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Caligula de Tinto Brass
— par Francis Moury —


Note : Ce texte est initialement paru en tant que critique de dvs sur le site dvdrama, d'où la forme du texte. Bien que cineastes.net s'intéresse plus aux films qu'aux supports commerciaux de diffusion de copies vidéos de ces films, il a été décidé en accord avec l'auteur, de publier ce texte tel quel.
Le texte à juste été légerement revu et corrigé par l'auteur.

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*

Metropolitan Filmexport & Seven Sept présentent

Édition " "prestige" " censurée 100’40’’ + édition " "collector" intégrale " 149’11’’

DVD PAL zone2 sorti en 2003

Format original 1.85 respecté 16/9 compatible 4/3 - DD5.1 version anglaise et française.

 

 

 

CALIGULA

(tournage 1976-77 — sortie 1979-80)

 

 

 

FICHE TECHNIQUE


Prod. Franco Rossellini (Felix Cinematografica s.r.l.

Bob Guccione (Penthouse Films Int.)

Dir. Prod. Giancarlo Lui, Sergio Galliano

Mise en scène : Tinto Brass & B.G + G.L. (séquences add.)

Dir. Ph. Silvano Ippoliti

Scr. Gore Vidal & Masolino d’Amico (adapté d’après le roman historique de G.V.)

Dir. Art. Danilo Donati

Mont. Nino Baragli

Mus. Paul Clemente (+ extraits de S. Prokofiev et A. Katchaturian)

.

 

CASTING

Malcolm McDowell Caligula

Teresa Ann Savoy Drusilla

Helen Mirren Caesonia

Peter O’Toole Tibère

John Steiner Longinus

John Gielgud Nerva

Guido Mannari Macro

Paolo Bonacelli Chaerea

Leopoldo Trieste Charicles

Giancarlo Badessi Claude

Mirella Dangelo Livie

Adriana Asti Ennia

Anneka Di Lorenzo Messaline

Lori Wagner Agrippine

et aussi le cheval " Incitatus " = " lancé d’un mouvement rapide ou impétueux " en latin.

 

 

 

Résumé du scénario :

Histoire de l’accession au pouvoir et du règne aberrant de l’un des 12 Césars : Caesar Caïus Caligula (12-41 de notre ère). Il était le fils du général romain Germanicus et d’Agrippine. Succédant à Tiberius dont Germanicus était le fils adoptif, il est empereur romain de l’an 37 (date de la mort de Tibère qui s’était retiré à Capri depuis près de 10 ans - où il s’adonnait à de sanguinaires débauches) à l’an 41. Sa folie le rend odieusement célèbre dans les annales romaines. Provoquant la colère du sénat en raison de ses crimes et de sa licence, il est victime d’un complot et périt assassiné à Rome.

 

 

Note sur l’aspect physique du coffret "collector" : très bel objet avec un travail des illustrations aux couleurs remarquables et une belle pièce de monnaie en relief cartonné à l’effigie de l’empereur qui en fait un objet à part esthétiquement, correspondant pleinement aux affiches originales du film, tant française qu’étrangère. Belles sérigraphies à dominantes bleues et rouges des DVD eux-mêmes.

1) IMAGE

édition "prestige"

1.85 — 16/9 compatible 4/3. Copie ayant servie à la mastérisation un peu moins contrastée et définie que celle présentée sur la " "collector" " Les noirs ne le sont pas autant et les couleurs sont un peu délavées par rapport à la version " "collector" ". On relève quelques poussières blanches, quelques griffures, et un certain grain qui n’est d’ailleurs pas grave. Le coupes engendrées par la censure provoquent quelques ruptures de plan rattrapées du mieux possible au montage mais parfois sensibles. Cela dit, l’encodage 16/9 magnifie ce qui reste du film au mieux. En soi, globalement satisfaisant.

Édition ""collector""

1.85 — 16/9 compatible 4/3.

Copie d’origine bien plus belle. Bel étalonnage. Mastérisation numérique supérieure à tous points de vue. La gestion des noirs, des couleurs, du contraste, de la définition : le tout est assez somptueux et largement un cran au-dessus de l’édition " "prestige" ". Le grain existe encore mais n’est pas aussi sensible. On aurait aimé un lissage parfait : mais enfin ne nous plaignons pas. Pratiquement aucun défaut physique (poussières blanches, griffures de l’édition " "prestige" ") ne demeure.

 

2) SON

Édition "prestige"

Version anglaise sous-titrée français ou version française, toutes deux remastérisées en DD5.1. Excellent doublage français mais arrière-plans sonores, effets, etc. un peu atténués par rapport à la v.o.s.t.f. mieux équilibrée. La musique ou certains effets sonores sont parfois volontairement accrocheurs et semblent sortir de leurs gonds, ce qui correspond à la copie cinéma d’origine. Ce film étant tout sauf " réaliste ", cet aspect " théâtrale " du jeu avec ces deux éléments fait partie intégrante du film. Détail amusant : étant donné la connotation négative de ce phonème lorsqu’il est entendu par une oreille française, le général des prétoriens Macro change de nom et devient dans la v.f. "Macron " !

