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page éditée le 06/04/03
dernière mise à jour : le 06/04/03
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De l'usage du détournement
par Marc Mercier
Dans louvrage de Guy Debord, La société du spectacle (1967), on trouve cette phrase fameuse au sujet de la pratique du détournement qui vise par exemple à se saisir dun texte écrit par un autre en le transformant plus ou moins : les idées saméliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès limplique. Il serre de près la phrase dun auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par lidée juste.
En 1980, dans Du décoratif, le collectif Présence Panchounette propose une autre version remettant en cause cette substitution qui mènerait du mensonge à la vérité : Les idées justes se défilent, le sens des mots est giratoire. Le plagiat est nécessaire. Le progrès limplique. Il serre de près la phrase dun auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par une idée faussée.
Que sest-il passé entre temps pour que la proposition situationniste soit ainsi invalidée ? Comment se fait-il que la réappropriation ne soit plus la marque dune opposition aux discours du pouvoir ? Par quel glissement participe-t-elle dorénavant au modèle économique sans pouvoir le faire imploser ?
En 1989, dans LOrdre total, Présence Panchounette précise que reprendre ce qui est existant pour linverser nest plus un acte de sabotage. Au contraire, le détournement, base de la méthode situationniste, est devenu le mode dexpression privilégié du Capital.
Ce qui paraissait subversif à une époque donnée ne lest plus nécessairement quelques années plus tard. Les détournements daffiches publicitaires ou politiques pratiqués par les dadaïstes, les surréalistes puis par les situationnistes ont totalement perdu leur force critique dans un monde où plus aucune expression néchappe à la marchandisation. Linventeur de lart vidéo, Nam June Paik, dans les années 60-70, en mettant sur le même plan des images commerciales et culturelles (pub Coca Cola et Living theatre), des musiques à la mode et traditionnelles, des séquences documentaires et des bidouillages électroniques abstraits, posait une bombe qui allait effriter le mur des valeurs esthétiques et idéologiques dominantes. Aujourdhui, ce procédé est totalement conforme à ce que le pouvoir attend des artistes : alimenter la confusion et abandonner tout critère dévaluation ; tout est équivalent à tout : si tel film coûte le prix de tant de kilos de navets, alors un film égale des navets ! Le positif égale le négatif ! Une opinion égale une pensée. Les télévisions libérales peuvent dans une même soirée diffuser Love Story, puis enchaîner avec une émission dénonçant les reality show, le tout produit par la même société. La cacophonie des signes quappelaient les avants-gardes des années soixante-dix est devenue la règle sociale. Le nivellement postmoderne entraîne le brouillage de toutes les distinctions de valeur et suppose léviction des antinomies qui continuent pourtant à parcourir nos sociétés. Dans le champ de lart, il prend la forme dune pacification des expressions à travers leur isolement de la vie réelle, et labsence de confrontation. Dans le champ social, il passe par la non-reconnaissance de la réalité des antagonismes de classes. Tous les artistes sont bons, tous les hommes sont gentils ! Les droits-de-lhomme remplacent la lutte de classes. Misère de la pensée !
Cest ainsi quaux Instants Vidéo de Manosque, on a pu entendre un artiste sautoproclamer commissaire dexposition du fait que son travail détourne des uvres déjà existantes et appartenant à lHistoire de lart. Nous avons pu voir des vidéos réalisées par un collectif québécois (Kino), user de tous les poncifs esthétiques de la télévision et de la publicité soi-disant pour les dénoncer sans se rendre compte quils les servaient. Kino se pose comme subversif en proclamant : faites bien avec rien, faites mieux avec peu, faites-le maintenant ! Cest exactement ce quun patron dentreprise demande chaque jour à ses ouvriers. Et quand un spectateur sinquiète du pourquoi avoir choisi comme appellation Kino, alors que nécessairement ce mot renvoie à une page importante de notre histoire du cinéma, ne serait-ce quen pensant aux Kino-Pravda de Dziga Vertov, on lui fait comprendre que cest une pure coïncidence. On se souviens alors quun jour René Char et ses amis étaient allés casser la figure à un limonadier qui nétait pas à la hauteur du nom de son débit de boissons : Le Maldoror. Le métier de poète est de défendre les mots. Le métier du poète électronique est de défendre les images.
Mais on a vu pire. On a vu un groupe de musique donner un concert intitulé Les nuits de cristal, et prétendre ignorer la connotation nazie de cette appellation.
Le libéralisme est une usine à oubli. Laliénation ne concerne plus seulement le travailleur en tant que producteur mais aussi en tant que consommateur de la totalité de sa vie, de ses amours, de ses loisirs, de ses mots, de ses images, de soi-même. Le libéralisme a su réaliser intégralement ce qui apparaissait auparavant comme des projets révolutionnaires : détournement des signes, désacralisation de lart, sacralisation du banal, production de non-sens, désagrégation dune conscience collective au profit de lindividualisme.
Lart na jamais autant si bien servi lidéologie dominante.
Marc Mercier, janvier 2003.
ce texte est initialement paru dans le numéro 3 de la revue Les archarnistes.
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