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Souvenirs des cinémas parisiens 1968-2000
ou petits souvenirs sociologiques d’un cinéphile-bis
— par Francis Moury —


Note : Ce texte est initialement paru dans la revue LES TEMPS MODERNES n°617 (57ème année, Paris décembre 2001-janvier-février 2002, pp.251-277). Certains fragments de ce texte - ceux consacrés au BRADY, au BERGERE - avaient également été repris sur http://www.cinerivage.com. Le texte à juste été légerement revu et corrigé par l'auteur.

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En hommage à Paul-Hervé Mathis

 

Note préliminaire : Je suis né en 1960. Enfant, mes parents m’ont emmené dans un certain nombre de salles où je ne suis allé qu’une fois et dont je ne me rappelle plus du tout le nom. Elles avaient déjà disparues vers 1975, époque où ma fréquentation est devenue assidue et régulière. De 1986 à 1999, tous les films nouveaux sortis en exclusivité et qui m’intéressaient ont été pour la plupart vus dans les salles des Champs-Élysées, notamment à l’UGC-Normandie.

ACACIAS

Je veux que ma mère m’y emmène voir The Time Machine [La machine à remonter le temps] (USA 1961) de Pal. Je saigne du nez avant notre départ (vers 1970) et je décide, en dépit de ma crainte que l’hémorragie ne reprenne pendant le trajet ou même pendant le film, d’y aller quand même. Je garde le souvenir d’une jolie petite salle bleue, très confortable, avec un public calme et attentif.

ACTION LA FAYETTE

Entre 70 et 80, l’un des temples de la cinéphilie américaine : j’y découvre Fuller (Underworld USA [Les Bas-Fonds de New York] (USA 1961) : pendant la séance, lorsque Béatrice Kay dit à Cliff : Darling,…When you kiss me…I die, une fille de l’assistance (la salle est comble) émet un mmmm ! mi-admiratif, mi-jaloux), Men in War [Cote 465] (USA 1955) d’Anthony Mann, etc. Salles petites mais sympathiques.

ACTION CHRISTINE

Vers 1985-90, salle très bien programmée : grande variété. Ouvreuses très sympa et nettement plus jeunes que la moyenne d’âge de la profession, une d’entre elles me confie qu’elle aime bien les jeunes mecs. Ils passent notamment les quelques films rares de Hayers, Crabtree, Gilling repris par la femme d’Alain Petit, Annie Petit et Jackson, et qu’on nous avait refusé au Bergère au motif que (je cite de mémoire la réplique téléphonique) j’ai déjà une sortie rive-droite et une rive-gauche, je ne vois pas ce que ça pourrait m’apporter de les mettre chez vous. A noter que ces salles Action offraient des publicités-affichettes des films parfois très jolies, accompagnées d’extraits critiques utiles.

ACTION ECOLE et GRAND ACTION

la grande salle était somptueuse. L’écran très bien adapté à la panavision. Grand souvenir de la projection de The Boston Strangler [L’étrangleur de Boston] (USA 1968) de Fleischer, de celle de The Yakuza [Yakuza] (USA 1975) de Pollack (vers 1986/7), de celle de The New Centurions [Les flics ne dorment pas la nuit] (USA 1972) - vu la première fois dans une autre salle, mais je ne me rappelle plus laquelle. Dans la petite, vu Merryl’s Marauders [Les maraudeurs attaquent] (USA 1962), Machine Gun Kelly [Mitraillette Kelly] (USA 1958).

ACTUA CHAMPO

Mon père m’y emmène voir The Haunted Palace [La malédiction d’Arkham] (USA 1963) à ma demande, vers 68 ou 69 (j’ai donc 8 ou 9 ans). La salle est bondée. Je suis étonné par le public : ils sont tous habillés pareil : de gros manteaux de peau ou de fourrure, et tous avec les cheveux très longs. A chacune des scènes qui me terrifie, ils éclatent de rire. Loin de me rassurer, leur réaction renforce ma terreur car je ne la comprend pas du tout. Lorsque Debra Paget et Vincent Price sont, dans la rue principale d’Arkham, entourés par les villageois aux yeux couverts de peau, je suis si effrayé que je demande à mon père de partir. Et nous quittons la salle.

Bien des années après, vers 1982/3, je vais y revoir un soir Apocalypse Now (USA 1979). Dans une petite salle. Et là, contrairement à la projection à laquelle j’avais été lors de la sortie du film sur les Champs-Elysées dans une salle dont l’écran était si grand qu’il absorbait les couleurs, la copie a de belles couleurs. Le même phénomène s’est produit pour The Thing (USA 1982). Trop grand écran sur les Champs qui délave les couleurs. Revu sur le petit écran du Brady, la copie a de magnifiques couleurs, nuancées et travaillées. Elles passent inaperçues sur vidéo et à la TV…

AGORA et/ou CIGALE

On n’y croisait pas Isocrate ou Eschine, mais Maciste all’inferno [Maciste en enfer] (Italie-Fr., 1962) et un karaté avec image ultra pisseuse, vers 1977 ou 78 ou 79. Ambiance survoltée, salle toujours pleine à craquer, dégueulasse, cradingue. Copies pourries en état 6 ou 7 ou ..X. Corollaire de La Cigale sur le même trottoir. A l’AGORA aussi ou à la CIGALE : vers 1981 ou 82 ou 3, vision de Go Tell the Spartan [Le merdier] (USA 1977) de Ted Post. Public populaire acquis d’avance et commentant l’action, en connaisseur. Lorsqu’une fraction d’herbe se soulève, révélant une trappe et que le chef de section anti-vietcongs va se faire tuer d’une balle dans le dos, des chuintements, des "Oh !", presque pour l’avertir, se font entendre dans la salle. Lors du suicide d’un sous officier, la salle est navrée. Le public, provenant de tous les endroits habitables de la terre, que tout cinéaste souhaite avoir, il était là, entre autres salles.

ALPHA-ELYSEES

Une après-midi de 86 ou 7, deux couples de touristes étrangers assis au fond de la salle (je ne sais plus laquelle) parlent, bougent, rient…on entend des bruits de fauteuil aussi et quelques têtes se retournent vers eux…Puis une voix : - Non mais dites - donc ce n’est pas un hôtel ici, alors arrêtez votre comédie, parce que je vais appeler la police ! Mais les deux couples rigolent et n’arrêtent rien du tout (probablement des fellations ou des masturbations). Dix minutes après, la police arrive effectivement et les embarque. A l’entracte suivant, deux ou trois mecs, dont moi, descendent fumer dans les toilettes. Arrive un homme d’une soixantaine d’années, en complet, qui nous dévisage. On l’a reconnu comme celui qui a gueulé contre les deux couples. On lui demande ce qui s’est passé, plus pour rigoler que pour être informé, puisqu’on a tous très bien compris. Énervé, il explique : - C’est un cinéma ici, ce n’est pas une maison de passe. D’ailleurs je vous signale qu’il est interdit de fumer dans les toilettes. Il tourne les talons. Réaction de notre petit groupe : même pas un "-Quel con ce mec, quel abruti!" de prononcé. Nous nous contentons d’échanger quelques regards, de légers sourires, de rallumer les cigarettes que nous avions éteintes, puis, bien entendu, de remonter dans la salle après avoir écrasé dans le couloir nos mégots avec nos pieds.

Un mercredi après-midi, j’y vais. Je présente l’argent à la caisse. - Mais il manque 5 francs, monsieur ! me dit la caissière. - Ben on est mercredi, telle est ma réponse. - Ah mais monsieur nous on ne fait pas de réduction le mercredi. - Ah bon, mais je croyais que tous les cinémas la faisaient ? - Mais non monsieur, c’est si on veut. Nous, notre patron ne la fait pas. Voilà… - Ben vous direz de ma part à votre patron que c’est un bel enculé." (à l’époque je ne connaissais pas encore F. Mischkind, ledit patron, qui est un homme cultivé et charmant.) - Oh ! Je ne lui dirai certainement pas une chose pareille, monsieur !

Les derniers temps de l’Alpha Élysées, une ouvreuse punk en cuir noir, bottines, très agressive avec les clients, me dévisage, comme tous les clients, pendant que je paye à la caisse. Elle tente d’instaurer un rapport de domination fondé sur une supposée culpabilité. Mais comme je sais qu’elle me laissera descendre seul dans le noir l’escalier et qu’elle m’accompagnera d’autant moins jusqu’à mon siège, je me dirige vers ledit escalier qui mène au sous-sol sans même la regarder. Elle me barre le passage et me demande de lui donner un pourboire.

