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L'homosexualité dans le cinéma classique :
de la fascination inavouable au néo romantisme
par Francis Moury
Note : ce texte est paru initialement en deux parties dans les N°3 (Mars-Avril 1995) et 4 (Mai-Juin 1995) de la défunte revue "Cinémascope". IL est publié ici dans sa version intégrale, de sucroît revu et augmentée.
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"A gratter à peine le joli vernis dont Gilling enduit ses réalisations, on trouve toujours à la base de cette atmosphère équivoque une véritable universalité (si lon peut dire) de la perversion sexuelle. Non que la perversion constitue jamais un "sujet" pour Gilling; mais elle est constamment sous-jacente, inhérente à sa vision du monde. Nécrophilie (The Flesh and the Fiends), bestialité (The Reptile), homosexualité (The Plague of the Zombies) sont les constituants psychologiques de personnages qui, privés deux, nauraient pas dexistence filmique".
Jean-Marie SABATIER, Les classiques du cinéma fantastique, article John Gilling, p.182, éd. Balland, Paris 1973.
"Que lamour ose ou nose pas dire son nom; quil soit, comme disent les gens, "normal" ou "anormal", les vérités de lamour restent les mêmes. Et dabord celle-ci : lamour relève de la tragédie. Et L Escalier, film damour, est un film tragique.
Jean-Louis BORY, Dossiers du cinéma - Les films, tome 2, article LEscalier/The Staircase, p. 74, éd. Casterman, Belgique 1972.
I
Mis à part le domaine du cinéma pornographique (et de sa version aseptisée "soft" nommée pompeusement "érotique" par la critique), la représentation de la sexualité au cinéma est soumise à de multiples règles.Les industriels du cinéma ont toujours eu pour but la rentabilité et ont toujours conçu leurs films comme des produits destinés à un marché. Ce marché étant le public le plus large possible, il était quasiment impossible de représenter le sexe dune façon trop vériste et prégnante dans des produits de grande consommation. Les producteurs hollywoodiens ont toujours répété depuis 1920 que leurs films devaient pouvoir être vus, compris et aimés par des gens de 7 à 77 ans. Dès lors, les femmes et les enfants constituant une part non négligeable dudit public, ainsi que les personnes âgées, il nétait pas question de montrer au cours dun film grand public une scène tant soit peu choquante. Les films étaient avant tout une distraction pour "toute la famille".
De fait, jusquen 1950, la dichotomie était claire : courts-métrages pornos clandestins dune part ou films grands publics dautre part. Vers 1955 et plus encore vers 1960, les moeurs ayant évolués en Europe occidentale et en Amérique du nord, les producteurs décidèrent finalement dintroduire des références plus explicites à lamour physique dans leurs films. Ainsi "Tant quil y aura des hommes/From here to Eternity" (1953) de Fred Zinemmann provoqua un certain émoi du fait dune torride étreinte entre Deborah Kerr et Burt Lancaster.
Il y avait eu des précédents : scène dorgie dans la partie babylonienne du film de D.W.Griffith, "Intolérances" (1917) ou encore les plans fétichistes de Bunuel dans "Lâge dor" (1930) et le "Chien Andalou" (1928) sans parler du fameux "Erotikon" tourné en Tchécoslovaquie par Gustav Machaty en 1929. Une histoire précise du sexe au cinéma peut dailleurs en repérer bien davantage. Mais ces précédents correspondaient à des tentatives isolées, marginales.
II
Il est certain que les années 60 ont été celles de la libération de limage. De limage mais aussi des sujets abordables par les scénaristes, et dailleurs effectivement abordés. Dont lhomosexualité explicite.
