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dernière mise à jour : le 22/04/03
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Le Joueur de quilles,
de Jean-Pierre Lajournade

— par Jean-Pierre Bouyxou

Texte extrait de La Science-Fiction au cinéma, de Jean-Pierre BOUYXOU paru au éditions U.G.E., collection 10/18 en 1971.

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Jean-Pierre Lajournade "Le joueur de quilles" (photo de tournage)



1968, An I du Cinéma : Lajournade tourne Le Joueur de quilles. Meurent alors, déliquescentes, les vieilles structures-baudruches d’un art et d’un langage. Meurent aussi, pulvérisées, toutes notions connues, élaborées ou rêvées de temps et d’espace. Raconter ou résumer Le Joueur de quilles serait insultant pour le film, inutile pour ces propos, impossible dans l’absolu. Raboté, saboté, ignoré plus d’un demi-siècle de cinéma narratif par essence. Table rase est faite de toute notion de "spectacle" héritée d’époques où toute action mise en scène se devait de divertir les grands, amuser ou attendrir les bourgeois, endormir les autres. Ce qu’on nomme public, ce qui paie et s’asseoit et déguste et consomme, ce qui attend de l’héritier du bateleur d’antan qu’il raconte une histoire, ce qui rit comme Paillasse et pleure comme Margot doit oublier sa culture, nier deux mille ans de conditionnement chrétien, accepter une évidence trop vive pour n’être point aveuglante : Le Joueur de quilles est, certes, un film que d’aucuns prétendent difficile à aimer - mais aime-t-on, au sens traditionnel du terme, un tel film ? On le ressent plutôt, on le reconnaît - pour quiconque considère encore le cinéma comme un art, l’art comme un moyen d’expression, l’expression comme une valeur. Lajournade repense totalement le cinéma et son propre cinéma, étonnamment pur et libéré de toute contrainte économique, esthétique, métaphysique et culturelle aussi bien que sociale, idéologique et politique, ignore tout, défie tout, nie tout. Qu’on ne voie pas en lui toutefois quelque attardé rejeton de Dada - dada, dada, mangez du veau ! - qui déchirait férocement de salutaire façon un système de pensée là où allait surgir le surréalisme mais où Dada, lui, avait trop à faire pour songer à autre chose qu’à la destruction systématique. Détruire certes, mais proposer "autre chose" : sempiternelle phrase ! Le cinéma de Lajournade ne propose rien au grade d’ersatz du vieux cinéma qu’il détruit. Il refuse de battre le rappel et tourne le dos au racolage. S’il détruit quelque valeur que ce soit, c’est au passage, sans y prêter garde. Dada se voulait et était destructeur. Le cinéma de Lajournade existe, simplement. Que cette existence même mette en péril tabous et principes est indubitable, mais peu lui importe. Lajournade ne propose rien pour remplacer ce qu’indirectement il abat : il impose. Le spectateur, mot au demeurant désormais impropre, n’a à choisir entre aucune combinaison de solutions, et surtout pas à chercher un "dialogue" là ou il n’y en a pas, c’est-à-dire apporter au film ses propres obsessions, problèmes et autres états d’âme qu’un certain cinéma bâtard, celui de Fellini, ou Godard ou Pasolini en leurs pires moments par exemple, est si prompt à intégrer pour la meilleure conscience de chacun.

Le cinéma de Lajournade, ou, si l’on préfère, son cinéma-cinéma pour parapher le titre d’un de ses courts-métrages — l’expression, d’abord dénonciatrice de dérision chez le réalisateur, désignant dès lors un cinéma embryonnaire totalement pur car aux confins de l’habituel cinéma-littérature -, le cinéma-cinéma donc, est néanmoins le contraire d’un fallacieux art de l’écriture, le contraire d’un langage. Voici d’ailleurs qui a de quoi inquiéter en bloc tous les théoriciens, même "avancés", de la pellicule impressionnée transformée en septième art, qu’ils le veuillent ou non, par leurs soins. Ce que dit Lajournade n’est évidence que pour lui-même, le spectateur n’a nul droit à demander des explications qui, de quelque côté qu’on examine ce film d’ailleurs rigoureusement rebelle à toute tentative d’analyse et donc, par là même, de récupération, ne lui seraient au demeurant pas données. Lajournade se refuse à toute aumône tant démagogique que vaguement universitaire. Le mot comprendre n’a ici plus guère de sens : il ne se passe rien, strictement rien sur l’écran qui défie la logique, méconnaît délibérément les symboles et impose l’image nue, brute, sans concession. Nulle "sortie de secours", nulle interprétation possible. Le film dérange et fascine, le film bouleverse. On y reconnaît sans réserve l’indéfinissable qu’on attendait depuis toujours, on le prend directement dans les tripes et dans le cœur. Sinon, si l’on a l’intellect délicat, si l’on veut à tout prix "marcher" ou non, si l’on cherche à déchiffrer, c’est raté. Le cinéma-cinéma lancé à toute vitesse vous passe alors sous le nez sans tendre de perche.

