page éditée le 26/09/02
dernière mise à jour : le 30/10/02

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Comment je suis tombé dans le chaudron du cinéma expérimental
— par Frédérique Devaux —

Réponse à Nicolas Schmerkin pour la revue "Repérages" (Janvier 2002)



Mon parcours

Alors voilà, je vais me jeter à l'eau avec subjectivité en répondant à l'une de tes questions que je traduis par "comment suis-je tombée dans le chaudron de l’expérimental" ? Sans doute comme beaucoup d'autres, très jeune, en cherchant ma voie et aussi ma voix. En 1979, je travaillais comme pigiste pour une revue défunte (Cinéma) après avoir fait un très rapide détour par les Cahiers qui ne m'ont pas plu car je n'y trouvais pas du tout ma place. On me commandait alors des articles sur des films, commerciaux naturellement, et parallèlement je suivais d'assez loin des études de cinéma que j'ai poursuivies par la suite jusqu'à la thèse.

J'étais comme tout le monde à cet âge-là insatisfaite et ne savais pas ce que je cherchais exactement. Donc je voyais tout, le pire, le meilleur, tout ce qui était projeté sur un écran. J'ai vu à l'époque (1979) par exemple des Markopoulos et je n'ai rien compris, d'autres films aussi (je crois David Rimmer entre autres) mais cela restait étrange pour moi car personne ne m'en parlait, personne ne connaissait et je ne savais pas à quoi cela correspondait. En mars 1980, je suis allée, sur une commande du défunt Cinéma (Gaston Haustrate en était le directeur) à une projection d’un film de Maurice Lemaître à Beaubourg. Et là, j'ai eu l'impression de comprendre, enfin. J'avais simplement compris que je pouvais faire du cinéma sans trop d'argent, avec des idées et sans une lourde équipe, sans dossier et tout cela m'a passionné. J'ai fait une interview à Lemaître qui n'a jamais été publiée, j'ai continué à voir pendant des années tout ce qui était projeté ici et là, tout en faisant des films personnels (mon premier film est de 1980). Tout cela m'avait interrogé au point que j'ai voulu comprendre le lettrisme. J'ai donc participé aux activités de ce mouvement jusqu'en 94, tout en n'étant pas toujours d'accord avec ses prises de position et ses polémiques et le plus souvent avec les artistes qui composent ce groupe, pourtant passionnant dans ses idées. On m'a accusé d'avoir infiltré le mouvement pour faire mes recherches, ce qui est vrai si on est négatif, médisant et superficiel, ce qui est faux quand on sait le(s) secret(s) dont s'entoure jalousement ce mouvement. J'ai donc réalisé de nombreux films, puis est venu un temps où les laboratoires ne voulaient plus me les tirer (j'ai encore dans mes tiroirs des films de cette époque qui n'ont pas été tirés). Comme je ne pouvais plus montrer mes films (les originaux étaient improjetables) j'ai, pendant ce temps, tiré profit de mes connaissances pour écrire des livres (sur Vertov, ou le lettrisme en particulier ce qui m'a demandé 10 ans de recherche). J'ai également travaillé pendant 6 ans à la rubrique cinéma expérimental de Kanal Magazine dont j'étais responsable, ce qui me donnait des possibilités de rencontres parfois passionnantes avec les cinéastes. Parallèlement à tout cela et à partir de 1982, Michel Amarger et moi-même avons créé un festival qui s'appelait le FIAG (Festival International d'Avant-Garde). Il rassemblait photographes, cinéastes et vidéastes de recherche. Sauf erreur, oublis ou refus express de l'artiste concerné, nous avons programmé tous les cinéastes expérimentaux qui existaient à l'époque en France. Étant donné le labeur que cela supposait (le festival durait trois semaines initialement) nous avons songé à arrêter. Puis, par un concours de circonstances qui n'intéresse probablement personne aujourd'hui, j'ai téléphoné à Raphaël Bassan qui a bien voulu participer à ce festival. S'est joint à nous Jacques Kermabon. Ces deux comparses (mais surtout Raphaël) ont apporté une ouverture sur l'Europe : la programmation des films de Stephen Dwoskin était par exemple une idée de Raphaël et il a largement contribué à la rétrospective de l'underground américain en 1986 (qui a révélé, de leur aveu même, à certaines critiques d'aujourd'hui, ce cinéma mal connu). Le festival marchait bien dans des cinémas comme le défunt Studio 43 ou l'aussi défunt Olympic de Frédéric Mitterrand. Nous avions du succès et de la presse. Est donc venu le moment où nous devions choisir : soit nous professionnaliser soit arrêter. Après de longues hésitations, Michel Amarger et moi avons décidé d'arrêter pour pouvoir poursuivre notre œuvre filmique personnelle. À la suite de ce festival qui demandait une énergie considérable (mais nous étions jeunes !), il n'y a rien eu d'autres en France pendant des années. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles on occulte systématiquement ces 5 années, y compris dans des publications qui se veulent objectives. Malgré cet arrêt, nous avons continué, Michel et moi, à diffuser régulièrement des films en France et à l'étranger (j'ai les programmes dans mes archives), car pour nous il était essentiel de montrer à d'autres ce qui nous avait motivé initialement dans les voies du cinéma.

