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Notes sur l'opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, de Bertolt Brecht
— extraits —

 

Depuis quelque temps on aspire à une rénovation de l'opéra. …/…
Des innovations sont donc réclamées ou défendues — par les esprits les plus avancés — qui doivent mener à la rénovation de l'opéra, — une discussion de fond de l'opéra (de sa fonction !) n'est pas réclamée et ne serait sans doute pas défendue.

Cette modestie dans les revendications des esprits les plus avancés a des fondements économiques qui leur sont eux-même en partie inconnus. Les grands appareils, tels l'opéra, le théâtre, la presse etc., imposent leur façon de voir pour ainsi dire incognito. Alors que depuis longtemps déjà, ils n'utilisent plus que pour la consommation de leurs organisations de spectateurs le travail intellectuel …/… de travailleurs intellectuels ayant encore part au gain — donc, du point de vue économique faisant partie de ceux qui dominent, du point de vue social, déjà se prolétarisant —, qu'ils évaluent donc ce travail à leur manière et l'oriente dans leur voies, chez les travailleurs intellectuels eux-même persiste encore la fiction qu'il s'agit simplement, dans toute cette entreprise, de la mise en valeur de leur travail intellectuel, donc d'un processus secondaire qui n'a aucune influence sur le travail, mais au contraire lui donne seulement de l'influence. Cette inconscience de leur situation régnant chez les musiciens, écrivains et critiques, à d'énormes conséquences, auxquelles il est prêté trop peu d'attention.Car pendant être en possession d'un appareil qui en réalité les possède, ils défendent un appareil sur lequel ils n'ont plus aucun contrôle, qui n'est plus, comme ils le croient encore, un moyen pour les producteurs, donc contre leur propre production. Leur production prend la caractéristique du fournisseur. Il naît une notion de valeur qui a pour fondement l'utilisation. …/…

Les esprits les plus avancés ne songent pas à changer l'appareil, parce qu'ils croient avoir en main un appareil qui sert ce qu'ils inventent librement, qui se transforme donc de lui-même avec chacune de leur pensées. Mais ils n'inventent pas librement : avec ou sans eux, l'appareil remplit sa fonction, les théâtres jouent chaque soir, les journaux paraissent x fois par jour ; et ils prennent ce dont ils ont besoin ; et ils ont tout simplement besoin d'une quantité bien précise de matière. …/…

L'erreur de compte est seulement qu'aujourd'hui les appareils ne sont pas encore ceux de la communauté, que les moyens de production n'appartiennent pas à ceux qui produisent et qu'ainsi le travail prend un caractère de marchandise et se trouve soumis aux lois communes de la marchandise. L'art est une marchandise …/…

 

 

 

…/…


L'opéra doit être amené au niveau technique du théâtre moderne. Le théâtre moderne est le téhâtre épique. Le tableau suivant indique quelques déplacements de centre de gravité du théâtre dramatique au théâtre épique.

Forme dramatique du théâtre Forme épique du théâtre
   
La scène incarne un processus elle le raconte
implique le spectateur dans une action et fait de lui un observateur, mais
épuise son activité éveille son activité
lui est occasion de sentiments l'oblige à des décisions
lui procure des émotions lui procure des connaissances
Le spectateur est plongé dans une action Il est confronté à elle
On fait appel a la suggestion On fait appel aux arguments
Les sentiments sont conservés poussés jusqu'à la connaissance
L'homme est supposé connu L'homme est l'objet de la recherche
L'homme immuable L'homme qui se transforme et transforme
Intérêt passionné pour le dénouement Intérêt passionné pour lé déroulement
Une scène pour la suivante Chaque scène pour soi
Les événements suivent leur cours linéairement avec des sinuosités
Natura non facit saltus Facit saltus
Le monde tel qui est Le monde tel qu'il devient
Ce que l'homme devrait faire Ce que l'homme est obligé de faire
Ses instincts Ses motivations
La pensée détermine l'être L'être social détermine la pensée

 


L'irruption des méthodes du théâtre épique dans l'opéra conduit essentiellement à une radicale séparation des éléments. La grande lutte pour la primauté entre mot, musique et représentation …/… peut-être tout bonnement éliminée par la séparation radicale des éléments. Aussi longtemps que l' «oeuvre d'art totale» signifie que la totalité est un délayage, aussi longtemps donc que les arts doivent être «complètement fondus», les divers éléments seront nécessairement tous également dégradés, chacun ne pouvant être qu'un faire-valoir pour les autres.

 

 

Bertolt Brecht, 1930 -1938

extrait de Notes sur l'opéra Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny, in Bertolt Brecht, Écrits sur le théâtre, tome , L'Arche 1979 (p 324 à 329)










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