blessures incautérisables : l’appel du sacré, le cadavre et l’érotisme.

Au début, ce qui apparut au regard du Récitant fut un univers plus imaginé que réellement perçu : rochers, eaux et astres n’autorisaient pas l’appréhension d’un organisme cohérent dont ils formeraient les éléments.

D’abord, il fallut délimiter l’étendue où la Tragédie allait se nouer : un ensemble de formes qui se courbaient dans l’émergence d’un vert de vieux métal. Le marbre et le grès se couvrirent d’une pilosité de varechs; des rides d’ossements aux jointures sanglantes vinrent parachever le masque du corps maintenant vide.

Brusquement, le défi. Le mouvement s’empara du paysage, le minéral se métissa d’animal. La structure fut bouleversée, tout changea devant les yeux du Témoin qui devait constamment recycler ses sensations.

Le ballet bestial de la vie s’appropria la scène. L’astre se coupa d’eau, les ténèbres et la lumière, maintenant divorcées, accaparèrent n’importe quelle créature nouvellement issue de la gangue.

Du cadavre à l’embryon, en passant par les jeux de l’adulte, le spasme multiplié à l’infini recréa la Tribu : voici la multitude des chairs qui se remettent à la conquête de leurs vertiges.

Quand la marée se retira, le Récitant aperçut les partenaires de l’orgie qui s’acharnaient au dépassement de leur propre corps : regards dérobés aux flots où se rompt le matériau initial lézardé de mouvances sombres.

On hésita encore à se défier mutuellement, on commença à égorger les bêtes, mais déjà quelques participants se masturbaient.

Le Voyeur fut saisi de nausées. Par moments, il ne distinguait plus sa propre chair des choses qui l’environnaient; il était alors la nuit, l’absence.

Il profita d’un moment transitoire pour réunir les dernières miettes de son corps et les concentrer en un cri qu’il perçut lui-même comme désespéré. Mais ce cri n’était qu’un murmure qui le sauva cependant de l’anéantissement en transmuant les ténues parties de lui-même en brisants.

Sur la grève, la matière avait pris un aspect compact et floconneux. Personne ne s’appréhenda plus comme individualité; les corps s’anamostosèrent par-delà le sang animal, les viandes se gonflèrent jusqu’à craqueler les peaux, et les éclatements de sperme provoquèrent des rires de souffrance.

Un second hurlement, promu, de cela il en était sûr, par sa partie nocturne, par sa partie inconçue, rendit au Récitant son aspect humain, mais son anatomie et son âge avaient, lui semblait-il, changé.

Son premier sentiment d’homme circonscrivit une grande terreur brisée par moments d’une insoutenable joie. Avant d’ouvrir les paupières, la simple pensée de la mer le mit en érection.

Il marcha quelques instants les yeux clos, essayant d’évacuer de son esprit les brisures d’oiseaux et les muqueuses minérales qui lui masquèrent l’objet de sa quête. Ses pieds heurtèrent un obstacle mou. Il regarda : un enfant émasculé gisait mort devant lui.

Le Récitant entendit maintenant distinctement le bruit de la fête. Le clavier des douleurs avait atteint une intensité inouïe.

Le sacrifice se consuma à l’abri des fautes, avec l’espérance pour chacun de devenir bourreau. Les coïts devinrent meurtriers : au delà des yeux extirpés fébrilement, l’étrange vibration se poursuivit. Les sexes à peine redurcis fouillèrent les cervelles.

Après avoir anéanti ses doubles inopinément extraits de la nuit en même temps que lui, le Spectateur fit face à la mer. Il savait que le moment de l’initiation était venu et qu’il allait à nouveau disparaître après l’extase. Il pénétra dans le théâtre alors qu’une fibre veineuse arrachait l’eau du ciel.

Pour beaucoup l’Expérience était terminée, leurs os riaient entre les chairs éparses pendant que des hommes sans sexe tentaient de mimer grotesquement le rituel de l’amour.

Transmué, le corps accordé aux éclipses cosmiques, le Récitant échappe maintenant à la quête banale des organes fonctionnels. Tandis que le cadavre, aboutissement de la conception, encore englué de sperme, porte en lui l’outrage des sectateurs.

Pour le futur nouveau-né déjà squelette, convive involontaire de l’orgie, né et mort dans le ventre de sa mère, l’accouchée suppliciée sera l’image du désir suprême qu’il regrettera de n’avoir jamais connue.

Le Novice regarda autour de lui. Il cherchait une partenaire encore intacte. Les mouettes annonçaient l’aube. Un grand froid le fit défaillir quelques instants. Le nerf qui le rattachait au réel fut encore une fois sectionné. À présent, la nuit ne l’hébergea plus. Il se dilua dans un éblouissement de clarté. Bien que sa main demeura intacte, il sentit dans sa trajectoire qu’une masse de chair était venue s’agglutiner à la place de son ancien corps.