- Pourquoi ? De toutes façons, tu restes ici et moi je vais en bas tout seul, non ?

- Mais ouais, c’est ça, pffff…"

BALZAC

A l’époque où Simsi en est le gérant, je vais le voir et lui propose de poursuivre chez lui ce que j’avais fait pour Boublil. Je lui propose par exemple un hommage à Cronenberg. Cela vers 1986. Il ne donne pas suite mais quelques années après, j’ai la joie de constater qu’il programme une rétrospective Cronenberg ! Cette même année 86, Jacques Sirgent y organise un festival du film fantastique : Schizophrénia, un film autrichien gore, obtient le prix. Ca me permet d’aller voir Bijo to ekitai ningen [L’homme H] (Jap. 1958) de Honda et El vampiro [Les proies du vampire] (Mex. 1957) de Mendez dans les quelques reprises. Un "responsable" (pas Simsi en tous cas, peut-être le gérant suivant, plus jeune) de la salle, un ou deux ans plus tard, me dit à ce sujet, lorsque je lui remémore l’événement : Ne m’en parlez pas, ça me rappelle un mauvais souvenir; je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi mal organisé ! A part ça, très peu de films intéressants sur la période 1985-1999. Dans la grande salle, une des plus jolies de l’époque, avec des fauteuils d’un beau rouge, à signaler The Godfather, Part II [Le Parrain, deuxième partie] (USA 1975) que je découvre avec retard et émerveillement vers 1990, Baby Face Nelson [L’ennemi public n°1] (USA 1958) de Siegel, la version intégrale de Cléopâtre (le J. L. M. évidemment : nous sommes trente un soir de semaine), les films de John Woo. Vu avec ma mère le beau Minelli The Sandpiper [Le chevalier des sables] (USA 1965), avec Burton et Taylor (1969) avant 1986. Dans la petite salle, je découvre Les yeux sans visage (Fr. 1960)de Franju lors de sa reprise, et les films de Kitano.

BASTILLE PALACE

Mon père m’emmène voir un "bon western" là-bas vers 68 ou 69 : La flèche brisée (USA 1950)de Daves. Aucun rapport avec la vision d’un western à la TV ou en vidéo. C’est magique et grandiose. Plus tard, je me précipite pour y voir vers 1975-80 (c’est sans doute la dernière fois que le film passe dans une salle de quartier) La révolte des gladiateurs (Fr. — Ital. 1958) de Cottafavi. Au Bastille Palace, la mort elliptique de Gianna Maria Canale sous les griffes d’un tigre était bien plus effrayante que lors de son passage sur M6 dix plus tard. Salle très tranquille, très grande, un peu froide. Assez peu de monde. Peu avant la mort de la salle.

LE BELLEVUE

J’ai vécu ses dernières années. Entre 75 et 87, par là. Le samedi soir de Noël je vais y voir Les dix commandements (la version de 1956 of course) : salle ultra comble. Sinon, programmation du genre : The Stone Killer [Le cercle noir] (USA 1972) de Winner, The Evil That Men Do [L’enfer de la violence] (USA 1983). Pendant ce dernier, nombreuses réactions collectives de la salle, comme quoi Lee Thompson sait encore faire du cinéma populaire. Passage régulier de La bataille d’Alger (Ital. — Alg., 1966) de Pontecorvo. Lorsque les lumières se rallument, on se lève, on s’ébroue, et la femme qui m’accompagnait en 1984, ignorante d’une histoire contemporaine pourtant récente, me demande pourquoi les Algériens voulaient que les français partent ; elle ne comprend pas le film. Quelques spectateurs, algériens sans doute, prêtent l’oreille pour entendre ce que je vais bien pouvoir répondre. Je réponds : Ben ils voulaient avoir l’indépendance. Ils sont ravis et le mot "indépendance" est même répété avec délice par un ou deux des sortants, entrecoupé de phrases en arabes.

LE BERGÈRE

Forcément le plat de résistance de mes souvenirs, puisque j’y ai travaillé cinq semaines en Octobre et début Novembre 1985 comme programmateur : Boublil ayant la propriété du nom, on avait donc rebaptisé le Bergère, Midi-Minuit et dans le Pariscope, ça donnait Midi-Minuit, ex-Bergère. M. Boublil avait fait nettoyer l’écran (il en avait besoin), acheté un panneau peint fabriqué pour l’occasion par Publidécor représentant le visage de Barbara Steele percé par le masque du démon (d’après une photo que je lui avais présenté), acheter des lampes à charbon toutes neuves pour le projecteur et il voulait, pour parachever le tout, faire installer des spots colorés dans le hall. Mais, une fois en place, ils clignotaient. Explication du projectionniste (un très sympathique petit bonhomme, rompu à recoller les copies usées en état 4 ou 5 et avec qui je faisais tous les soirs la fermeture vers 1H00) : le Bergère était, encore à cette époque, alimenté par un courant électrique 110V. alors que les spots étaient en 220V. ! L’une des deux caissières était la femme de l’acteur Robert Rollis, qui avait joué dans Thierry-La-Fronde entre autres…Un soir une spectatrice assez âgée mais bien conservée me demande, après la dernière séance, de l’accompagner aux toilettes du sous-sol. Je m’exécute galamment. Elle ferme assez peu la porte afin de me montrer son corps, d’ailleurs très beau. Le projectionniste m’apprend ensuite que c’est une nymphomane qui fait parfois l’amour dans le cinéma, en général avec des travailleurs immigrés rendus avides par la solitude. La première semaine, je passe Taste the Blood of Dracula [Une messe pour Dracula] (GB 1970) de Sasdy en V.O.S.T.F. et Frankeinstein Must Be Destroyed [Le retour de Frankenstein] (GB 1969) de Fisher en V.F. Le soir de la première, une fille qui a dû abuser de substances diverses s’évanouit. On appelle les pompiers qui la raniment. Très peu de clients pour la messe. Explication de Boublil : une assez grande proportion de sa clientèle de quartier ne sait pas lire le français. Pendant la Messe…, vers 18H, un gardien de la paix des îles DOM-TOM en uniforme me demande pour la forme de le laisser rentrer. J’obtempère et à la sortie, je lui demande si le film l’a intéressé. Il me répond - C’est bidon ! La semaine suivante je passe les deux Gilling disponibles en V.F. à la Fox, The Reptile [La femme reptile] (GB 1965) et The Plague of the Zombies [L’invasion des morts-vivants] (GB 1965) : la fréquentation remonte immédiatement. La troisième semaine, L’ange de la vengeance (USA 1980)de Ferrara et Terreur aveugle (GB 1970)de Fleischer. Peu de clients. Boublil me dit : - Vous voyez, les deux films que vous passez sont bons. Les photos sont attrayantes. Et pourtant il n’y a pas grand monde. Vous commencez à comprendre que ce métier n’est pas facile. C’est comme ça. Je n’ai rien à vous reprocher mais ça ne marche pas aussi bien que la semaine dernière. La programmation c’est ce qu’il y a de plus difficile. Un couple de gouines m’avoue beaucoup aimer le Ferrara. Quant à Terreur…, chaque soir, un jeune homme revient le voir durant toute la semaine…Un soir, comme je suis souvent dans le hall entre deux séances pour prendre le pouls du public, une femme me demande quand je passerai le film où on voit le visage troué de Barbara. Je dois lui expliquer que c’est un décor permanent mais que les images des films que nous présentons sont dans le hall, avec leurs affiches. Elle a l’air déçue…Rien à signaler pendant la quatrième semaine, sinon la fréquentation qui monte en flèche à l’occasion d’un beau doublé : The Lost Continent [Le peuple des abîmes ] (GB 1968) de Michael Carreras (première reprise depuis 10 ans) et Inferno (Ital. 1979) d’Argento. Le petit Stéphane Derderian rédige un article (paru dans l’un des trois n° de son fanzine qui s’appelait "Frénétique") sur les 2 films et la salle dans les toilettes entre deux séances. La cinquième et dernière semaine, je passe deux "violences" : Who’ll Stop the Rain / Dog Soldiers [Les guerriers de l’enfer] (USA 1977) et Jackson County Jail [La prison du viol] (USA 1976) de Michael Miller. Les étudiants de l’I.D.H.E.C. viennent ( - Alors, que nous réservez-vous pour la semaine prochaine ? ) et aussi les loubard. L’un d’eux me dit : - Les guerriers…ils montrent trop. C’est pas bien. Mais l’autre c’est bien, il est bien, oui ! Comme Boublil ne veut toujours pas me payer, sinon avec des "exonérés" pour ses trois autres salles X (Pathé-Journal, Méry, Strasbourg), l’expérience s’arrête là. Il continue d’ailleurs sans moi, mais passe des films comme La nuit fantastique des morts-vivants.

