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page éditée le 16/04/03
dernière mise à jour : le 23/04/03
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Le Pain quotidien de Philipe Bordier
par Jean-Pierre Bouyxou
Note : Ce texte est initialement paru dans La Science-Fiction au cinéma, (UGE, collection 10/18, 1971).
Le Pain Quotidien
Court-métrage de philipe bordier
Pr, Sc, Mont & Réalisation : Philipe Bordier. Photo : Jean Blancquaert.
Musique : Georges Le Gloupier & Jean-Louis Turdule.
Assistants Réalisateurs : Gérald Lafosse & J.P. Bouyxou
Int. : Jean Callas, Mora Laurent, Martine Broustra.
1970
Le Frankenstein de Whale ou Le mort qui marche de Curtiz, films dont nous nous soucions peu de minimiser le génie, se réfèrent néanmoins à une quotidienneté irréfutable (par leurs décors, les réactions et les situations de leurs personnages, leur chronologie narrative) et se servent dun authentique langage cinématographique exposé et développé dans des films antérieurs. Au contraire, tels films de Lajournade ou Bordier se moquent de toute vraisemblance (décorative, narrative, psychologique ou autre) et refusent de se servir dun langage tout fait, serait-il uniquement cinématographique, pour sous-entendre des choses ne relevant, au demeurant, que de la pensée terrienne soumise aux impératifs de la réalité quotidienne.
À ce titre, il est évident que maints films dits expérimentaux explorent un univers plus fondamentalement, radicalement et délibérément " différent " que ny parviennent des films jusquà ce jour prétendus de SF.
[ ] Très différents des films de Lajournade comme de Garrel sont ceux de Philipe Bordier quon peut, toutefois, résolument assimiler à la même veine cinématographique et thématique : Le Poisson Lune (1969) et Le Pain Quotidien (1970), courts-métrages non narratifs, procèdent dune création non conditionnelle dun anti-temps et dun anti-espace et portent la marque dune personnalité trop dense pour nêtre pas exemplairement et rigoureusement seule détentrice des secrets dun univers quil convient de qualifier, une fois encore, de délibérément parallèle.
Poétique et merveilleuse à laube du cinéma, presque austère et désincarnée en 1970, la SF, malgré la longue éclipse que lui a fait subir le cinéma français trop traditionnellement rationaliste, a évolué dans le bon sens. Dabord touchante parce que simple, elle sest gardée de devenir rassurante donc aliénante. Il se pourrait que Lajournade et Bordier soient les premiers catalyseurs dune SF qui ne devrait plus rien aux vieux tabous terriens [ ]
En forme de colimaçon commence la descente. Lhomme est tout au sommet dune tour métallique dressée, absurde, dans létendue trop plane dun espace peut-être urbain, peut-être hors du monde, peut-être hors du temps. Lhomme glisse, rampe, serpente avec effort le long des poutrelles et, lentement, comme à regret mais inexorablement, descend, descend, tandis que tourne aussi, en se rapprochant sournoisement, la voyeuse caméra fouilleuse dentrailles. Larve lovée, désespérérément accrochée au métal, lhomme atteint un angle de la tour, boucle un premier tour, termine une étape. Parenthèse : lhomme dans la rue, la rue que nous connaissons, la rue des humains où il fuit, traqué par quelque invisible entité. Et commence la deuxième étape du voyage au fond de la peur, et continue la descente, et tourne la caméra telle un oiseau de proie aux cercles concentriques. Lhomme et des femmes. Descente. Lhomme devant une grotte qui le happe. Descente. Lhomme au bas de la tour, lhomme au sol, lhomme seul, lhomme parvenu à ses fins, lhomme assis, vainqueur, inutile. La caméra dévoreuse le scrute, le fuit, le perd et ladopte. Le film peut finir, tout peut finir. Rien, en fait, ne finira jamais.
Le Pain Quotidien est un film de SF, lun des premiers vrais films de SF. Peu importent le style, les images, la technique: il faut laisser cela au cinéma. Le Pain Quotidien nest film que par son support pelliculaire. Mort délibérée du cinéma.
Le Pain Quotidien na pas besoin détiquette à tout prix. Et si les héritiers du bon Louis Lumière avaient dès le début fait fausse route ? Et si le cinéma nétait pas ce que lon a toujours cru être ? Niée la notion de belle ouvrage, niée la nécessité de limage léchée, nié le problème des raccords parfaits. Bordier invente peut-être un nouveau cinéma qui ne doit rien à lancien, qui en rien ne mérite la péjorative appellation donnée à lindustrie des grandes salles de luxe pour télévision en scope-couleur, son stéréo, trois dimensions et autres gadgets essentiellement sinon exclusivement spectaculaires.
