page éditée le 19/04/03
dernière mise à jour : le 26/04/03
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La science-fiction au cinéma
— par Philipe Bordier
et Jean-Pierre Bouyxou —

Texte extrait de La Science-Fiction au cinéma, de Jean-Pierre BOUYXOU (UGE, collection 10/18, 1971), chapitre Entretiens et témoignages.

*

Il nous a semblé intéressant de poser sur la SF un certain nombre de questions à quelques cinéastes, choisis pour la plupart parmi ceux que nous défendons en ces pages et, surtout, représentant les plus diverses tendances de la SF cinématographique…

…Jean-Pierre Lajournade et Philipe Bordier, informés de l’optique précise de cet ouvrage, ont bien voulu nous envoyer des témoignages plus particulièrement "théoriques".

Jean-Pierre Bouyxou




Témoignage de Philipe BORDIER

En 1964, une réalisatrice de télévision me demanda de travailler à l’adaptation et aux dialogues d’une nouvelle de Fritz Leiber : Petite planète de vacances, parue dans Fiction.

De ce contact direct avec la science-fiction telle qu’on la comprend habituellement, je retirai d’abord une folle envie de ne lire plus que Van Vogt, Asimov, Leiber, Farmer, etc. Je m’y suis tenu d’assez près.

Mais j’ai conclu aussi que les films que je ferais — auxquels je pensais déjà- ne seraient pas directement des films de science-fiction (laissons de côté le problème de l’adaptation d’une œuvre écrite de science-fiction : elle ne saurait être que répétition, démission, racolage).

La science-fiction au cinéma, telle que nous la voyons dans les salles, relève du cinéma-spectacle (récit-intrigue-exposé) : voir Kubrick, Godard, Arnold, Truffaut.

Je refuse le cinéma spectacle.

Il est urgent de préparer (sinon de réussir à " faire ") des films qui ne soient plus des films de référence aux autres moyens d’expression.

Il est important d’apprendre au spectateur des salles de cinéma à " lire " les films au niveau où ils doivent être lus, c’est à dire au niveau où ils ont été " faits " (rigueur aussi du réalisateur, rarement rencontrée : voir Teorema de Pasolini, non point film mais auberge espagnole).

Enfin, il ne faut plus accepter de laisser vivre un homme par procuration. Pour un cinéaste : refuser la complicité avec ceux qui jouent le jeu carnivore des états d’âmes malsains et hypocrites dans les salles dites " de spectacle " (jeux du cirque, maisons closes de la culture petite-bourgeoise).

Et c’est ainsi que je refuse de montrer dans mes films aussi bien un couple qui fait l’amour que des êtres venus d’autres planètes ou des hommes du futur…

Parenthèse : le jour où le système social dans lequel nous vivons aura été révolutionnairement bouleversé, où le cinéaste sera enfin un travailleur intellectuel et non plus le contremaître répressif qu’il est actuellement, les propositions précédentes seront à revoir. Mais, plutôt que d’imaginer une société future (Eden) et d’opérer un transfert, je préfère rester dans le concret, préparer ce devenir par tous les moyens possibles, engager un pari, sans illusions : dans mon cas et d’abord par le cinéma. Fin de la parenthèse.

La science-fiction c’est d’abord la science de la fiction : invention. Cette invention doit essentiellement jouer au niveau de la création d’un langage cinématographique (seul, le cinéma peut se permettre de rompre avec cinq siècles de bourgeoisie dans " l’art " : en finir avec la syntaxe, le vocabulaire, la grammaire de classe).

C’est à dire, d’abord, refuser la répétition : lorsque j’assiste à la projection de dix films de " science-fiction ", j’assiste le plus souvent à dix fois la projection du même film. Etat lamentable de cerveaux encrassés depuis cinq siècles. Nous aussi. Moi aussi. Mais il nous reste la possibilité, à l’instant où l’oppression du langage se fait plus forte et se dévoile par là comme répressive, de refuser cette oppression : faire des films. Préparer un cinéma neuf, ne plus regarder le passé, pas même le présent, travailler au futur, en dépit des théoriciens du cinéma qui ne sont la plupart du temps que des clercs élévés par la bourgeoisie et à son service.

Dans ce sens — travail au futur —, j’admets que l’on parle de mon film Le pain quotidien comme d’un film de SF : tentative de ne pas répéter un dit ancien, espace nouveau, rupture spatio-temporelle avec les habitudes mentales du spectateur assis dans son fauteuil.

Par-dessus tout, et depuis toujours, je trouve que la situation science-fictionnelle idéale est celle-ci :

Partir un jour avec quatre six personnes un appareillage complexe pellicule moteur montage. Tourner un film. C’est au départ non pas un mystère, non pas une opération scientifique, non pas une poétique, non pas encore une tentative technique, mais peut-être le tout, c’est-à-dire la science-fiction.

Ainsi , retournons à nos lecturs préférées (l’écriture est le témoin numéro un du système intellectuel petit-bourgeois dont nous sommes les purs produits), c’est à dire Lovecraft, Carsac, Simak ; mais, cinéastes, ne tentons jamais de réduire le cinéma à un exercice qui serait produit par une classe — la bourgeoisie — dont le devenir — présent déjà — est la mort.

Philipe Bordier, Bordeaux, 4 juillet 1970



Philipe Bordier & Jean-Pierre Bouyxou, 1970/71







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Autres pages

Le témoignage de Jean-Pierre Lajournade, extrait du même recueil

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