Comme simple client avant cette période, souvenir de double programmes pour 18F50 comme The Onion Field [Tueurs de flics] (USA 1979) d’H. Becker et Cujo (USA 1983) de Lewis Teague. Dans le hall, discussion serrée sur les films de la soirée. Un mec : - Moi j’ai été en taule, eh ben, quand on voit l’autre qui taille une pipe dans les douches, eh ben ça c’est pas vrai, ça se passe pas comme ça en réalité. Je lui demande si Cujo c’est bien ? S’il l’a déjà vu ? Il répond : Oui, c’est bien…c’est tout con comme histoire : c’est un chien qu’a la rage, mais ça fout bien les jetons !

BERTHIER

Je lis dans le Pariscope qu’ils passent Kaiju dai senso [Invasion planète X] (Jap. 1966) de Inoshiro Honda et je leur téléphone pour vérifier car je suis un peu surpris. La caissière me répond au téléphone :- Non monsieur, c’est une erreur et d’ailleurs ce ne sont pas des films pour notre clientèle. On ne montre jamais des films comme ça ! Au revoir monsieur. Je ravale une ou deux injures qui me montaient à la gorge et je remercie la caissière de son renseignement qui m’évite de me déplacer pour rien. Je ne suis donc jamais allé au BERTHIER qui ferma quelques années plus tard.

BILBOQUET

Une après-midi d’été des années 80, je vais y découvrir La nuit des morts-vivants. Un seul spectateur à part moi, peut-être un troisième mais pas plus. Il fait très chaud et beau dehors. Le personnel du cinéma a l’air navré et semble nous considérer comme des anormaux ou des malades : venir voir çà alors qu’on pourrait emmener notre copine acheter un sac à mains ou boire un coup aux deux Magots. Peut-être aussi sont-ils navrés de travailler pendant un si beau soleil et pour rien puisqu’il n’y a presque personne. Quelle idée leur patron a-t-il eu de choisir un film pareil !? C’est donc grâce au BILBOQUET que je peux jouir dans la plus totale disponibilité du film de Romero, qui produit là son effet maximum.

J’irai le revoir ensuite à l’hiver 1985 lors de sa reprise dans toutes les salles où on le diffuse, afin de comparer les copies (certaines sont avec le générique des plans fixes et laiteux de la voiture, d’autres avec le vrai pré - générique où une voiture roule vraiment dans la campagne). Celle que j’ai vue au CLUNY : contrastée, d’un noir d’encre, est la meilleure. Deux étudiants ou connaisseurs de la technique cinématographique commentent d’un ton désabusé : - Ah, il filme ça comme ça ? Oui, pourquoi pas…. J’ai vu le film une dizaine de fois au total en salles. Mais la première au BILBOQUET était, comme on dit, la meilleure (avec tout de même celle du Cluny et aussi d’une autre salle vers le 3ème ou 4ème arrondissement, mais je ne me souviens plus du nom du cinéma : je n’y ai mis les pieds qu’à cette occasion).

BOITE A FILMS

Pendant des années, vers 1980-85, ils passent un film différent à chaque séance : les mêmes films et toujours dans le même ordre. J’y vois comme ça Deliverance [Délivrance] en 1984. Les copies sont raides mais il y a un public de cinéphiles réguliers dans cette salle.

BRADY

Notre voisine du 1er étage, rue Rémy de Gourmont, Madame Anxerian (j’orthographie phonétiquement) était ouvreuse ou caissière au Brady. Elle allait bientôt prendre sa retraite. Lorsque ma mère lui dit qu’à ma requête, elle m’avait emmené voir La vallée de Gwangi (USA 1968) (1er film fantastique que j’ai vu de ma vie, à cause de l’intérêt qu’avait provoqué chez moi son affiche vue dans la rue) dans une salle du Boulevard de Clichy (le Gaité Rochechouart), elle expliqua qu’elle travaillait dans un cinéma qui passait souvent ce genre de films (horreur et épouvante). Mon père, ma mère et moi y allâmes donc deux fois gratuitement et cela se passait en 1968. Le yeux qui servaient de globes éclairants pour les lampes de la salle sont inoubliable, de même que l’étrange escalier qui mène aux toilettes situées au-dessus de l’écran, aux murs lépreux. Un jour que je la croisais dans l’entrée de l’immeuble et lui demandais ce que passait le Brady, elle eut honte, devant ma mère, d’avouer que le film projeté cette semaine-là était La vie amoureuse de l’homme invisible (Pierre Chevalier)

En 1968, pendant Planète interdite ou Itoka, le monstre des galaxies (Japon, 1968) de Kazui Nihonmatsu, était assis devant nous, un homme qui me paraissait très grand et baraqué, encadré par deux jeunes femmes. L’une des deux : - Attention, William !… Ne me trompe pas ! Ce qui provoqua l’indignation de ma mère.

Vers 1980, pendant Deathtrap [Le crocodile de la mort] de Tobe Hooper, lorsque Carolyn Jones répond : - L’ai jamais vue de ma vie… à la question de Stuart Whitman (lui demandant si elle reconnaît sur une photo la jeune prostituée qui s’est échappée de son bordel parce qu’elle refusait de se faire sodomiser par Robert Englund), une vieille femme crie : - Menteuse !! dans la salle.

Pendant une scène d’amour d’un film, un homme s’exclame : - C’est l’heure de la suce !, ce qui provoqua remous et hilarité à une séance du soir.

En 1983 ou 1984, j’arrive à la caisse pour voir en double programme Héros d’apocalypse et Tenebre. Un couple d’une quarantaine d’années examine les photos d’exploitation et les affiches en même temps que moi. Je leur dis : - Je crois que ça va être bien. Et l’homme me répond, l’oeil un peu brillant et avec un rictus entendu : - Oui, j’crois bien ! Ou quelque chose comme - Ah, ça, c’est sûr !….

Romain Hannebert m’a aussi raconté une histoire arrivée au Brady à une de ses relations vers les années 1980 : un soir, un clochard endormi dodeline de la tête au cour de son sommeil et il doit, durant toute la soirée, le repousser doucement afin de ne pas le réveiller. Au cours de la dernière demi-heure de projection, plus de problème. A la fin de la séance vers minuit 30 ou 1H, il se lève et se dirige vers l’escalier. Le clochard reste sur son siège, immobile. L’ouvreuse tente de le réveiller : elle s’aperçoit qu’il est mort. Elle monte chercher la caissière. Elles redescendent, constatent ensemble l’état de mort certaine. Leurs réflexions sont du style : -Encore ! Oh là là ! Ca y est tu… ? - Oui, oui, ils vont arriver… A chaque fois c’est la même histoire et c’est nous qui devons faire la fermeture…. Le gars est parti sans attendre l’arrivée de la police, l’enlèvement du corps, etc. En somme il a vu la fin d’un film à côté d’un mort. L’anecdote a été relatée dans un fanzine, selon Romain, dont le titre pourrait avoir été "Zombiezine" de Pierre Patin ou quelque chose de ce genre-là. Il a aperçu vendredi 2 mars 2000 le gars à qui l’histoire est arrivée à la Cinémathèque Brooklyn. Comme ils ne s’étaient pas parlé depuis des années, Romain ne lui a pas dit bonjour. Il certifie l’histoire.

Autre histoire arrivée à Stéphane Derdérian : une après-midi, un clochard installé à l’entrée d’une travée où se trouvait assis, juste derrière, Stéphane, gênait depuis une heure ou deux son accès. The Funhouse [Massacres dans le train fantôme] (USA 1981) de Tobe Hooper, commence. L’ouvreuse tente de réveiller le dormeur sans succès. Coma ou mort ? Elles ont appelé une ambulance.