Édition ""collector""

Version anglaise sous-titrée français ou version française, toutes deux remastérisées en DD5.1. Résultat identique à tous points de vue.



3) INTERACTIVITE

Navigation agréable et rationnelle, intuitive. Belles animations pour chaque sous-menu avec effets sonores (coups de tonnerre, musique du film, etc.). Aucune bande-annonce en revanche dans aucune des deux éditions. Lacune assez surprenante. Si on insère le disque contenant le film et qu’on veut le voir sans avoir fait de choix particulier, il démarre en v.f.

- Édition "prestige" : Film — Langues — Chapitres — Bonus.

- Édition "collector" : DVD 1 : Film — Langues — Chapitres

DVD 2 : Bonus " Dans l’arène "

Contenant 76’ de bonus inédits par rapport à l’édition " "prestige" ". Le titre du disque de bonus veut évoquer sans doute quelque chose de Gladiator mais la similitude s’arrête là !

- Édition "prestige" : chapitrage en 28 sections titrées de 7 x 4 écrans animés, dont les bandes sonores en v.f. passent d’un écran à l’autre automatiquement tout le temps qu’on reste fixé sur chacun des 4 groupes d’écrans.

- Édition "collector" ; chapitrage en 39 sections titrées selon le même principe.

Code parental disponible dans les deux éditions, la "prestige" censurée interdite au — 16 ans et la "collector" " intégrale " interdite aux — 18 ans. On n’a d’ailleurs pas compris comment l’activer car on a été incapable de repérer son emplacement ou une quelconque inscription iconique le symbolisant. Comme on n’en avait d’ailleurs nullement la volonté, cela ne tombait pas plus mal !

L’édition "prestige" comporte les bonus sur le même disque que le film tandis que la "collector", qui comporte 2 bonus de plus utilise pour eux un disque entier à part et que son premier disque comporte le film en version non-censurée et le chapitrage.

Bonus édition " "prestige" "

  1. Le making-of (48’, 4/3, v.o.s.t.f.) : il s’agit de A documentary on the making of Gore Vidal’s Caligula produit et réalisé par Giancarlo Lui et présenté en 1981.
  2. Il mélange interviews de créateurs du film et de journalistes et images parfois impressionnantes du tournage et des " sets " en 1.33 standard (4/3), images du film provenant d’une copie 1.85 d’époque, d’une remastérisée 1999 (USA) ou 2003 (France) flambante.

    Il est inoubliable en raison d’une voix d’outre-tombe " off " conçue pour effrayer encore plus — et appâter tout autant— le spectateur que l’avertissement de mise en garde qui l’ouvre : incroyable et authentique voix de bande-annonce classique qui débite les liaisons entre les interviews sur le ton de l’horreur sous-jacente ! Bel effet commercial !

    La dégaine du co-producteur Bob Guccione — on ne voit pas une fois Franco Rossellini, incroyable tout de même !! - chemise ouverte jusqu’au nombril sur 5 médaillons et chaînes en or, parlant à table en marbre où sont artistiquement posées des grappes de raisin et autres signes connotant le film, est, elle aussi, hallucinante en raison de son aspect vulgaire et agressivement " nouveau riche ". Mais la surprise provient de l’intelligence et de la sincérité absolue de Guccione : sous cet aspect physique caricatural, il s’est voulu producteur d’un nouveau genre de cinéma offrant un mélange inédit. Il le dit, défend son film et cela sonne absolument juste du début à la fin. Il est évident qu’il ne s’agissait pas seulement à ses yeux d’un emballage pour " Pets of the month ". De la conception au résultat, force est d’avouer que Guccione est un producteur important, tout comme Franco Rossellini, de l’histoire du cinéma.

    La " frime " insupportable de Gore Vidal, pourtant scénariste intelligent - il a écrit pour Wyler Ben-Hur [Ben-Hur] (USA 1959), Arthur Penn, Mankiewicz, et bien d’autres - est aussi très pénible mais comme pour Guccione, certains de ses propos se révèlent très pertinents et intelligents et nous le rendent bien plus sympathiques que ce que son attitude filmée et filmique laissait présager : il voulait que Caligula fût un film " moderne " conçu comme un rêve (" a kind of a dream ") que nous rêvons tous secrètement la nuit.