Certes les films français comiques des années 30 regorgent dallusions comiques concernant lhomosexualité (féminine ou masculine) et cette tradition bien gauloise se perpétue régulièrement (Poiret et Serrault ont repris le flambeau, puis Depardieu et Michel Blanc plus récemment). Jacqueline Audry a déjà dépeint les aventures amoureuses des "Garçonnes" (1957), elle va bientôt sattaquer à plus délicat : "Le secret du chevalier dEon" en 1960 ! Quant à Jean Delannoy, il dépeint avec classe les "Amitiés particulières" en 1964.
Mais le salut vient dailleurs. "The Servant" en 1963 et "LEscalier" en 1969 adaptés d Harold Pinter par Losey et Donen décrivent en profondeur les affres de la relation homosexuelle tandis quaux Etats-Unis le réalisateur Mark Rydell recrée en 1967 avec une sensualité impressionnante la relation lesbienne décrite par D.H.Lawrence dans "The Fox/Le renard". "Un dimanche comme les autres/Sunday, Bloody Sunday" de John Schlesinger (1971) dépasse le simple constat enregistré dans "Macadam Cow-Boy" deux ans plus tôt et oriente lanalyse vers la bisexualité et sa résonance psychologique. En 1968, "Flesh" de Warhol et Morrissey invente un nouveau langage adapté à la réalité décrite : Joe Dallessandro chemine à la recherche de la pureté, entre drogue, travestis et climat social dun New-York quotidien et désabusé. Idem pour le deuxième volet : "Trash" (1970).
Cela nempêche pas Gordon Douglas de dénoncer la traque policière dont sont victimes les homosexuels à loccasion dune enquête menée par "Le détective" (1968) dans lequel Sinatra descend aux enfers new-yorkais. Même chose pour Henri Fonda qui est amené à deux reprises à fréquenter les lesbiennes et les homosexuels de Boston dans "The Boston Strangler/Létrangleur de Boston" (1968) de Richard Fleisher.
En 1969, Tony Tenser, le sémillant producteur de la Tigon Pictures lance sur le marché le premier film érotique anglais explicitement consacré aux amours lesbiennes : "Monique" avec Sibylla Kay et Joan Alcorn ! Quant aux nordiques, ils nont pas attendu pour aborder les aspects les plus réalistes des variétés de lamour : "Je suis curieuse - version jaune" de Sjöman date de 1967. Les Italiens ne sont pas en reste puisque "Les garçons" de Bolognini datent de 1963.
III
Cependant le traitement de front de lhomosexualité est beaucoup moins riche que son traitement allusif dans lhistoire du cinéma. Moins riche quantitativement en tous cas. Et cest par le biais du cinéma de genre quil faut passer pour apercevoir la grande richesse du sujet dans lhistoire du 7ème art.
En effet, la France ne cesse de lorgner vers les homosexuels et les lesbiennes dans son cinéma policier populaire classique. Les films de Decoin, de Ralph Habib, de Robert Vernay, de Bénazéraf qui relèvent de ce genre contiennent de très nombreuses suggestions de relations homosexuelles. Quil sagisse de "Nuit blanche et rouge à lèvres" (1957), "Les compagnes de la nuit" (1953), "Razzia sur la chnouff" (1954), "La drogue du vice/Le concerto de la peur" (1961). Mentionnons bien sûr les films de Bresson "Les anges du péché" (1943) contant la trouble amitié entre une aventurière maudite et une soeur fascinée ainsi que "Les dames du Bois de Boulogne" (1944) qui pénètre les tréfonds de la perversité humaine. Aucune vulgarité mais un climat moite, tendu, étouffant plus sexuel que la moindre comédie érotique moderne avec Jane Birkin ou Mireille Darc.