Programmation particulière dont je me rappelle : Le pont (R.F.A. 1959) de Bernardt Wicki, passé une fois par hasard. Le projectionniste et le caissier auto - géraient à un moment la salle après que la propriétaire ait pris sa retraite et l’un d’eux avait conservé certaines copies retirées par leurs distributeurs respectifs depuis longtemps du circuit, comme I lungi capelli della morte [La sorcière sanglante] (état 5 facile !).

Ultime anecdote, j’avais amené Norbert Terry la visiter car il cherchait à acheter une salle à Paris en 1985. Je l’avais rencontré au Pathé-Journal pour lequel Boublil m’avait donné un exo, un soir d’une des semaines où je m’occupais du BERGERE. Nous avions lié connaissance. Et nous visitâmes donc les toilettes, le bureau qui se trouvait derrière, la cabine de projection, etc. Mais il trouvait la propriétaire trop gourmande et l’affaire ne se fit pas.

BROOKLYN

Salle gérée par l’équipe de CGM productions (Gérard Grégory, Claude Masson, P.B. Reinhard) de 1983 à 1985 inclus. Leur cabine de projection est la première équipée d’un projecteur en continu qui charge automatiquement les bobines. Reinhard a été caissier et a passé douze heures par jour dans la salle sept jours sur sept pendant un an. Je le rencontre d’ailleurs changeant les affiches sur un escabeau un mercredi soir, sans savoir qui il est. Il a été attaqué plusieurs fois par des groupes d’adolescents voyous et a dû se barricader dans sa caisse. Un client polonais lui propose de payer son ticket avec une bouteille de vodka. Un autre arrive à la caisse à vélo et explique qu’il voudrait bien entrer dans la salle mais qu’il n’a pas de chaîne et ne sait pas quoi faire pour protéger son vélo. P.B.R. lui propose obligeamment de ranger son vélo derrière la caisse afin qu’il puisse voir le spectacle en toute tranquillité. L’autre accepte. Des analphabètes lui demandent de leur lire ce qui est écrit sur les affiches afin de pouvoir choisir entre les deux programmes. Il doit aussi dire le tarif d’entrée car ils ne comprennent pas les chiffres écrits ! Un maniaque s’amuse à boucher régulièrement les toilettes à l’aide de chiffons ou de vieilles culottes ou de vieux slips. Grégory réussit à le coincer : c’est un débile mental qui ricane et éructe des insanités lorsqu’il est attrapé. Jean-Pierre Armand et Elisabeth Buré, en string semi nus, font un pas de danse, éclairé par un projecteur, pendant quelques semaines un été de cette période. Salle survoltée pendant ce spectacle.

CHATELET

Vu Ludwig, le crépuscule des Dieux et Taxi Driver vers 80-86 : dans les deux cas, horaires non respectés et copies pourries. Salle antipathique.

CINEX

L’une des salles les plus anciennes d’architecture et d’esthétique que j’ai pu contempler : escaliers de pierre avec carrelages aux murs, pans de murs bizarres découpant l’arrière-hall, caissière antédiluvienne, etc. . Public incroyable, qui dépassait en délire celui du Brady : pendant une soirée consacrée à Just Before Dawn [Survivance] (USA 1981) de Jeff Liebermann et aux Bêtes féroces attaquent (Ital. 1984) de Franco Prosperi, une famille composée d’un homme très massif, corpulent, barbu, de sa femme et de ses enfants se tenait non loin de moi. L’homme a passé toute la soirée à s’exclamer par des -OOOOhhh !!! à chaque meurtre ou acte violent, à tel point que les autres spectateurs, pourtant tarés eux-mêmes et blindés par des années de fréquentation, commençaient à en avoir marre et tournaient la tête vers lui fréquemment.

CLUB

Programmation oscillante entre Chato’s Land [Les collines de la terreur] (USA 1971) de Winner et Certains l’aiment chaud de Wilder dans les années 80-85. Souvenir de Romain : une petite vieille, assise au fond de la salle, y passait ses après-midi avec son tricot et parlait aux acteurs tout en annonçant l’action. Exemple : Un acteur fumait un cigare et la petite vieille disait tout haut - Tu fumes trop ! avant que le personnage féminin ne lui dise la même chose. Lorsqu’il éteignait son cigare, la petite vieille disait : - Il est mal éteint ! et l’instant d’après, effectivement, l’acteur à l’écran le re - écrasait dans le cendrier. Le tout à l’avenant…

CLUNY

Outre la meilleure copie de La nuit des morts-vivants jamais visionnée (cf. : supra, fiche "Bilboquet"), j’y ai vu The Chase [La poursuite impitoyable] (USA 1965) d’Arthur Penn.

COLORADO

Vers 1968 aussi, mes parents m’emmènent voir L’étrange créature du lac noir, précédé d’un western moyen-métrage, en N. & B. aussi, peut-être réalisé ou joué par Richard Carlson, acteur du Arnold. On y racontait l’histoire d’une cloche fondue de valeur dérobée par des bandits (réflexion de ma mère à la sortie: - Cette histoire de cloche, ça n’avait aucun intérêt et ça a duré presque une heure : qu’est-ce que c’était ennuyeux !). Ma mère retient mon père avant d’arriver à la caisse car elle a observé sur la façade une peinture représentant une main tenant une tête coupée. Elle dit à mon père : - Mais enfin on ne peut pas emmener Francis voir des choses pareilles ! Je lui explique que c’est un dessin permanent et qu’il n’a sans doute rien à voir avec le film que nous allons voir. Mon père abonde dans mon sens, la rassure et nous rentrons. Au cours de la projection, je dis à mon père, - J’ai peur. Un spectateur adolescent (un arabe, peut-être) assis devant ou derrière moi lance : - Fallait pas venir si t’as peur ! Aussi vu vers 8 ou 9 ans là-bas avec mes parents : Le chien des Baskerville de Fisher. Monsieur Mengale, de la firme CINECRAN (distributeur qui avait à son catalogue La pluie du Diable, La malédiction d’Arkham, etc.), au cours d’une conversation téléphonique reçue au bureau de Boublil au-dessus du Bergère, me dit que c’était lui qui avait acheté à l’École de Médecine le squelette posé dans un cercueil au-dessus de la caisse. J’ai vu là-bas vers 1973-78 : la femme reptile, les cicatrices de Dracula, Le sang du vampire, Le cirque des horreurs, La revanche de Frankenstein. Les copies sont en mauvais état, déchirées et rayées mais elles ne cassent pas.

DAUMESNIL

Perdu dans une avenue où tout est noir et désert dès 23HOO, j’y vais à la séance de minuit voir La sentinelle des maudits. A la sortie, impression de désert encore plus prononcée et vraiment assez angoissante. Salle froide et sans chaleur (ce n’est pas un pléonasme).

DÉJAZET

En 1980, j’y passe une nuit. Comme me disait justement tout à l’heure Luca Balbo : - Qui d’entre nous n’a pas passé une nuit au Déjazet ?. Je me tape d’affilé 3 films : Les oies sauvages, The Squeeze [Le piège infernal] de Michael Apted avec Stacy Keach, White Line Fever [La route de la violence] de Jonathan Kaplan avec Jay Michael Vincent. Ambiance underground. Des chevelus font des stations prolongées dans les toilettes. Des mecs picolent à la bouteille de la vodka ou du rhum dans la salle. A propos de bouteille de rhum, j’en avais une avec moi ce soir-là. Nous avions en effet convenu, avec une fille, de nous retrouver soit pendant soit après cette très longue séance, vers 3HOO. Rencontre avortée qui n’a pas eu lieu avant le lendemain après-midi. J’ai trimballé toute la nuit la bouteille pour rien. Épuisement masochiste et inutile de l’adolescence dont on garde, et moi aussi, le souvenir ému. Luca Balbo se rappelle y avoir assisté à une Nuit Samuel Fuller.

DENFERT

Pas loin du lion. Mon père m’y fait découvrir Les oiseaux et je garde de cette séance un souvenir inoubliable. Mais je ne suis jamais retourné au Denfert. Il fut le cinéma d’un seul film pour moi.