    Brass pour sa part insiste sur l’idée classique du pouvoir absolu engendrant la folie en raison de sa nature ontologiquement mauvaise mais fascinante par l’énergie qu’elle dégage et qu’il veut restituer.Bob Guccione voudrait bien réconcilier les " contributeurs " à cette " grandiose œuvre d’art foncièrement collective " dont l’auteur premier est le scénariste et non le réalisateur. On le sent très tendu à ce stade. Malcolm McDowell a pour sa part une interprétation politique amusante, car bien anachronique, d’un empereur Caligula comme anarchiste luttant contre la bureaucratie. On sent que ce genre de propos vise une cible bien précise (la cible de l’époque : l’intelligentsia " de gauche " rompue au commentaire de Marx par Trotski) et sa finalité sonne plus " pornographique " au sens commercial que tout le reste de ce qui est dit ! On n’y croit pas un instant et le renseignement fourni au sujet de l’acteur dans le bonus suivant (cf. : " b " infra) par Guccione nous confirme dans cette impression.

    Moment drôle : Victor Vramant (qui est-ce ?!! Style Unifrance BCBG en costard cravate, d’ailleurs pas bête du tout et assez sympathique) évoque la controverse entre Vidal et Brass et une voix féminine américaine recouvre la v.f. par une traduction tandis que des sous-titres français traduisent ce qu’on aurait pu entendre tranquillement : tyrannie de la piste sonore unique ! Même chose lorsqu’il intervient une seconde fois pour dire qu’à son avis le film, d’après la scène à laquelle il a pu assister, sera original et intéressant !

    Autres interviewés : Helen Mirren, jolie et énigmatique, simple et qui résume d’une phrase laconique avec un petit sourire ce qui constitue la raison d’être du film dont le tournage est interdit aux journalistes mais pas à tous. Certains y ont été et en parlent : une américaine y a passé une journée. Elle est simple et gentille mais n’apporte pas grand chose…

    Quelques détails matériels utiles : le film a nécessité la construction de 64 décors, 13 Penthouse girls ont été mises à contribution… etc. Guccione synthétise son point de vue encore une fois : il a voulu, pour la première fois dans l’histoire du cinéma selon lui — et c’est vrai - unir le cinéma underground, le cinéma X et le cinéma traditionnel en donnant au mélange toutes les chances artistiques et financières de réussite. Son film, dit-il fièrement, est donc bien plus " paganographique " que pornographique.

  3. Les secrets d’un tournage mouvementé — Extraits d’un entretien avec le producteur Bob Guccione paru dans Penthouse de mai 1980 sur l’histoire générale du tournage décomposé en 4 parties : la saga Caligula - le choix du réalisateur - les décors - les acteurs.
  4. Ce sont des extraits de textes fixes sur fond noir dont la présentation est lisible et bien aérée. Ils établissent le jugement du producteur sur ses collaborateurs et sont donc subjectifs mais bien entendu passionnants en raison de leur franc-parler et de leur virulence. Guccione avait rencontré Brass alors qu’il montait Salon Kitty [Salon Kitty] (Italie, 1976) et avait apprécié son talent " brut mais qu’on pouvait affiner. " mais conclut qu’à ses yeux " Brass a saboté le film " après avoir semblé " coopérer " au début. En fait, il décrit un rapport de forces entre son clan (lui et ses filles de Penthouse) et " Brass et son gang ".

    On y apprend des précisions matérielles très importantes sur l’incroyable odyssée du négatif entre Rome, Londres, Paris (où furent tirées les premières copies positives  !) et New York, les procès que le film déclencha entre ses collaborateurs en raison de leur désaccord, les noms (John Huston notamment !) des réalisateurs qui avaient été contactés par la production avant Brass et les raisons pour lesquelles on leur préféra Brass, sans parler des raisons pour lesquelles on le renvoya.

    Mais on regrette qu’un tel témoignage n’ait pas été disponible pour l’autre producteur du film, Franco Rossellini. Guccione précise à un moment leur communauté de point de vue sur un point fondamental : ils étaient tous deux mécontents du travail de Brass qui avait filmé 200km de pellicule (" assez pour faire 50 Ben-Hur " : peut-être cette estimation est-elle légèrement exagérée) mais avait " ignoré la moitié des décors et des accessoires créés par Danilo Donati " la " vraie star " du film selon Guccione. Donati avait été le directeur artistique du Fellini-Satyricon [Satyricon] (Italie, 1970) de Federico Fellini et sa collaboration au film est en effet magnifique. Sur les acteurs, Guccione n’est pas moins indépendant et sincère : Malcolm McDowell ? Un excellent acteur mais d’une pingrerie rarissime : il n’a jamais payé un café à personne ! Peter O’Toole a détesté Brass au premier regard et usait un peu trop de drogues telles que l’alcool au point qu’il finit par devenir source de dépenses et de retards, pour finir par être " ingérable ". Grands éloges de Gielgud et Helen Mirren : le premier a fait son travail " sans murmure, sans intrigues et sans problèmes " et la seconde " est de la même veine ".