La Grande-Bretagne aborde le thème homosexuel par le biais du cinéma nudiste dHarrison Marks mais surtout par celui du cinéma fantastique : "Les Maîtresses de Dracula/The Brides of Dracula" (1960) (Terence Fisher) contient quelques scènes stupéfiantes par leur force et leur densité dramatique de vampirisation dun homme par un homme et dune femme par une femme. Roy Ward Baker reprendra plus explicitement le flambeau dans les années 70 avec "Scars of Dracula/Les cicatrices de Dracula" (aux options "délibérément fétichistes et homosexuelles" comme lécrivait Sabatier, op. cit.) et "The Vampire Lovers" qui contient de troublantes scène entre Ingrid Pitt et Madolyn Smith daprès "Carmilla" de lécrivain gothique Sheridan Le Fanu. La peur au cinéma passe par le jeu névrotique avec le désir. Lhomosexualité du châtelain, à la tête dune escouade de jeunes cavaliers blonds et racés, est nettement posée dans "The Plague of the Zombies/Linvasion des morts-vivants" (John Gilling, 1965) mais elle se double dun désir de domination et dun narcissisme forcenés. Lhéroïne de "The Reptile/La femme reptile" vit cloîtrée avec son père, à lorigine dune malédiction qui la transforme périodiquement en serpent avide.
LItalie suit le chemin rapidement : Mario Bava centre lintrigue du sketch douverture des "Trois visages de la peur/ I tri volti della Paura" (1963) sur la lutte entre une lesbienne et un proxénète, déterminés à reconquérir une Michèle Mercier terrorisée. Unité de temps, de lieu et daction pour ce pur joyau dont la perversité scintille toujours dun très sombre éclat. Antonio Margheriti orchestre pour sa part une "Danse macabre/Danza Macabra" (1963) placée sous le signe cormanien dEdgar Allan Poe. La star Barbara Steele y incarne une jeune femme bisexuelle maudite, fantôme condamné à revivre les affres dune passion brûlante et meurtrière. Comme chez Roger Corman, les éléments du décor et le découpage temporel de laction renvoient à linterprétation freudienne des rêves. Margheriti en fera un remake 8 ans plus tard ("Nella Stretta Morsa del Ragno/Les Fantômes de Hurlevent") avec Klaus Kinsky et Michèle Mercier.
Par ailleurs, le peplum italien des années 1955-1965 fourmille de transcriptions de scènes homosexuelles suggérées. Non seulement certains titres ("Sapho, vénus de Lesbos/Saffo, venere di Lesbo" de Pietro Francisci, 1960) mais certaines scènes précises dépeignent les amours interdites : ainsi la rencontre dHercule avec les Amazones lesbiennes et bisexuelles tueuses dans "Hercule et la reine de Lydie/Ercole e la regina di Lydia" (1958) encore de Francisci (dont la direction de la photo fut assurée par Mario Bava).
Le film de guerre est régulièrement infiltré par une homosexualité sous-jacente. Elle peut être explicite chez lun des personnages (comme dans "Aces High/Le tigre du ciel" réalisé par Jack Gold en 1975) ou suggérée par une misogynie forcenée (Aldo Ray dans "The Naked and the Dead/Les nus et les morts" de Raoul Walsh en 1958). Elle peut aussi prendre la forme dun rapport quasi sado-masochiste entre supérieurs et subordonnés ("Between Heaven and Hell/Le temps de la colère" 1956 de Richard Fleisher) ou entre soldats dun même commando ("Too Late the Heroes/Trop tard pour les héros" 1970 de Robert Aldrich).
Le morceau de roi de la suggestion de lhomosexualité est probablement loeuvre dHitchcock. Cette facette de son oeuvre a dailleurs été récemment mise en lumière. Il est certain que lhomosexualité est dessinée et sous-jacente dans le lien criminel qui unit les deux protagonistes mâles de "Stranger on a Train/Linconnu du Nord-Express" (1951). Même chose pour les deux étudiants nietzschéens de "The rope/La corde" (1948). De même, la relation de Ray Milland et dAnthony Dawson qui aboutit à la tentative dassassinat de Grace Kelly dans "Dial M for Murder/Le crime était presque parfait" (1954).