DRAGON

Avant que Terry n’en fasse le Dragon Vidéo-Club, vu avec mes parents là-bas Citizen Kane et peut-être aussi L’accident de Losey. Ne pas confondre avec celui de Gréville. Une des plaies de l’histoire du cinéma est cette aberrante répétition du même titre pour des films si différents) - vers 1975 et plus tard Salo’… de Pasolini. Un couple chic et âgé n’avait pas tenu le coup plus de vingt minutes…

ELYSÉES LINCOLN

Salle à la programmation élaborée : reprise, hommages, films un peu "art et essai" ou "intello". Vu Jack L’éventreur - le Robert S. Baker et Monty N. Berman - là-bas (10 personnes dans la salle un soir d’hiver), ainsi que, en compagnie de P.B.R., Night and the City [Les forbans de la nuit] de Dassin. Salles très petites.

GAITÉ-BOULEVARDS

Tout comme l’Hollywood Boulevards, me faisait concurrence à moi et Boublil pendant qu’on programmait le Bergère rebaptisé Midi-Minuit en Octobre Novembre 1985 : une de leurs salles respective passait aussi du fantastique (du Warner, du Fox, du CIC, et des petits distributeurs français). Au printemps suivant, ils continuaient à le faire alors que Boublil avait peut-être bien déjà fermé la salle à cause de sa nièce. J’y allais donc. Une après-midi, pendant Nightmares [En plein cauchemar], film à sketches de Joseph Sargent, une dispute éclate entre un spectateur et celui assis devant lui. Elle monte puis retombe. Quelques minutes plus tard, une fumée s’élève du fauteuil de celui assis devant lui : celui de derrière venait d’y mettre le feu. - Il a foutu le feu, ce con ! s’exclame un voisin. Brouhaha, des gens se lèvent. L’autre devant a quitté son siège et a commencé à tabasser celui de derrière. Arrivent l’ouvreuse, le gérant, la police…On sort tous dans le couloir fumer une cigarette. La salle était en très mauvais état de toutes façons. Un samedi soir, pendant Class of 1984 (USA 1981) de Mark Lester, une scène où un collègue de Perry King fait cour devant un auditoire de jeunes voyoux enfin attentifs et silencieux…un panoramique nous révèle que le collègue en question tient un Colt 1911 A1 braqué sur la classe : éclat de rire et cris de surprise dans la salle. Aujourd’hui, le public, hélas, serait sans doute moins étonné que celui de l’époque !

GAITÉ-ROCHECHOUART

En 1968, j’y vois mon premier film fantastique en compagnie de ma mère et de la fille de notre épicier de la rue Rémy de Gourmont, Françoise : La vallée de Gwangi. Je me rappelle qu’un homme assez basané aide ma mère et Françoise à ouvrir un sachet de bonbons qu’elles ont acheté à l’entracte.

Vers 1978-1985, la salle principale conservait sa splendeur majestueuse : j’y vois The Seven Up [Police puissance sept] (USA 1973) de Philip d’Antoni et les 20 premières minutes de Walking Tall [Justice sauvage] de Karlson : copies en état 5 ou 6 mais les couleurs et la définition sont magnifiques. Le film produit une très forte impression et provoque de nombreuses réactions dans la salle : par exemple, lorsque Joe Don Baker expose ses cicatrices aux jurés (il leur dit quelque chose comme : - Si vous acceptez qu’ils m’aient fait ça, alors vous accepterez qu’ils fassent pire encore !), des exclamations et un brouhaha de surprise se font entendre.

En revanche, la petite salle située en haut ou en dessous, je ne me rappelle plus, et tout en pente, d’une capacité plus petite, tournait de l’oeil sérieusement. Les toilettes étaient inondées en permanence. Un des spectateurs suggérait un soir d’appeler la brigade de l’hygiène ! Un samedi soir pendant un double programme du genre Croix de fer de l’ami Sam et Vice Squad [Descente aux enfers] de Gary Sherman, dans la petite salle comble, occupée en majorité par des étrangers africains et orientaux, un bruit de liquide se fait entendre et un brouhaha s’élève et parcourt la salle le long de sa ligne de pente. Une mère de famille noire avait déculotté un de ses enfants afin qu’il puisse uriner à même le sol, et son urine coulait le long de la pente entre les pieds des spectateurs ! Vive attention de la salle lorsque James Coburn explique à Schell que Kant était fils de sellier et que la provenance sociale n’a donc rien à voir avec la valeur d’un homme. Dans Vice Squad, une policière noire parvient sous la menace d’une arme à obtenir des aveux d’un complice noir de Wings Hauser. Dépité d’avoir cédé et, qui plus est, à une femme, il lance à la policière : - T’es pas une femme noire, t’es une négresse ! (je cite la V.F. puisque le GAITÉ ROCHECHOUART ne passait bien entendu que ça). Gros succès de rire dans la salle. Un autre soir, en semaine, pendant Looker, je discute avenir du cinéma populaire avec l’ouvreur arabe. Nous fumons tous deux nos cigarettes, comme une dizaine d’autres clients dans la salle. Autre double programme fameux : Demoni de Lamberto Bava avec Texas Gladiators ou Apocalypse 2024

Romain y a vu la salle entière se lever pendant des Rocky au cours des combats de boxe !

HOLLYWOOD BOULEVARDS

Vu dans la petite salle ou au balcon de la grande : La vierge de Nuremberg (ultime passage en salle de ce Margheriti/Dawson), Vigilante [Justice sans sommation — justice armée] de Lustig, des Fulci (L’au-delà et Frayeurs/La paura notamment). Vu à l’orchestre de la grande salle : Scarface version de Palma, un samedi soir, dans une salle chauffée à bloc et bondée de petits loubards, qui parlaient comme le doubleur de Al Pacino/Tony Montana à la sortie, en employant ses expressions et en imitant sa voix sur le trottoir. Romain Hannebert m’a raconté qu’il y avait assisté à des bagarres au couteau entre bandes rivales pendant des reprises de films avec Elvis Presley !

LE LATIN

Comme dit Pat Delbe, une institution. Durant ma période Louis le Grand puis Sorbonne, de 1979 à 1983, la salle est X. L’une des deux ouvreuses, la quarantaine, est assez agressivement maquillée. Plus tard, vers 1995, un italien amoureux du cinéma X français classique, m’explique que l’on pouvait s’y faire tailler une pipe assez facilement. Les cassettes Alpha France s’y vendent sur catalogue dactylographié à la caisse. Souvenir d’une femme assez grande qui s’assied seule un soir, pendant Veuves excitées ou un film italien semi-hard comique du même genre. Durant toute la séance, on la regarde mais personne ne s’assied à côté d’elle. A un moment, le protagoniste père de famille observe sa nièce se déshabiller pendant qu’il fait semblant de lire son journal. Comme il fume un cigare en même temps, il commence à brûler son journal. Quelques rires énervés fusent dans la salle. Un soir le jeune caissier du Latin téléphone à Carbone 14 pendant une émission sur la pornographie à laquelle était invité Michel Ricaud. Super Nana venait de lire quelques titres de films dans le Pariscope au hasard, afin d’ironiser sur leurs débilités relatives. Il mentionna avec une lassitude non feinte que l’un des titres, First Pénétration, était l’un des deux qui passait dans sa salle…

LUCERNAIRE FORUM

Vu là-bas, l’unique fois où j’y suis allé, La colline a des yeux de Craven. Salle quasi vide un après midi d’été vers 1980. Salle froide et assez petite si je me rappelle bien.