  5. Filmographies : utiles et très soignées dans lesquelles on n’a relevé qu’une erreur que nous pardonnons bien volontiers tant le travail est sérieux. Il faut les consulter pour avoir une idée exacte de la qualité et de la variété des comédiens prestigieux qui furent de l’aventure. Malcolm McDowell

On aurait pu y rajouter celles d’Adriana Asti, de Mirella D’Angelo et John Steiner. On aurait pu mentionner aussi que les deux protagonistes de la célèbre scène lesbienne, Anneka Di Lorenzo et Lori Wagner, avaient été ré-embauchées par Bruno Corbucci à l’issue du tournage pour reprendre exactement leurs mêmes rôles dans Messalina ! Messalina ! [Messaline, impératrice et putain] (Ital. 1977, sorti en France en 1981) produit par Franco Rossellini début 1977 afin de rentabiliser les décors toujours debout de Caligula. À tel point que certains éléments de décors construits par Donati sont davantage visibles dans le Corbucci — voire même visibles pour la première fois - que dans le film initial.

d. Lien Internet avec le site de Tinto Brass et celui de Metropolitan Filmexport si on insère le DVD dans un lecteur DVDRom d’un ordinateur équipé d’Internet.

Bonus édition " "collector" " : Dans l’arène.

a) Making of intégral : 56’30’’ contenants des plans de torture (16’57’’ à 17’35’’), d’inserts sur des actrices nues dont une répétant une scène amorçant une fellation (37’30’’ à 37’53’’), de fragments d’orgies d’interviews de deux " Penthouse girls " ayant hardé sur le film, l’anglaise Jane Hargrave et l’américaine Lori Wagner entrecoupés d’un ou deux plans identiques d’interviews de journalistes présents dans la version coupée (39’45’’ à 46’03’’).

b) Interview inédite de Tinto Brass : (en 4/3, plans fixes échelonnés, 8’50’’) divisée en 6 sections : Premier émoi érotique — Du bordel au cinéma - érotisme ou pornographie ? — Les fesses, message érotique — le casting — cinéma érotique d’aujourd’hui.

Très intéressant. Brass s’exprime dans un très bon français et donne plusieurs indications importantes. Pour lui la pornographie est un érotisme sans langage. Il cite Roland Barthes, évoque la perfection du cercle comme possible idéalisation des fesses, insiste sur le moment du casting comme mesure de la pudeur. Il explique que l’émotion érotique est selon lui engendrée par une conquête de l’interdit. Cette " morbosita " de l’érotisme existe en Italie à cause de la prégnance culturelle et de la notion de péché. Celles-là qui manquent selon lui aux actrices des pays de l’Est pour pouvoir s’élever de la pornographie à l’érotisme. L’idée de réalité de l’acte sexuel comme argument de qualité d’un film érotique lui semble aussi absurde que l’idée d’un film de gangster supérieur aux autres du même genre parce qu’on y tuerait " pour de bon " les acteurs ! Savoureux aspects biographiques : la ville de sa jeunesse, Venise, comportait le même nombre de bordels que de salles de cinéma (30 ou 38 ?) et le passage de l’une à l’autre au cours de la même soirée était quasi-rituel pour les jeunes italiens de son époque.

c) Les secrets d’un tournage mouvementé.

Idem que le bonus correspondant en "prestige" mis à part : des ajouts importants de Guccione dans la partie La saga Caligula et l’adjonction d’une section Caligula, un film porno ? Les adjonctions à la première section contiennent des éléments inédits - analysée d’ailleurs par Cognard dans son commentaire audio du diaporama - complétant la question du tournage quasi-clandestin de certaines séquences pornographiques par le producteur contre son metteur en scène, certaines anecdotes relatives à Anneka Di Lorenzo et Lori Wagner et aux séquences d’orgies, etc. On apprend que Guccione a refusé de soumettre le film monté à la Motion Picture Association of America : il n’a pas de visa ! Il confirme avec classe sa position : " Nous avons fait par le biais de l’image ce que font les auteurs et les historiens avec des mots. "


d) Les filmographies : idem que bonus " "prestige" ".