IV
Aux Etats-Unis, vers 1965, un phénomène marginale influence vraiment la donne : la production et la diffusion dans les salles populaires de Californie et de New-York de petits films appelés "Nudies" correspondant à nos érotiques européens et qui rivalisent daudace visuelle et de modernité de ton. Ils sont consacrés aux déboires de nymphomanes insatiables, aux rivalités amoureuses des nudistes, etc.. Tournés en 16mm noir et blanc ou couleurs, ils sont souvent diffusés en double programme à la suite dun thriller ou dun musical tard le soir.
Une libération grandissante transfère ces scènes dans des productions intellectuelles de prestige vers la fin des années 65/70. Ainsi le baiser lesbien de madame Anaïs à Catherine Deneuve dans "Belle de jour" (1966) de Bunuel est diffusé en grande pompe dans les plus prestigieux réseaux de distribution de la cinématographie parisienne.
Cette libération a culminé dans les années 1970-75 (date de lapparition des salles de cinéma X et des sex-shops en Europe et aux Etats-Unis). A cette époque, les scènes damour physique sont monnaie courante dans tous les genres classiques du cinéma. Les films sexy ou érotiques de tous acabits envahissent les écrans, prélude à la vague X qui déferle dès 1975.
Pasolini ("Théorème"), Visconti ("Les damnés"), Fellini ("Satiricon"), Ken Russel ("Love") parsèment leurs films des figures variées de la perversion, pour le plus grand plaisir des cinéphiles intellectuels et du grand public. Derek Jarman, mort récemment, se paye le plaisir de tourner une peinture homosexuelle du martyr de Saint-Sebastien parlée en latin classique : "Sebastiane" (1976). Pasolini montre un coït homosexuel quasiment hard dans "Salo..." (1976). De cette frénésie ambiante de lépoque ressort dabord lincroyable liberté de ton qui sinstalle en Italie : Edwige Fenech et ses consoeurs (Nadia Cassini, Rosalba Neri, etc.) installent les scènes de lesbienne dans la comédie populaire italienne avec nonchalance et décontraction. Les bonnes soeurs des couvents de Rimini passent leurs temps en orgies lesbiennes animées par les brûlantes Anne Heywood (vedette du "Renard" de Rydell déjà cité) ou Tina Aumont, entre autres égéries. En Espagne, Lyna Romay et Jess Franco oscillent avec panache entre les versions soft et hards ("Les inassouvies N°2/Plaisirs à trois", 1973) dun même film. Laudace dun film comme les "Les biches" (1968) de Chabrol est bien dépassée visuellement même si lart cinématographique na pas vraiment gagné au change.
Il est cependant clair que lhomosexualité féminine est bien plus montrée que la masculine. Il y a, à cette époque, très peu de scènes érotiques softs entre hommes. Patrice Chéreau passe à lacte avec "Lhomme blessé" au début des années 1980. Jean-Claude Guiget, ancien assistant de Vechialli, nhésite pas à suggérer le viol homosexuel carcérale dans une séquence de "Les belles manières" (1981). William Friedkin, lauteur de "French Connection" et "LExorciste" réalise un hallucinant document policier sur les boîtes "cuir" gay à New-York dans "Cruising" (1981). Al Pacino jouait le rôle dun inspecteur chargé dinfiltrer les milieux "cuir" pour débusquer un assassin psychopathe. La fin suggérait que le masque quil avait dû porter finissait par lui coller à la peau. Le film fut très discuté lors de sa sortie.
Cette période de liberté est aujourdhui en régression. Si le X bi, homo ou hétéro persiste et signe dans le cadre dune offre pléthorique, paradoxalement le cinéma traditionnel délaisse les excès de la période précédente.