Son sexe apparut le premier à la lumière. Il fut immédiatement piégé par une langue qui lui proposa une coque instable charpentée par sa propre humidité. Le désir reforma son corps. Pendant que réapparaissait la dernière parcelle de peau, il éjacula.

L’ensemble visuel qui s’offrit à ses paupières mi-closes fut le paysage minéral de l’origine, d’avant le mouvement : il connaissait la vacuité de ses glandes qui l’empêchaient de remettre le paysage en rotation.

Peut-être qu’on le torturait en son absence. Il essaya de crier. Rien ne sortit de sa bouche, mais il lui sembla que les couleurs avaient changé d’intensité.

Une douleur promulguée à son corps, demeuré au centre de l’orgie, réussit à le faire geindre. Le mouvement reprit. Il décrypta sa première écorce sur la falaise épiant la mer. Le miroir de ses malaises et de ses mutations le plaça face à la Joueuse maculée de semence qui lui lacérait la poitrine de ses ongles.

Les meurtres mutuels modelèrent l’ensemble musculaire et nerveux de la défunte assemblée en un gisant dont la pléthore de matière, rompant à nouveau sa fixité, revivait sous la pression des voraces animalcules marins forpaisés de leur élément.

Dernière rescapée, la compagne du Récitant s’offrait à lui presque intacte à l’exception de quelques griffures ventrales qui ouvraient de très discrètes persiennes sur un aspect encore ésotérique de son organisme.

L’Orateur se résorba en une simple sensation dont il ne put contrôler les paroxysmes, en une entité passive entièrement dépendante de la vibration érotique qui désagrégeait le peu d’être qui lui restait.

Il sentit quelque part dans un lieu qu’il ne put localiser que son sexe pénétrait profondément dans l’organe de sa partenaire. Ce contact gluant appela sa propre viscosité qui ne tolérait plus en lui le blasphème des os, seuls éléments irréductibles à l’épanchement final.

La vue de lieux mal délimités de par leurs contours s’imposa physiquement à lui. Les ventres avaient la dureté des pierres, et les lichens lui aliénèrent une impression ambivalente de fourrures ou de cheveux.

Ce n’était pas tant ces visions qui le meurtrirent, mais les couleurs à qui elles servaient d’alibi. L’envie de vomir se présenta à lui comme une ineffable passerelle. Le dégoût fut si corrosif que la mer hésita dans sa révolution entre le sang et la neige. La nausée était à son comble quand des batraciens s’imbibèrent dans son corps par la bouche : il venait d’avaler le rut final.

Un râle métamorphosa l’espace appréhendé par le Rapporteur. Les structures du paysage se dissolvent pour se cristalliser dans un cri issu maintenant de sa compagne.

Un hymne apocalyptique guida la nuit, parsemée de blessures, avec des sons proférés par l’Absence dont le Conteur ne gardera aucun souvenir, si ce n’est ce rire qui le posséda entièrement tant que dura son étreinte avec l’absolu.

Le Psaume trouve ici ses dernières voyelles, ce qui vint après fut l’indicible.

 

Le Récitant sera ensuite obligé de tricher, d’inventer ce qui advint. Sa partenaire entra dans la mort en plein orgasme emportant définitivement avec elle une partie de lui-même.

Suivant l’hybridation des traces, le Nocturne, complément de toute apparence, circonscrivit, par défaut, une substance oscillatoire entre l’eau et l’astre voilé, qui traquait la préhension blanche vers une dissolution dont aucun mot ne peut témoigner.

La marée remonta dans le théâtre où les jeux s’étaient achevés. Les flots recouvrirent les cadavres. La fourrure de neige vint ensuite, ponctuée d’un hiver spontané, et rien ne fut plus perçu ni décrit.

Le seul élément qui dérangea la béatitude du Mort fut la vie dont s’anima son corps putride sous l’effet de la décomposition. Mais il savait que lui-même était ailleurs attendant que le ventre de la Vierge, outragé par l’arme nuptiale, recueille un infime morceau de sa pourriture. Il essaya de sauver la Parole dont il avait la garde afin de dérouter le néant.

Déjà le futur fœtus attend l’orgasme qui le retirera de la nuit. Mais le Narrateur, sollicité par l’infini, saura-t-il conserver son identité jusqu’à sa réincarnation, afin de divulguer le message dont il est le dépositaire ?

L’œil, la bouche et le ventre soudèrent la forclusion. Le silence devint insoutenable. Les plaies appelèrent le cri, l’os et le mouvement.

" C’était un crépuscule de systole, je m’en souviens bien, proféra le Nouveau Venu, et nul sous peine de mensonge absolu n’osera dire que ce qui suivit ensuite ne fut qu’un fait ordinaire que la simple parole peut décrire. "

Raphaël Bassan, octobre 1970 - décembre 1971





Textes réunis par Raphaël Bassan, mai 2003







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