e) Diaporama commenté par François Cognard :

formats divers pour des plans, des photos de tournage ou d’exploitation de qualité technique variable, sur lesquelles on zoome pour détailler une expression, un détail matériel. 12’ François commente à un haut débit (contrainte de l’exercice qu’il a rédigé préalablement avec soin) les divers matériels en analysant justement certains points négligés par les autres bonus. On apprend ainsi que Silvano Ippoliti était le directeur de la photo attitré de Brass — il était déjà sur Salon Kitty — que Danilo Donati est décédé il y a peu, que le consultant gastronomique du film était celui employé par Marco Ferreri sur La grande bouffe (France, 1973)— savoureux détail que seul un passionné pointu du film comme François pouvait nous apporter !- etc. François a le sens de la formule et de la synthèse : il n’a pas été journaliste à Starfix pour rien : il pose une exacte et intéressante opposition entre l’érotisme Brassien et l’érotisme Penthousien, évoque une évidente " tentation fellinienne " qui nous semble juste mais qu’il nuance d’une intéressante hypothèse : celle d’un " tombeau " de cette tentative qui s’érige au fur et à mesure que le film se déploie. Parfois, la bande son originale française ou originale recouvre un peu ses paroles mais elles restent toujours audibles.


f) Lien vers les sites internets : idem que bonus " "prestige" ".




4) CRITIQUE COMPARATIVE DES DEUX VERSIONS

Remarque préliminaire sur les différentes versions exploitées de Caligula :

Sorti à Paris le 2 juillet 1980, la durée de la copie exploitée de Caligula en salle était de 136’ selon la Saison cinématographique 1981 qui mentionnait que les coupes exigées par la censure étaient de 30’ " environ ". En fait le film fut tourné pendant l’été 1976 et le montage achevé début 1977. Mais il ne sortit, en raison des divers procès intentés par les uns et par les autres, qu’en 1979 ou 1980 suivant les pays. L’édition " "prestige" " interdite aux moins de 16 ans d’une durée de 100’est donc loin des 136’ en question et encore plus loin des 148’ de l’édition " "collector" " proposée heureusement par le même éditeur et qui est la seule correspondant à la mythique édition VHS intégrale - distribuée quelques années après la " sortie salles " - par René Château donnée pour 150’ approximativement. Elle n’en est pas moins assortie, tout comme l’édition " "collector" " d’un code parental activable à volonté : pourquoi pas ? Nous n’avons d’ailleurs pas trouvé la manière de l’activer !

Saura-t-on jamais d’ailleurs, sur les 200 km de pellicules tournées au total, ce qui peut correspondre à une copie zéro ? Et aux yeux de qui recevrait-elle cette appellation puisque le tournage, la fabrication du négatif et la distribution du film tout comme ses ventes à l’étranger furent marquées de la malédiction du désaccord entre ses créateurs. Dans l’histoire du cinéma, une semblable malédiction entraîne toujours une histoire chaotique a posteriori du matériel d’exploitation lui-même : Caligula ne déroge pas à la règle. D’autant que la nature même de cette entreprise unique recoupe un autre conflit non moins générateur de remontages : celui de trois types de cinéma, le " traditionnel ", " l’érotique " et le " pornographique ". Rien d’étonnant donc qu’on relève au fil des vérifications de durée une version anglaise de 103’, une américaine de 102’ " R-rated ", une de 156’ " unrated ", une italienne de 210’ (complète apparemment — comment avec une telle durée ne le serait-elle pas ? — mais quand sera-t-elle reprise et qui en a les droits ?!) et des données métriques pour les deux versions italiennes : 4135m pour celle de 1979 et 3.421m pour celle remontée en 1984. Robert H Rimmer, The X-Rated Videotape Guide, éd. Harmony Books, N.Y. revue et corrigée, p. 341, est pour sa part en extase devant la cassette video complète et " explicite " de…150’. Les titres ont évolué avec la même énergie. À l’origine on avait un Gore Vidal’s Caligula restitué tel quel par le documentaire du "making of", ensuite un Caligula qui prévaut naturellement aujourd’hui en France, aux USA, etc., un Io, Caligola correspondant à la reprise remontée italienne de 1984 et même un Caligola semble se promener quelque part !

Ces éditions " "prestige" " et " "collector" " correspondent donc d’une part à la possibilité de mettre la main sur un matériel calibré pour tel ou tel marché et d’autre part à un niveau de censure donnée et fluctuant lui aussi : celui des supermarchés et grandes surfaces, d’une part et de certains distributeurs grands publics de biens culturels d’autre part qui refusent de présenter, " hic et nunc ", des films pornographiques. Le " "prestige" " est donc plus commercial qu’artistique : son mérite est surtout de permettre une existence de l’autre version plus complète même si peut-être pas " intégrale ". On nous offre d’une part un Caligula de 100’ et d’autre part un Caligula de 148’ plus conforme au rêve Guccionien, dont le matériel de base est bien sûr identique.

Notice préliminaire sur la fidélité à la réalité historique de Caligula.

Dans l’immédiat étudions un premier problème : le film, dans ses deux versions ici proposées, est-il fidèle à la vérité historique ? Eh bien oui, c’est une biographie grosso modo fidèle aux sources historiques dont nous disposons à quelques anachronisme sévères ou contre-vérités près, à quelques hypothèses un peu vite assumées (Tibère fut-il ainsi assassiné ?), sans parler de telle scène de sexe invérifiable.