Pour en revenir à mon chaudron, bien que je n'aie jamais arrêté de filmer (j'ai fait des documentaires entre autres, et aussi des films expérimentaux pendant ce temps) j'ai donc recommencé à faire tous les films que j'avais dans la tête lorsque est apparu un laboratoire alternatif à Paris (l'Abominable). C'était le rêve pour moi. Je veux rendre grâce à ce lieu et à ses fondateurs car sans eux, je continuerai à me demander comment faire connaître mes films (souvent avec 3-4-5-ou 6 épaisseurs je le précise).

Donc mon choix de l'expérimental n'est pas un choix contre. Je suis fermement opposée à toutes les définitions qui donnent une image du cinéma expérimental contre (par opposition au) le cinéma commercial. Car d'une part, le cinéma expérimental a ses propres définitions, ses propres limites et ses propres ouvertures, d'autre part, il est LE cinéma lui aussi et l'opposer à l'autre, c'est faire de lui l'enfant faible de la famille et surtout cautionner le cinéma que l'on dit dominant. Mes choix ont été des choix pour, des choix vers, des choix positifs. J'enseigne par ailleurs le cinéma expérimental depuis des années à la fac et je tente depuis tout ce temps de donner à mes nombreux étudiants une vision en soi et positive du cinéma expérimental. Cela semble réussir puisque nombre d'entre eux (disons en moyenne 5 sur 35 par an) suivent désormais régulièrement les séances de cinéma expérimental où je les retrouve toujours avec un très grand plaisir.

Voilà. À travers ce qui semble être une histoire personnelle, je vous envoie les prémices d'une histoire dans laquelle tous nous nous trouvons, tous nous retrouvons sans doute… au moins en partie. Car mon déclic, je le partage sans doute avec beaucoup d'autres, c’est-à-dire la prise de conscience économique : d'un seul coup, voir et savoir que l'on peut s'exprimer librement sans passer par des rouages lourds et paralysants de l'industrie et du commerce ce qui a aussi son revers. Et puis, le chaudron de l'expérimental, c'est aussi pour moi voir des films.

Faire et voir, voir et faire vont de pair dans ma démarche. L'un accompagne l'autre et réciproquement. J'ai toujours eu à cœur de voir le plus possible ce que font mes contemporains et ce qu'avaient fait mes prédécesseurs Et là je touche peut-être un "conflit" de génération, car certains (de mes) étudiants pensent qu'on peut ne pas connaître l'histoire du cinéma et faire de très bons films malgré tout. Je suis sceptique et je pose à tous la question : comment vous positionnez-vous par rapport à cela ? Croyez-vous à la création artistique ex nihilo ? Faut-il passer par une culture pour entrer dans cette même culture ? J'ai bien sûr beaucoup d'autres choses à raconter mais pour aujourd'hui, je laisse la parole à ceux qui la veulent.

Bien amicalement à tous,


Frédérique Devaux, Janvier 2002.




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