Considérons par exemple le genre à part entière que représente le film de "prison de femmes" aux Etats-Unis. Il est amorcé par les films de Jack Hill et la partie centrale de "Jackson County Jail/La prison du viol" (Miller, 1976) produits par Corman. De 1975 ("Caged Heat/Cinq femmes à abattre" de Jonathan Demme avec Barbara Steele) à 1985 environ ("Caged Heat/Les anges du mal" (1983) de Paul Nicholas avec Sybil Danning et Stella Stevens, "The Naked Cage/La cage aux vices" (1985) toujours de Paul Nicholas avec Christina Whitaker), ce genre contraignant en soi est le parfait exemple dun "art dassouvissement" destiné à un public avide de sensations fortes. La partie italienne du genre a encore renforcé cet aspect : "Pénitencier de femmes" de Mattéi avec Laura Gemser, par exemple. Cette contrainte engendre des oeuvres surprenantes par leur érotisme et leur liberté de ton, leur violence et leur acuité. Perçus comme complaisants par les critiques (qui reconnaissent à loccasion leur qualité formelle et leur force dramatique), ces films sont parfois proches du surréalisme qu Ado Kyrou décelait dans "Gun Crazy/Le démon des armes" (1950) de Joseph Lewis. Notons que dernières années, tout a changé. Les films de ce genre sont conçus comme étant des produits télévisuels et non plus cinématographiques. Ils axent leur thématique sur une réalisme social larmoyant, sur la réinsertion et le rachat...La charge érotique et onirique dun filmcomme."I Am a Fugitive From a Chain Gang/Je suis un évadé" (1933) de Mervyn Le Roy est totalement évacuée par ces productions télévisuelle récentes.
Ainsi le scandale provoqué aux Etats-Unis par le corps nu de Michael Douglas, et ses étreintes avec Sharon Stone (elle-même impliquée par le sujet du film dans une liaison lesbienne avec la toujours bandante Dorothy Malone !) dans "Basic Instinct" (Paul Verhoeven, 1991) est-il bien la preuve du retour en force dun néo-puritanisme toujours vivace. Même si celui-ci est régulièrement battu en brêche : "Showgirls" (Verhoeven, 1995 avec Gina Gershon), "Bound" (Wachovski Brothers, 1996 aussi avec Gina Gershon), "Boogie Nights" (Anderson, 1998) en constituent trois exemples étonnants.
En France, le C.S.A. (sigle qui ne signifie pas forcément "Carabine Semi Automatique" mais désigne un organisme indépendant de contrôle des images diffusées par les chaînes de télévision publiques et privées) veille au grain. M6, revenant dailleurs aux principes fondateurs du code promulgué par William Hays de 1930 annonce dune voix acidulée que ce film peut être vu par toute la famille ! La boucle na jamais été plus bouclé. Mais le paysage audiovisuel français a toujours été un paradoxe dont "Baise-moi !" (V. Despente & Coralie, 2000) nest pas le moindre exemple.
Cest donc la France qui permet la naissance du premier film grand public sur les amours bissexuels en pleine tornade SIDA : "Les Nuits Fauves" (1993) dont le romantisme fiévreux renvoie presque au phénomène quavait été "Le diable au corps" dAutant-Lara en 1946. Mais la génération daujourdhui ne lutte plus pour lamour libre, comme celle des adolescents daprès-guerre ou celle des années 70. Elle lutte (surtout celle qui avait 20 ans en 1980 et qui fut frappée de plein fouet) pour sa survie. Ce ne sont plus les contraintes familiales ou sociales qui sopposent au bonheur des amants mais un ennemi invisible et redoutable : la peur de la mort. Situation dramatique inédite qui sapplique désormais à toutes les formes de sexualité. Le film a eu un très profond retentissement chez le grand public traditionnel de province. Il a été plus discuté par les représentants des communautés urbaines les plus touchées et les plus concernées, à la date de sa sortie. Seul le recul permettra de juger exactement son impact réel.
Ce nest en tout cas pas un hasard si la peinture contemporaine de lhomosexualité masculine passe souvent par le vieux prétexte du "documentaire social" sur la prostitution. La meilleure illustration de cette tendance est probablement "Forty Deuce/New-York, 42ème rue" (1981) signé par lauteur de "Flesh", Paul Morrissey. Citons aussi le récent "Jembrasse pas" (1992) de Téchiné qui brosse un portrait intimiste et réaliste de la prostitution à Paris.
