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De l'usage du détournement
— par Marc Mercier —

Dans l’ouvrage de Guy Debord, La société du spectacle (1967), on trouve cette phrase fameuse au sujet de la pratique du détournement qui vise par exemple à se saisir d’un texte écrit par un autre en le transformant plus ou moins : “les idées s’améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste”.

En 1980, dans Du décoratif, le collectif Présence Panchounette propose une autre version remettant en cause cette substitution qui mènerait du mensonge à la vérité : “Les idées justes se défilent, le sens des mots est giratoire. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par une idée faussée”.
Que s’est-il passé entre temps pour que la proposition situationniste soit ainsi invalidée ? Comment se fait-il que la réappropriation ne soit plus la marque d’une opposition aux discours du pouvoir ? Par quel glissement participe-t-elle dorénavant au modèle économique sans pouvoir le faire imploser ?
En 1989, dans L’Ordre total, Présence Panchounette précise que reprendre ce qui est existant pour l’inverser n’est plus un acte de sabotage. Au contraire, “le détournement, base de la méthode situationniste, est devenu le mode d’expression privilégié du Capital”.

Ce qui paraissait subversif à une époque donnée ne l’est plus nécessairement quelques années plus tard. Les “détournements” d’affiches publicitaires ou politiques pratiqués par les dadaïstes, les surréalistes puis par les situationnistes ont totalement perdu leur force critique dans un monde où plus aucune expression n’échappe à la marchandisation. L’inventeur de l’art vidéo, Nam June Paik, dans les années 60-70, en mettant sur le même plan des images commerciales et culturelles (pub Coca Cola et Living theatre), des musiques à la mode et traditionnelles, des séquences documentaires et des bidouillages électroniques abstraits, posait une bombe qui allait effriter le mur des valeurs esthétiques et idéologiques dominantes. Aujourd’hui, ce procédé est totalement conforme à ce que le pouvoir attend des artistes : alimenter la confusion et abandonner tout critère d’évaluation ; tout est équivalent à tout : si tel film coûte le prix de tant de kilos de navets, alors un film égale des navets ! Le positif égale le négatif ! Une opinion égale une pensée. Les télévisions libérales peuvent dans une même soirée diffuser Love Story, puis enchaîner avec une émission dénonçant les reality show, le tout produit par la même société. La cacophonie des signes qu’appelaient les avants-gardes des années soixante-dix est devenue la règle sociale. Le nivellement postmoderne entraîne le brouillage de toutes les distinctions de valeur et suppose l’éviction des antinomies qui continuent pourtant à parcourir nos sociétés. Dans le champ de l’art, il prend la forme d’une pacification des expressions à travers leur isolement de la vie réelle, et l’absence de confrontation. Dans le champ social, il passe par la non-reconnaissance de la réalité des antagonismes de classes. Tous les artistes sont bons, tous les hommes sont gentils ! Les “droits-de-l’homme” remplacent la “lutte de classes”. Misère de la pensée !

C’est ainsi qu’aux Instants Vidéo de Manosque, on a pu entendre un artiste s’autoproclamer “commissaire d’exposition” du fait que son travail “détourne” des œuvres déjà existantes et appartenant à l’Histoire de l’art. Nous avons pu voir des vidéos réalisées par un collectif québécois (Kino), user de tous les poncifs esthétiques de la télévision et de la publicité soi-disant pour les dénoncer sans se rendre compte qu’ils les servaient. Kino se pose comme subversif en proclamant : faites bien avec rien, faites mieux avec peu, faites-le maintenant ! C’est exactement ce qu’un patron d’entreprise demande chaque jour à ses ouvriers. Et quand un spectateur s’inquiète du pourquoi avoir choisi comme appellation Kino, alors que nécessairement ce mot renvoie à une page importante de notre histoire du cinéma, ne serait-ce qu’en pensant aux Kino-Pravda de Dziga Vertov, on lui fait comprendre que c’est une pure coïncidence. On se souviens alors qu’un jour René Char et ses amis étaient allés casser la figure à un limonadier qui n’était pas à la hauteur du nom de son débit de boissons : Le Maldoror. Le métier de poète est de défendre les mots. Le métier du poète électronique est de défendre les images.
Mais on a vu pire. On a vu un groupe de musique donner un concert intitulé Les nuits de cristal, et prétendre ignorer la connotation nazie de cette appellation.

Le libéralisme est une usine à oubli. L’aliénation ne concerne plus seulement le travailleur en tant que producteur mais aussi en tant que consommateur de la totalité de sa vie, de ses amours, de ses loisirs, de ses mots, de ses images, de soi-même. Le libéralisme a su réaliser intégralement ce qui apparaissait auparavant comme des projets révolutionnaires : détournement des signes, désacralisation de l’art, sacralisation du banal, production de non-sens, désagrégation d’une conscience collective au profit de l’individualisme.
L’art n’a jamais autant si bien servi l’idéologie dominante.

Marc Mercier, janvier 2003.
ce texte est initialement paru dans le numéro 3 de la revue Les archarnistes.




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