MAC-MAHON

Vers 80, j’y vais découvrir in vivo les grands Val Lewton faits par Tourneur et Robson : Bedlam, L’Île de la mort, La septième victime, I’ve Walked With a Zombie dont je fais des photogrammes dans la salle. Aussi Le jardin des tortures de Freddie Francis. Vers 86, je vais y voir un des programmes hommages à Présence du Cinéma : Experiment in Terror de Blacke Edwards avec Lee Remick (quelques années plus tard, cette actrice refusera, juste après la mort de Rock Hudson, d’embrasser des acteurs de peur " d’attraper le sida ". Elle le déclara haut et fort, ce qui lui attira une réplique acerbe et justifiée de la toujours adorable et divine Joan Collins) et Glenn Ford. Je me rappelle que Dominique Gacouin, sympathique fanzineur que j’avais rencontré au Bergère, m’expliquait qu’il avait tenté de convaincre le gérant de la salle d’y organiser une rétrospective fantastique, mais que la dite salle était noyautée par une association d’amoureux de la comédie musicale américaine, ce qui expliquait leur programmation chiante de Walter Lang et consorts…Salle très agréable et belle, petite. Mes parents et moi y allons une après-midi voir le Guépard de Visconti (vers 1975-80)

MAINE RIVE GAUCHE

Entre 1979 et 1981, j’y allais souvent un mercredi ou un jeudi après midi, après mon déjeuner à la cantine de Louis le Grand, car j’avais un cours de philosophie vers 19HOO le soir et rien avant. J’y voyais donc le double programme Alpha France régulièrement. Notamment : Swaps / Confessions of An American Housewife [Echanges] de Joe Sarno avec la divine Jennifer Welles, Encore Plus, La femme objet, Les hôtesses du sexe, etc. A 14H, il y avait souvent une amorce de queue devant la caisse : nombreux retraités, quelques jeunes, et quelques cadres du quartier. L’ouvreuse était une charmante jeune fille timide et réservée toujours moulée dans un pantalon et un pull - over rouge vif, assez mignonne, coiffée comme Eva Khris. Au cours de ces trois années de fréquentations, elle me reconnaissait et me disait bonjour avec sympathie. En hiver on voyait la condensation de notre souffle dans la salle, tant elle était froide. Le métro provoquait à chacun de ses passages des vibrations dans nos fauteuils et un bruit sourd : toutes les dix minutes en moyenne ! La salle était immense. Le plafond très haut.

MALAKOFF

J’y emmène ma mère voir Une messe pour Dracula. Lorsque Linda Hayden fracasse la tête de son père d’un coup de bêche, ma mère ne peut plus se contenir et s’écrie quelque chose du genre : - C’est scandaleux de montrer des choses pareilles à des enfants ! Des jeunes filles assises devant nous, style un peu loubardes, éclatent de rire. Leur rire vise clairement la diatribe de ma mère. Alors, un grand jeune homme chevelu, assis devant elles (donc deux rangs devant ma mère et moi), style lui aussi loubard, se retourne et gifle une des jeunes filles ! Ma mère pousse un - Oh ! A la sortie, elle m’explique que le jeune homme pensait probablement comme elle et que c’est pour cette raison qu’il a giflé l’une des jeunes filles qui se moquaient d’elle.

MARIGNAN

Sympathique car une belle salle subsiste au côté des autres petites. Dans la grande je vois Shakedown [Blue Jean Cop] de James Glickenhaus, dans l’une des petites Maniac de Lustig, lors de sa sortie. Entendu dans le hall avant que je sorte sur les Champs : - Alors, ça vous a fait peur ? - Non pas trop - Ah bon ? Ah ben madame Machin elle, ça lui a fait peur, etc.. Je croise Henri Chapier sur les Champs pendant que nous traversons le passage clouté mutuellement mais en sens inverse. Flash immédiat : est-ce bien lui ? Oui. Que va-t-il voir ? Probablement pas le film dont je sors. J’ai envie de lui dire d’aller voir Maniac mais je passe mon chemin : sentiment de timidité mais aussi d’inutilité possible.

MAXÉVILLE (S ?)

Je vais y voir un soir No Physical Contact/Concrete Jungle [Quartier des femmes] de Tom de Simone avec Jill St Jone et un autre Les anges du mal avec la Sybille, en reprise un an ou deux après sa sortie. Le Maxéville est porté sur les films de prisons de femmes qu’on nomme aux USA les " W.I.P. movies " ou les " B.A.B. movies " pour " Women In Prison " ou " Babes Behind Bars " (" films de " — sous-entendu). L’ouvreuse d’une quarantaine d’années reçoit de ma part quelques pièces jaunes qui ne doivent pas totaliser 50 centimes (je n’avais plus de monnaie ou j’étais tout bonnement radin, à moins que sa tête ne me soit pas revenue, auquel cas la suite devait prouver que j’avais raison), me jette un regard haineux et me dit - Si vous n’avez pas d’argent, c’est pas la peine d’aller au cinéma !

MERCURY

Vu l’année de (ou précédant sa) fermeture Le sexe du diable d’Immanol Uribe : mélodrame espagnol touchant concernant un transsexuel. Comme d’habitude, ils en ont choisi une pas terrible afin de dissuader les foules alors que certaines sont supérieures en beauté à bien des stars "féminines d’origine" ! Salle quasi-déserte, grande et belle. Film décalé par rapport à la programmation habituelle des Champs.

MERY

Vers 1985, les toilettes étaient inondées assez fréquemment. L’une des salles les plus inconfortables de Paris, comme le remarque justement Pat Delbe dans son petit livre, mais sympathique par sa programmation. J’y vois entre autres Excès (Fr. 1976) de Korber (silence religieux, accompagné de rares interjections désobligeantes, lorsque Carmelo Pétix s’encule sur John Oury, lui-même assis sur une vieille chaise en bois) et Bien au fond du petit trou (Fr. 1983) de Mike Strong.

MIDI-MINUIT

Vers 1969, ma mère m’y emmène voir à ma demande Le fils de Frankenstein de Rowland V. Lee. Après le premier meurtre perpétré par Bela Lugosi (un homme écrasé par la roue d’une charette), j’ai trop peur et nous quittons la salle.

A sa période porno, pendant l’été 1983 ou 1984, strip-tease sur scène entre deux séances (Il y en a aussi au Brooklyn à la même époque). Lorsque je parle à Boublil de cette période, il s’exclame : Ah, vous avez vu ça ? Oh, c’était pas terrible parce que l’autre idiot dans la cabine, il comprenait rien : il éclairait à droite lorsque la fille dansait à gauche ! L’ouvreuse est un ouvreur cérémonieux. Ce qui fait dire à un de mes copains : - Ils ont remplacé les femmes par des pédés, t’as remarqué ? En moyenne 50 clients à chaque séance, pas plus, perdus dans l’immensité de la salle. Lorsque nous l’avons fait revivre au Bergère, M. Boublil étudiait mes propositions en fonction de la queue dont il se rappelait pour le film lors de sa projection en exclusivité pendant sa grande époque. Un de ses meilleurs scores : Les maléfices de la momie (1965). Vu aussi vers 1980 Le sexe nu (Fr. 1973) de J.B. retitré Accouplements collectifs. Ainsi que Spermsplosif (USA 1977) avec John Holmes, et Breaking Point [Elles lui ont tout appris] de Ron Silberman Jr.

 

MONTE-CARLO

Vu dans cette très grande salle Morsures d’Arthur Hiller avec David Warner, film médiocre mis à part quelques plans d’ensemble de milliers de chauves souris dans une grotte et quelques attaques, peu avant sa disparition (de la salle).

MONTMARTRE CINE

L’une des salles les plus délirante des années 80. Programmation du style : The Human Factor [La guerre des otages] de Dmytryk, La guerre des gangs de Lenzi (qu’il ne faut pas confondre avec le titre homonyme français de l’excellent Lucas, il contrabandiere de Fulci), et aussi du hard par la suite : Sexualité spéciale (pas le Franco, un film de sexologie américain avec personnel médical en blouse blanche et un godemichet-robot expérimental). Souvenir ému de la B.A. de Chopstick [Les cinq doigts de l’amour] (USA). Un arabe particulièrement remonté et très excité interpelle l’ouvreuse à l’entracte : - Eh, madame, Ha ha ha !!! C’est beau ce film, hein ? Ha ha ha !!!" Réponse de la douairière assez sympa, style : - Ooooh ben pour vous peut-être, mais pour moi, hi hi !". Deux trois éclats de rires fous pendant les films X, en général. Nombreux commentaires. Tout le monde fume dans la salle, dans les couloirs et les marches d’escaliers, dans le hall, devant la caisse, sur le trottoir. Copies en mauvais état la plupart du temps.

PALACE CROIX(- ?) NIVER(T ?)

Salle qui me paraissait immense, caverneuse, silencieuse et dont les revêtements et les teintes de décorations sont au sens strict "obscures". Au balcon, ma mère et moi assistons au Fantôme de l’opéra version Fisher. Lorsque ma mère aperçoit au générique les mains brûlées par l’acide d’Herbert Lom jouant de l’orgue, elle dit entre haut et bas : Ça promet. Tu es sûr que ça ne va pas te faire trop peur ? Si tu veux on peut s’en aller ?. Non je veux rester, comme dira Neville Brand quelques années plus tard dans le film de Hooper. Vers la même époque, j’emmène ma cousine assez âgée (elle travaillait encore à l’époque chez Nina Ricci) qui a accepté de m’accompagner, voir L’île de la terreur du même Fisher, là-bas. Dans les deux cas, la projection est parfaite et les couleurs des copies sont magnifiques. Dommage que la salle soit si éloignée de chez moi et qu’elle programme assez rarement ce qui me plaît.