Un homme sur des rails, que la caméra observe, traque et scrute, puis perd, cherche et retrouve. Un homme en auto qui hurle dans un micro des choses inaudibles. Les deux hommes qui se rejoignent, s’imitent et se quittent. Un amplificateur qui pend du ciel par une corde et qui, d’une voix de femme progressivement incompréhensible, déverse les flots puants de la parole de Dieu. De l’argent qui tombe en pluie. Des gens dans un trou qui se fuient, se cherchent et s’ennuient. Le réalisateur mort et des histoires d’argent autour de son cadavre. Une fleur au bout d’une corde et les poubelles du ciel à l’autre extrémité de la corde. Une femme dans une sphère qui tourne et qui se brise. Des gens qui fuient la caméra qui, lente et sûre d’elle, pivote et les retrouve, minables. C’est, on l’a compris, par certains de ses aspects a priori les plus décousus que Le Joueur de quilles rejoint la SF puis, sans crier gare, la dépasse elle-même pour créer ce que Lajournade définit comme le cinéma-fiction dans la (dé)mesure où ce n’est plus la réalité (celle de la science ou une autre) qui est transcendée, menacée, troublée et, par un bond prodigieux, mise en orbite autour de son propre éclatement, mais bien le cinéma lui-même.

Quoi qu’en puisse faire penser une hâtive première vision qui, rassurants relents de culture obligent, n’est pas sans faire songer à une magistrale application cinématographique de la pensée d’Artaud, Lajournade n’est pas, et c’est tant mieux, un cinéaste intellectuel. Il serait vain de chercher en son film la SF où elle n’est pas, cette SF abstraite, au énième degré, que d’aucuns aiment déceler chez les Fellini de tout poil. Si Le Joueur de quilles relève de la SF, c’est par la création, dont il importe peu qu’elle soit ou non délibérée, d’univers parallèles où ni le temps ni l’espace ne conservent les dimensions qu’on leur connaît. Les acteurs-personnages, gens de peu d’importance d’ailleurs et dont les gestes, aussi peu dirigés que possible, ont la dérision du hasard, n’obéissent pas aux lois naturelles qui nous gouvernent. Leur logique comme leur illogisme ne sont pas ceux de notre monde connu, leur temps semble refuser les notions habituelles de durée et l’espace dans lequel ils se meuvent n’a aucune dimension mesurable. Pas tout à fait personnages de fiction, plus tout à fait non plus simples acteurs, ils sont ballottés au gré du réalisateur ou plus exactement à celui de la caméra promue au rang non de personnage principal mais de maîtresse entité créatrice d’autres mondes. Elle seule les guette, les conditionne et les fouille, elle seule dicte le destin du film. Elle est la machine responsable de tout bouleversement, l’existence même du cinéma crée le film, par là même ses personnages et leur comportement. Lajournade le premier a vu une évidence : toute fiction, toute action filmée, donc enregistrée par une machine, créée par et pour elle, ne doit son existence sur la pellicule et l’écran qu’à cette machine. La réalité n’est plus, seule subsiste celle de l’action vue par la caméra. Nous sommes en pleine science-fiction, tout film par un absurde et irréfutable paradoxe relève d’elle. Lajournade, lui, s’en rend compte, en rit et s’en inquiète à la fois. L’existence du cinéma est directement mise en cause, suspectée. Sans doute le caractère bouleversant de cette absolue remise en question vient-il du fait que c’est un passionné de cinéma - et un "bon" cinéaste - qui aperçoit et montre l’effrayant mécanisme dévoreur de pensées qu’est le cinéma lui-même.

Son cinéma-cinéma est en effet authentiquement, par ailleurs, "révolutionnaire" dans la mesure où le cinéma, "art" dérisoire s’il en est, peut précisément être jamais qualifié de révolutionnaire. Il n’est pas nécessaire de traiter un sujet politique à l’écran pour faire œuvre dite "orientée", et Z, somme toute, est peut-être plus réactionnaire que Green Berets de Wayne, puisque le film du fasciste américain provoque la bonne conscience tandis que celui de Costa Gavras le caresse dans le sens du poil et l’endort comme un article du Nouvel Observateur. Il s’agit donc que, par l’intermédiaire du film, la croûte de l’endormissement de l’esprit éclate, de préférence, grâce à des réactions en chaîne : celles-là mêmes que provoque immanquablement une projection du Joueur de quilles. Que le tampon d’aliénations multiples tissé par la société bourgeoise et policière soit agressé au-delà des limites de la résistance physique, alors peut-être, de la fissure créée, pourra sortir un embryon de liberté qui, autrement, aurait continué à vivre dans sa caverne de Platon. Tout le reste qui, à l’écran, rassure et endort n’est que télévision en puissance. Il n’est du reste guère difficile de reconnaître le cinéma-cinéma du ciné-télévision. L’un est irracontable, contrairement au deuxième. Là où aucune forme de langage ne peut remplacer l’image projetée, on peut parler de cinéma. Pour ce qui est des rapports avec le public, il est malheureusement évident que c’est de la télévision sur grand écran que recherchent ceux qui composent les grandes foules. "En fait, déclarait Lajournade à Cinéthique (n° 3), je ne m’adresse pas du tout aux gens de maintenant. Je m’adresse aux générations futures. C’est un pari."

Jean-Pierre Bouyxou, 1971







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