Avec Le Pain Quotidien, pour la première fois depuis Lajournade, il en va autrement : vous nêtes plus au spectacle, vous êtes au cinéma, au vrai cinéma, celui que rien, hors de laccessoire outil technique, ne rattache à l " art " périmé, sénile dès ses balbutiements, quon a, culture oblige, nommé septième.
Souvre non pas une page nouvelle de lhistoire des images animées, mais le premier paragraphe, rigoureux, de celle dune forme de pensée. Il ne sagit plus là de moyens dexpression ou de langage. Bordier ne livre pas, pratique, la clef de son film. Il faudra se résoudre à se passer de mode demploi. À ceux qui, venus en simples " spectateurs ", deviennent les voyeurs de son souffle, lauteur ne doit nulle explication : lhomme qui tousse ou crache ou aime doit-il à toute force se cacher aux autres mais encore leur doit-il absolument quelque justification ? Et si le cinéma, quon a cru bon dériger en spectacle, était lui aussi une fonction naturelle ?
Dès lors, le cinéma de SF nest plus et Le Pain Quotidien est le cordon ombilical qui mène à une SF pure parfaitement autonome, dans labsolu indépendante du support (filmique ou autre) choisi, support qui, cest le cas ici, devient lui-même élément intégré ou intégrable de la SF brute. Fini le stade de la caméra subjective : la caméra, lécran, le spectateur, le film, le système cinématographique tout entier contiennent en eux-mêmes lessence, impure encore car non décantée, dune " autre " dimension qui, jaillie de lhumain telle une incongruité, expressément libérée du conscient comme de linconscient de sa matrice terrienne, pourrait concrétiser laboutissement suprême de la SF, dans la mesure où celle-ci, son nom même lindique, repose encore sur limagination (fiction) et, donc, sur les bases de facteurs infailliblement liés à la raison (ou à la déraison) et aux lois naturelles, soit des facteurs irrémédiablement humains et soumis à dinfaillibles principes de logique (ou dillogique). La SF idéale, dépassement dun " genre " par lui-même dans labsolu encore à découvrir et par là même provisoirement non désignable auquel tend, de façon sous-jacente ou non, Le Pain Quotidien, est désormais amorcée. Ne lidentifie pas qui veut, linconnu se pare fréquemment dun halo dapparente gratuité difficilement pénétrable.
Quoi quil en soit, Le Pain Quotidien (film non fantastique), ce titre sous-entendant le film, ses personnages, sa technique et sa fonction, échappe sans doute possible à toute logique identifiée, obéit inexorablement à des règles qui ne sont propres quà lui et dans lesquelles la cinématographie, démystifiée et sublimée, est fraction de lirrévocable.
Si le film se réfère plusieurs fois à un langage (abécédaire, en fait, pour apprendre à ne surtout pas " lire " le cinéma en général, ce film en particulier, le film précédent de Bordier - Le Poisson Lune plus particulièrement), sil souligne en cela plus quil ne les ponctue plusieurs "i" sur lesquels limage est assez forte pour tracer des points bien nets, sil joue, film théorique en un sens, de diverses notes ancrées en une quotidienneté culturelle et sociale (cf. le titre, dès lors explicite), cest pour mieux te croquer, spectateur son enfant, spectateur trop rompu aux joutes faciles de la critique, de lesthétique et du spectacle, puisque spectacle il y eut et que spectacle il ny a plus.
Le fantastique, et par son biais sa sur bâtarde la SF, échappaient seuls, considérés sous langle quelque peu arbitraire dun parti pris non renié de regard vers un direct second degré, à une certaine notion de " spectacle " (tu texhibes, je te lorgne et jai payé pour ça) par leur essence même de non-reflet de la réalité reconnue. Fantastique et SF dégonflaient la vieille baudruche grasse du réalisme et de la logique mais pour recréer, non dans les limites dune création mais dans celles, plus strictes et plus larges à la fois, dun genre, leurs propres règles dobéissance à une logique nommée délire.
Ne réussissait pas, au demeurant, à " jouer le jeu " qui voulait. Spectaculariser nest somme toute point si simple pour qui refuse un certain nombre de compromissions fâcheuses.
Et quon ne parle pas (ou plus) de happening, masturbatoire exercice défoulatoire en temps et espace limités.
Bordier va au-delà. Fini le spectacle, voici la vraie SF, voici labsolu. On vous parle de la difficulté dêtre
Jean-Pierre Bouyxou, 1971.
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