PARIS-CINE

Vu de nombreux films de violence et de bis : The Exterminator [Le droit de tuer] (USA 1980) de James Glickenhaus, etc. A noter qu’en Juin 2000, lors de l’hommage à James Bernard (biais inattendu pour reprojeter trois Dracula de la Hammer) auquel j’assiste en compagnie de Paul-Hervé, une vieille dame assise au second rang dans la salle aux deux-tiers vide, un jeudi après-midi, pendant Dracula has risen from the grave [Dracula et les femmes] (GB 1968), s’écrie : - Attention, Paul ! à l’adresse du jeune premier du film de Francis. Le bis a la vie dure…et ses spectateurs attitrés aussi, même si cette fois-là le film est en V.O.S.T.F….

PATHE JOURNAL

Ambiance survoltée l’après-midi, dans les années 85, dans cette salle toute en profondeur. Nombreux homosexuels. Va et vient permanent entre la salle et les toilettes. Pendant un travelling sur une chatte ouverte, un spectateur : - Y va baiser ça ?! Le public ne rit même pas car, dans le brouhaha de fond presque permanent engendré par les bruits de pas, cette remarque n’est entendue que des quelques rangs proches du locuteur.

PIX

Mon père, vers 1968 ou 69, arrive avec moi dans le hall afin que je puisse observer les photos de Le peuple des abîmes. Je les regarde et j’observe aussi un escalier qui descend au sous-sol, une petite lampe rouge. Mon père remarque que le film est interdit aux moins de 13 ans et demande à la caissière si je peux rentrer. Elle répond gentiment : - Oui, je peux lui donner un billet. Y peut rentrer avec vous." Mon père qui a vu que les photos et même l’architecture du hall m’impressionnent un peu, me demande de décider moi-même. Je décline l’offre. J’ai trop peur. Et nous repartons. Bien des années après, je vais y voir Un flic voit rouge de Stelvio Massi. Pendant le combat final, un des spectateurs maghrébins commente : - Qu’est-ce qu’il a celui-là ? ("comme arme ?" sous entendu, je crois bien qu’il s’agissait d’un pistolet semi-automatique Walther P.38, chambré en 9mm Parabellum). Un autre en écho : - Plus c’est vieux, mieux ça marche !! La période X : en hiver la salle est remplie à ras-bord, vers 15H. Les toilettes sont sous l’écran. Grandioses double-programmes : J.B.1 avec Les Vices cachés de Miss Aubépine, des Pallardy avec Claude Cendron, etc.

RACINE

Le temple des films de Bergman dans les années 75-80 : on les a tous vu là. Avec des CM de Chaplin entre chaque séance. Belle petite salle, à l’intérieur comme à l’extérieur, mais se prête mal aux queues puisque le trottoir est très étroit. Comme il n’y en a d’ailleurs jamais, le problème est réglé de lui-même.

RANELAGH

J’y passe une "nuit fantastique" inoubliable vers 84-86 : A minuit God Told Me To [Meurtres sous contrôles] de Larry Cohen (que j’avais déjà vu au Publicis du Rond Point des Champs peu de temps après sa sortie) puis Onibaba et pour finir The Strangler of Rillington Place. Au début de la soirée, on est une cinquantaine. Une partie du public est celui du quartier et l’autre quelques cinéphiles. On finit à 15 vers 7H00 du matin, en plein mois de juillet ou d’août. Je ressors dans les belles rues ensoleillées, désertes, encore halluciné par la tension insoutenable du film de Fleischer. Très belle salle, avec des boiseries brunes foncées et un très bel écran.

REX

En 1986, on pouvait encore y fumer sa cigarette et disposer d’un exquis petit cendrier en métal vieillot accroché au fauteuil de devant !

RIO OPÉRA

Vu La maison de l’exorcisme. La salle était haute et profonde.

 

RITZ ou TRIANON ?

je les confond toujours parce qu’elles appartenaient à deux frères, les frères Lévy, et étaient très grandes toutes les deux, monumentales, "kolossales" comme dirait Arte et proches l’une de l’autre. J’y ai vu vers 1985 Les belles soeurs en version soft-hard. Devant moi, deux dames d’une quarantaine d’années, dont une des deux munie de son tricot, papotant et commentant le film, surtout lorsqu’André Chazel hardait.

SAINT ANDRÉ DES ARTS

Vu Wanda, le film de la femme de Kazan, Barbara Loden, réalisé en 70, assez étonnant. Je me rappelle qu’il passait aussi Dead Night [Le mort vivant] de Bob Clark mais je me suis contenté de lire les critiques avant de le découvrir très tardivement en vidéo.

SAINT AMBROISE

Grande salle désolée du boulevard Voltaire, où je vois un soir Les chiens de paille.

SCALA

Transformé en plusieurs salles de projections vidéos pornos. Vers la fin 1985, je vais y voir une vidéo de Bénazéraf, Lady Winter, perversité à l’anglaise. J’y tiens tellement que je repousse les avances d’une charmante petite black dans le wagon de métro — aimable souvenir ! -persuadée que je descends à la station Strasbourg St. Denis pour aller me taper une pute alors que mon but est tout bonnement cinéphilique : quand je raconte ça bien des années à J.B., il est flatté. Mais avec le recul, est-ce que je n’aurai pas mieux fait de saisir ma chance avec l’autre ? Bas, inutile de revenir en arrière : 20 après à quoi ça sert ? Je m’assieds au premier rang. Des toilettes situées à ma droite, parallèles à l’écran et perpendiculaires à mon siège, font irruption sur le sol, entre moi et l’écran, à un mètre de mes pieds, deux hommes en train de se battre silencieusement, roulant sur eux-mêmes et accrochés l’un à l’autre. Stupéfaction, silence, parmi la trentaine de spectateurs. Arrive un petit homme chauve et rondouillard, peut-être un ancien catcheur : il les sépare, leur parle doucement : - Séparez-vous, messieurs. Séparez-vous, allons … soyez adultes. Bon…alors, relevez-vous : vous, allez vous asseoir là-bas, et vous, par ici. Les deux lutteurs obtempèrent et la projection vidéo s’achève tranquillement.

SEBASTOPOL

Vers 1968-70, ma mère m’y emmène avec les deux fils de mon parrain, Alexandre et Jérôme, voir en double programme : 100 000 dollars pour Ringo et Danger Diabolik. Des petits enfants arabes en haillons s’ébattent dans le hall. Lorsque nous allons déjeuner chez mon parrain, son épouse reproche à ma mère de nous avoir emmenés dans une salle aussi mal fréquentée. Alexandre se récrie : - Mais c’était vachement bien, surtout Danger Diabolik !

Vers 80, pendant l’entracte, séance de Nadia la jouisseuse, dans la salle, pleine à craquer vers 15H, un loubard motard amène avec lui une petite salope moulée en jean et blouson de cuir. Elle marche d’une façon provoquante, roulant du cul sur ses bottes texanes à talon en regardant autour d’elle les spectateurs. Nombreux maghrébins qui désapprouvent et rumeurs qui montent. Elle : - Ben ouais, et alors, ha, ha , ha…j’ai le droit de venir, non ?

SECRÉTAN PALACE

J’y vois le deuxième ou troisième film de ma vie au cinéma (le premier c’était Le petit baigneur) et c’est mon père qui cette fois l’a choisi : Destination Zebra, station polaire, de Sturges. Forte impression. Un an ou deux avant, Melle Pierrot, notre institutrice, avait emmené notre classe une après-midi y voir un documentaire présenté par ses auteurs sur leur voyage en Ethiopie. Mon camarade Cédric et moi sommes scandalisés par une scène où des noirs tuent une tortue de mer pour la manger. Après le film, questions-réponses avec nous autres les enfants. Cédric et moi, on demande aux auteurs pourquoi ils ont tué une pauvre tortue. Devant l’écran, ils nous font une réponse convenue (C’est un plat populaire dans ce pays, etc.). Plus tard vers 1970-73, séance spéciale du mardi soir : des Jean Rollin érotico-fantastiques en double programme avec des films d’horreur pure comme The Blood Beast Terror [Le vampire a soif] de Sewell, dont je me rappelle les photos noirs et jaunes appliquées derrière les glaces d’exposition.