Le choix de Malcolm McDowell correspond lui-même assez bien physiquement, les yeux mis à part, au portrait tracé par l’historien latin Suétone (75-160 de notre ère, environ) dans sa Vie des 12 Césars, 50 : " (…) Cou grêle, tempes creuses, yeux creux, tête hirsute, aspect farouche (…)  " qui précise que le jeune empereur souffrait cruellement d’insomnies (point bien respecté par le film), d’épilepsie (oublié par le film), qu’il méprisait les dieux (romains traditionnels), avait une peur panique du tonnerre... Ce dernier point est contredit par le film dans lequel Caligula danse sous l’orage et semble l’apprécier. La seule mention que l’on trouve de Caligula dans Plutarque, Vies parallèles / Vies des hommes illustres, § Antoine, précise que " Des fils de Germanicus, Caïus [Caligula], après un règne fort court, qu’il signala par sa démence, fut tué avec sa femme et sa fille. Agrippine (…) épousa en secondes noces l’empereur Claude, qui adopta le fils de sa femme, et le nomma Néron Germanicus. (…) Il était le cinquième descendant d’Antoine. " - Il avait été surnommé Caligula (diminutif de " Caliga ", en latin : " petite botte ") par les soldats au milieu de qui il avait passé sa jeunesse et qui lui témoignaient pour cette raison une grande affection. Sa sinistre mais célèbre devise " Oderint dum metuant ! " - " Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! " - est reprise telle quelle dans le dialogue avec sa sœur. Son regret que le peuple romain n’ait pas qu’une seule tête qu’on puisse ainsi couper plus facilement est également présent et fut bien prononcé par ses lèvres.

La chronologie principale est respectée : Tibère (règne de 14 à 37) — Caligula (37-41) — Claude (41-54) sont en effet les trois premiers empereurs de ce qu’on nomme la " dynastie Julio-Claudienne " dont le dernier est Néron (54-68). Caligula descendait en fait d’Antoine (celui qui fut amoureux de Cléopâtre). Remarquons à cette occasion que McDowell est la seconde incarnation haute en couleurs de la période cinématographique 1950-2000 de ce personnage, puisqu’il faut rappeler ici le déjà étonnant Caligula interprété par Jay Robinson dans Demetrius and the Gladiators [Les gladiateurs] (USA 1955) de Delmer Daves. Le film de Daves était en revanche historiquement plus fantaisiste car il ne semble pas que Caligula se soit intéressé particulièrement à la tunique du Christ ni qu’il lui ait attribué un pouvoir magique. Il est vrai que le scénario du film de Daves avait pour but de prolonger The Robe [La tunique] (USA 1953) d’Henri Koster, premier film tourné en cinémascope panoramique (inventé par un français, Henri Chrétien, à qui Skouras, le patron de la Fox à l’époque, avait acheté le procédé de fabrication) et son stéréophonique et qui narrait justement l’histoire de cette tunique aux premiers temps du christianisme persécuté sous l’empire romain.

On se demande en revanche comment Nerva (né en 22 et empereur de 96 à 98) peut être conseiller de Tibère et très âgé. Il est vrai que la vraisemblance peut permettre de penser qu’il s’agit d’un autre Nerva. On entend prononcer aussi le nom de Galba vers le dernier tiers : c’est en accord avec sa biographie.

Concernant la vie de l’empire à cette époque, Tacite, Histoires, I §LXXXIX précise froidement : " (…) sub Tiberio et Gaio [= [Caïo] Caligula] tantum pacis adversa ad rem publicam pertinuere (…) " que Burnouf et Bornecque, dans leur édition-traduction des Classiques Garnier (Paris, 1954) traduisent par : " (…) sous Tibère et sous Caïus, seuls les malheurs de la paix pesaient sur l’ensemble des citoyens. (…) " ce qui, sous sa puissante forme ramassée à l’ironie hautaine qui est stylistiquement la marque de ce grand écrivain, veut bien dire que, a contrario, la période fut dénuée de guerre et la sûreté intérieure comme extérieure de l’empire maintenue. La belle scène d’extérieur nocturne pendant laquelle Caligula erre dans une rue pouilleuse, ivre et se fait jeter en prison contient de nombreux détails archéologiquement exacts : le " panier à salade ", le " toboggan " qui amène en prison, le type de pavés de la rue, les effigies des dieux, etc. L’incroyable et démesuré supplice appliqué à Macro est hélas réaliste compte tenu de ce que l’on sait de l’époque.