V
Il serait par ailleurs injuste de terminer cet article sans mentionner la pauvreté du regard cinématographique français et étranger sur les transsexuelles et les travestis. Mis à part Almodovar ("La ley del deseo/La loi du désir" 1986) qui confie peureusement le soin à lactrice lactrice Carmen Maura dincarner (de façon assez convaincante et sexy, il est vrai) une travesti très intello et Imanol Uribe ("Le sexe du diable" 1987) où le travesti (une espagnole encore une fois) nest pas spécialement attrayante mais est présentée de façon positive, le bilan est maigre. Car on ne peut pas dire que Jean Carmet/Mona représente exactement le travesti typique que lon peut rencontrer aujourdhui dans les grandes cités européennes ! Même chose pour le travesti psychopathe et caricatural de "Change pas de main" (1975) de Paul Vechialli, qui prêche en revanche la bisexualité féminine au travers de la belle Miriam Mézière.
Ces reines des nuits occidentales qui débauchent les clients de ces dames depuis maintenant 15 ans napparaissent que comme silhouettes darrière-plan dans des films policiers parfois ambitieux et collant bien au climat de lépoque où ils ont été tournés ("La balance" de Bob Swaim 1982 , "Brigade des moeurs" (1986) de Max Pecas).
La variété géographique et esthétique des transsexuelles, leur violence et leur exotisme, leur qualité dandrogynes primitives et flamboyantes pourraient offrir maints sujets aux scénaristes et aux cinéastes mais ne semblent guère exploitées (mis à part, bien sûr, dans lindustrie pornographique : les roman-photos, films Super 8mm, 16 & 35 mm, vidéos dont elles sont les vedettes y constituent même un sous-ensemble à part entière). La raison en est sans doute que la matière première (les " trans " elles-mêmes) nest guère malléable et ne se plie pas facilement aux impératifs dun tournage professionnel, en dépit dexceptions qui confirment la règle. Ce ne sont certes pas les sympathiques oeuvres de Phillippe Clair ("Si tu vas à Rio...." avec Roberta Clause) ou Robert Thomas ("Les brésiliennes du Bois de Boulogne" avec dauthentiques brésiliennes) qui changeront quelque chose à ce triste état de fait.
Il faut en fait, pour trouver loiseau rare, quitter lEurope et revenir au Japon, en 1968. Lun des plus beaux films du monde : "Le lézard noir/Kurotokage" de Kinji Fukasaku, est interprété par Akihiro "Miwa", sublime transsexuelle japonaise qui tient le rôle dune sorte de Fantômas nippone, triste, langoureuse, étincelante, dangereuse. Donnée comme telle par son rôle, la très érotique et très vamp "Miwa" na pas pris une ride et provoque toujours, dans les temples de la cinéphilie parisienne où le film est régulièrement projeté, de troubles émois chez les jeunes gens intellos et des rires méchants et jaloux chez les midinettes qui les accompagnent. On peut aussi retenir un étrange thriller dAlberto de Martino (signé Martin, Herbert) tourné avec des capitaux américano-canadiens, intitulé "Special Magnum 44" (1976) avec Stuart Whitman, Carole Laure dans lequel une transsexuelle était le moteur de lintrigue, ultra violente et assez shakespearienne.
FIN
N.B. : Je me suis volontairement limité au cinéma long-métrage de fiction distribué dans un cadre commercial. Jai donc écarté les courts-métrages, les documentaires vidéos, T.V., les films "militants" ou "activistes" des communautés homosexuelles consacrés, par exemple, aux témoignages sur le combat contre le SIDA. Ils ressortent pourtant assurément à lhistoire générale du cinéma.
Francis Moury, 1995 / maj août 2003
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