STRASBOURG

Pendant Érections de Fleury, vers 78, une nana assise à côté d’un noir lui demande (les deux étaient devant moi) : - Tu veux ?. L’autre répond, un peu intimidé, - Oui et ils se lèvent. Par ailleurs assez nombreux couples, d’extraction souvent modeste, dans la salle. Souvenir glacial en 85 ou 86 d’une séance présentant Draculax avec Annette Haven et John Holmes.

STUDIO BERTRAND

Vers 1973-80, j’y vois de nombreux classiques du fantastique : Les poupées du diable de Browning, L’Homme qui rétrécit d’Arnold, des Corman (La tombe de Ligéïa, Le masque de la mort rouge), et avec mes parents Le village des damnés de Rilla. Discussions fréquentes de cinéphiles dans le hall : un jeune homme tente de me convaincre que Freddie Francis est supérieur à Fisher. En 1986 ou 7, j’y vois Gilda en compagnie d’une amie, dont Rita Hayworth était l’actrice préférée. Une salle très agréable, style années 50.

STUDIO CONTRESCARPE

J’y vois, vers 1980, dans une salle minuscule, 2001 l’odyssée de l’espace. Très belle copie mais rétrospectivement on avait l’impression d’être assis devant une grande télévision en 16/9ème. Impression que la salle comptait 30 places pas plus. Aussi Zardoz de Boorman et peut-être aussi Dracula 73 de Gibson, très décevant.

STUDIO DE L’ÉTOILE

Vers 1970, mon père m’emmène y voir à ma demande L’homme-léopard de Tourneur, et La malédiction des hommes-chats de Wise et G. von F. C’est encore l’époque où Romer et Caen doivent la programmer. Le plan où du sang coule sous la porte que la mère de la petite fille (je crois) tient obstinément fermée me frappe durablement. Le film me terrifie. Dès que j’ai treize ans, j’y cours voir Tales of Terror de Corman. 10 ans plus tard, je vais y découvrir Don’t Bother To Knock [Troublez-moi ce soir] (le titre français d’exploitation del’époque est tout de même un peu plus beau que le minable titre original) de Roy Ward Baker avec Widmark et Marilyn Monroe débutante dans le rôle d’une déséquilibrée. Enfin, alors que la salle est devenue une salle de projection privée et a été considérablement réduite si je me rappelle bien, je vais à la projection de l’unique film expérimental de Riccardo Boffil tourné dans les années 70, (Esquiso) étonnant, en 1991, en compagnie de la patronne d’Albatros Films pour qui je travaillais à l’époque, Monique André.

STUDIO 28

Salle mythique : mon parrain y avait vu à sa sortie Un chien andalou lors d’une séance troublée par l’attaque de camelots du roi ou de Croix de feu. Pour ma part, j’y ai vu dans les années 75-80 Night of the Demon/Curse of the Demon [Rendez-vous avec la peur] (là c’est le contraire : le titre français inventé par le distributeur est tarte en comparaison de la grandiose beauté des titres anglo-saxons mais il a le mérite d’insister sur l’aspect temporel de l’histoire de M.R. James que le film adapte librement) de Tourneur, première projection en salle depuis son passage pendant le cycle Tourneur du Cinéma de Minuit à la télévision. Puis quelques années plus tard, pendant un cycle fantastique sans aucun succès durant un été, Five de Arch Oboler, Asylum de Roy Ward Baker et A des millions de kilomètres de la terre de Nathan Juran. Pendant ce dernier film, un des spectateurs dit à un moment : - C’est toujours la même chose !

STYX

J’y vois en 1978 Le masque du démon, puis une année ou deux avant ou après La baie sanglante. Une fille hurle pendant l’un des deux et un spectateur la rabroue en imitant son hurlement. Pendant le Masque…, un spectateur se moque du père de Barbara Steele qui se revêt d’une croix en déclarant : - Le symbole sacré du Christ les repoussera ou quelque chose dans ce genre. Après cette phrase, il fredonne une mélodie martiale ou militaire, afin de se moquer de l’aspect péremptoire de cette affirmation. Je trouve cette manifestation déplacée et stupide. A noter que le public est rare et clairsemé. La salle est en sursis, noirâtre. Je me rappelle qu’il passait Tower of Evil [La tour du diable] de James O’ Connolly mais je n’ai pas pu y aller.

TROIS LUXEMBOURG

En permission durant l’hiver 1983-84, j’y vois Vanishing Point [Point Limite Zéro]. Dans les années 75, Le retour de l’abominable Dr Phibes (très inférieur au premier Fuest) et aussi Punishment Park de Peter Watkins.

UGC-NORMANDIE

La plus belle salle de Paris à mon avis et qui plus est VOSTF. La plus confortable aussi (assise, espace pour les jambes, confort de vision, etc.). Bien supérieure au Rex. Quant au Gaumont Palace, j’y suis allé une seule fois quand j’étais petit en 1971 voir Bleue est la mer, blanche est la mort de Peter Gimble, un hallucinant documentaire sur le requin blanc, qui a dû sérieusement inspirer Spielberg pour Jaws (à tel point que certains plans en proviennent et sont d’ailleurs crédités à Gimble au générique final. La photo de couverture du verso de l’édition illustrée du Livre de Poche de 20.000 lieux sous les mers de Jules Verne, provient d’ailleurs aussi de ce film). Bref, pas assez pour me souvenir de son confort ou de sa beauté. Juste le souvenir de l’écran immense. Donc, pour revenir au NORMANDIE : un samedi soir, pendant Missing in Action de Joseph Zito vers 1984-5, mon copain et moi nous mettons vers l’avant, salle relativement comble. On allume une cigarette de haschich. Une fille derrière dit : - Ca sent mauvais, ce truc ! assez fort pour que nous l’entendions. Puis la fumée se dissipe dans la salle. Un quart d’heure après, tout le monde était probablement un peu raide…La preuve : pendant que l’une des belles mélodies composées par Jay Chattaway emplit l’espace sonore, une autre fille se met à la fredonner et tout le monde éclate de rire ! A noter que la V.O. de Invasion U.S.A. du même Zito vue au même U.G.C. contenait une séquence pré-générique d’un massacre de boat-people cubains, amputée dans la V.F. présentée à la T.V.

VEDETTES

J’y allais aussi pendant ma période khâgneuse, en alternance avec le Maine Rive Gauche. Un jour que j’hésitais entre la salle 1 qui programmait des Alpha France et la salle 2 qui programmait Poupée la pipe (ou le contraire), la caissière ou l’ouvreuse et peut-être même les deux (elles avaient toutes deux au moins la cinquantaine) m’ont très aimablement pris à partie : - N’allez pas voir celui-là (Poupée la pipe), monsieur…vous savez, les clients se plaignent quand ils remontent. Il paraît qu’il est très mauvais." Et l’autre insiste : "- Oui, on préfère vous prévenir parce qu’on vous connaît…". J’ai donc suivi leur conseil. Elles étaient donc très aimables avec moi.

UNIVERS

Souvenir d’enfance de Romain car c’était la salle de son quartier. Sa mère l’y emmenait et il y retrouvait ses camarades de classe. Entrée : 3F. Pompier de service présent au fond de la salle. Programmation de westerns italiens violents du genre La colline des bottes. Pendant l’un d’eux, une scène au cours de laquelle un homme est décapité : la mère de Romain fait un scandale.

 

 

FIN



NB. : Texte paru initialement dans la revue dirigée par Claude Lanzmann, LES TEMPS MODERNES n°617, éd. Gallimard Paris décembre 2001-janvier, février 2002, pp. 251-277.

On a assez souvent rajouté les titres originaux lorsque seul le titre français était cité et inversement, en particulier dans le cas des films dont le titre d’exploitation diffère de son titre original. Mais on ne l’a pas fait systématiquement non plus. Idem pour la mention de la date et de la nationalité d’origine.

On a aussi corrigé quelques coquilles. S’il en subsiste, qu’on nous pardonne et qu’on attende une nouvelle édition. Le texte parfait est aussi éloigné de l’écrivain que la loi est inaccessible aux héros des contes de Franz Kafka…

 



Francis Moury, novembre 2003





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