Sur la politique de l’époque, le tableau est également correct. Léon Homo, Nouvelle histoire romaine, III, §2 Les dynasties de l’âge d’or, éd. Fayard, Paris 1969, pp.249-251 nous confirme que Tibère, en dépit du fait que son règne se soit terminé dans un " régime de terreur et un bain de sang " fut néanmoins " le plus constitutionnel des empereurs ", très attaché à associer le Sénat et les corps constitués à l’administration quotidienne. Tibère mort, Caligula fut " reconnu sans difficulté par le Sénat et par l’armée. Mais ce cerveau fêlé et ce déséquilibré, cet autoritaire, qui le premier tenta d’introduire à Rome un despotisme théocratique du type oriental, ne tarda pas à sombrer dans la folie furieuse. Un tribun de la garde prétorienne, Chaerea, en fit justice et l’abattit dans un cryptoportique de son palais. ". Le Sénat voulait profiter de l’occasion pour rétablir un régime républicain mais l’Armée, bénéficiaire du régime impérial, entendait bien, au besoin par la force, le maintenir : c’est ainsi que les prétoriens remplacèrent dans la précipitation Caligula par Claudius.

Concernant l’aspect religieux étrange illustré dans le film, il est aussi conforme à ce que l’on sait pour le fond. Jean Bayet, La religion romaine — Histoire politique et psychologique (éd. Payot, coll. PBP, Paris 1976) IV, 10, §2, précise que " (…) La stabilisation d’une religion gréco-latine n’empêchait pas, d’autre part, les empereurs-grands pontifes de la marquer d’accents différents ; d’après leurs préférences propres, mais aussi, selon toute vraisemblance, pour répondre — soit par complaisances soit par raidissement — à certains mouvements de l’opinion. A celle-ci Caligula semble avoir cédé en rétablissant le culte officiel d’Isis, proscrit par son prédécesseur Tibère (…) ". Il fit élever, ajoute Bayet, un temple officiel à cette déesse égyptienne vers 38 sur le Champ de Mars (le dieu romain de la guerre) et est historiquement responsable d’un pogrom (l’un des plus sanglant de l’histoire romaine) à l’encontre de la communauté juive d’Alexandrie, accusée de ne pas pratiquer le culte impérial. Les considérations relatives à la divinisation de l’empereur après sa mort que l’on entend dans le dialogue (séquence de Tibère et autres) sont exactes.

Quant aux orgies, aux dépravations et actes de sadisme divers que reproduit avec plus d’audace la version " "collector" ", tous semblent aussi correspondre à la stricte réalité. Sans parler de la nomination comme consul par Caligula de son cheval " Incitatus " qui est avérée par toutes les sources. L’aristocratie impériale lui reprocha d’avoir dilapidé les trésors amassés par Tibère en fantaisies dispendieuses ou absurdes. Reproche objectif qui s’ajoutait à ceux que l’on pouvait légitimement déjà lui faire.

Version courte édition " "prestige" "

Le film n’est plus que l’ombre de lui-même.

Non seulement des plans d’inserts détaillant des actes sadiques ou sexuels sont absents mais encore des séquences entières dans lesquelles sont mélangées de tels plans à des éléments purement dramatiques, ce qui nuit sérieusement à la caractérisation psychologique et à la densité dramatique du tableau d’ensemble. Ainsi le " jugement de Caligula " dédoublé entre le pesage de deux documents administratifs pour trancher un litige entre deux sénateurs et l’annonce à Ennia de son exil à l’issue de son bain de sperme est-il réduit à rien. Mentionnons le minutage de quelques plans ou séquences coupés : 12’51’’, 17’20’’, 17’47’’ à 18-45’’ (séquence Tibère), 19’03’’, 20’18’’, 20’38’’, 21’12’’, 26’-27’ (il nous semble que cette séquence de lit avec Drusilla est coupée), 32’42’’ à 35’45’’ (" Avec Caligula, ce sera pire encore… " dit un esclave, entendu par Caligula : plans de tortures à venir, objectives ou fantasmées, le tout suivi d’une séquence où Macro prouve sa fidélité à Caligula en posant son bras sur le feu), 47’58’’ à 48’02’’ (fellation entre deux gardes), etc.

Le résultat reste visible et cohérent mais le film manque un peu de souffle et d’ampleur dans les détails. Car en coupant certains plans, on a coupé les éléments de décor, le travail de la lumière qui allait avec eux, les arrières-plans qui les soutenaient parfois, etc.…

Le travail remarquable de montage, fluide et nerveux, de Nino Baragli - monteur attitré de Sergio Leone mais aussi de Pasolini et d’autres - est préservé dans ce qu’il reste du film. Mais, puisque à tout moment des coupes sont intervenues (entre 1 ou 2 secondes jusqu’à 10’ d’affilées) et cela tout du long, inévitablement la substance, l’effet d’ensemble, le travail de la mise en scène, sont atteints. Le censeur qui a coupé cette copie a coupé aussi bien dans du Brass que dans du Guccione & Lui sans qu’on puisse au fond savoir qui est le plus perdant.

Le film respire mal par lui-même puisqu’il contient moins d’extérieurs que d’intérieurs. Il est souvent claustrophobique. Amputé ainsi, il respire encore moins et on a parfois l’impression de se trouver devant un téléfilm " gonflé " d’une ou deux séquences (Le supplice de Macro) constituées parfois de 4 ou 5 plans seulement (l’ascenseur de Tibère, des plans à dominantes rompus par une seule couleur qui entre dans le champ, des travelling latéraux très surprenants, etc.) heureusement très " spectaculaires " qui remontent indéniablement une sauce qui sinon eût été par trop douceâtre.

Le film est étonnant par son mélange de " performance " en effet très underground et son intimisme anti-spectaculaire allié au spectaculaire le plus éblouissant et le plus frappant. On peut passer d’un gros plan à un plan d’ensemble gigantesque en continuité : l’effet de surprise est continuel pour qui voit le film pour la première fois et son suspense, cela va sans dire mais encore mieux en l’écrivant, est réellement terrifiant. L’ombre de la folie plane constamment et ses effets redoutables sont craints autant qu’attendus par le spectateur.

Notons que quelques plans " hard " assez explicites (un empalement sur un olisbos dans la pénombre, etc.) et que certains plans de torture pénible (le supplice du vin chez Tibère) subsistent curieusement dans cette version.

Version longue édition " "collector" " dite " intégrale "

Ici sont restituées les séquences spectaculaires de la prostitution imposée aux épouses des sénateurs dans leur version hard (séquence lesbienne célèbre, fellation célèbre), le bain de sperme d’Adriana Asti, les plans célèbres du bébé naissant de Césonia, les plans lesbiens des prêtresses d’Isis, les éléments pornographiques et sadiques de la visite à Tibère, etc.

Le film acquiert une stature bien différente : hallucinante tentative réussie de mariage d’un film traditionnel à la syntaxe brillante, travaillée et au sujet classique et puissant avec des insertions de scènes pornographiques absolument — sinon objectivement - historiques et justifiées par l’action qu’elles renforcent au lieu de l’appauvrir. Le pari Guccionien est vraiment réussi.

Film sur la folie tourné dans des conditions elles-mêmes étranges, ce péplum est une œuvre originale et unique dans l’histoire du cinéma qu’il faut avoir vu au moins une fois.

L’interprétation en est remarquable : la plupart des acteurs principaux anglais sont issus de la Royal Shakespeare Company et il fallait oser organiser cette rencontre au sommet entre les Penthouse Girls, le décorateur de Fellini et Pasolini (Danilo Donati), le monteur de Leone et de Pasolini (Nino Baragli), un metteur en scène baroque et fin, et le cinéma de genre populaire le plus classique.

L’esthétique du cinéma fantastique s’immisce plus d’une fois au sein de la continuité : présages maléfiques des corbeaux, tortures, meurtres violents, le personnage hallucinant et muet du fou promu garde du corps… tout cela renforce la virulence du film. On a reproché à Guccione ses déclarations concernant la nécessité de tourner à Rome puisque son film ne montre pas ce qu’on montre habituellement dans le péplum : des monuments, des villes, des mouvements de foule ou d’armées. La seule bataille du film est un simulacre. La seule scène de navigation est une navigation en chambre (si l’on peut dire : la scène est incroyable). Mais les quelques éléments monumentaux de décors sont exploités avec un tel brio et un tel sens visuel qu’on oublie bien vite les références filmographiques.

Brass comme Vidal en sont en partie responsables : ils ont au fond tous deux revendiqué l’aspect psychologique comme premier et déterminant l’aspect spectaculaire lui-même. La scène d’ouverture pré-générique (identique dans les deux versions) constitue déjà une géniale idée. Ce couple dans la forêt, libre, joueur, amoureux… on ne saura qu’après qu’il s’agit de Caligula et de sa sœur. L’effet de choc est subtil et intelligent et son économie de moyens annonce la qualité de l’ensemble (mise en scène, écriture, scénario). Résultat d’un travail collectif et d’un travail contrarié des volontés de chacun de ses créateurs individuels, Caligula est un film qu’on ne peut comparer à nul autre et qui travaille constamment contre le classement et la description, qui refuse l’identification et la raison. Réflexion sur le pouvoir, sur l’histoire, sur la face sombre de l’humanité : le film a plusieurs facettes qui ne cessent de se refléter les unes les autres. C’est un film distancé et réflexif qui, pris au premier degré, est un spectacle à la fois cinématographique et théâtral original.



Francis Moury, juin 2003






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