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La Bataille d’Alger
de Gillo Pontecorvo — 1966 — Italie / Algérie

— par Francis Moury —


Note : Ce texte est initialement paru dans le catalogue de l'édition 2003 de l'Étrange festival.
Le texte à juste été légerement revu et corrigé par l'auteur.

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Reconstitution de la bataille insurrectionnelle d’Alger (1957), un des points culminants de la guerre d’Algérie (1954-1962) qui aboutit à l’indépendance de ce pays à la suite des accords d’Evian de 1962. Le Front de Libération Nationale algérien avait commencé à organiser la révolte contre la présence française dans toute l’Algérie au cours du 1er novembre 1954 en signant une série de massacres dans les exploitations agricoles et d’attaques contre les forces armées françaises. C’est le début de la guerre d’Algérie. Le recours au terrorisme — frappant aussi bien soldats français que civils français qu’Algériens pro-français (Harkis) ou simplement employés par les Français, atteignit la ville d’Alger à un rythme rapidement préoccupant. Le F.L.N. prélève un impôt révolutionnaire, exécute sommairement les récalcitrants algériens, s’organise en fractions autonomes, armées, clandestines. Le 7 janvier 1957, jour de la sainte Mélanie, le général Massu se voit remettre par Robert Lacoste, ministre résident, les pleins pouvoirs sur Alger. Massu et son chef-d’état major Godar font quadriller la ville par la 10ème D.P. et un régiment de zouaves surveille la Casbah, le vieux centre dédalesque d’Alger. C’est le début d’une traque contre la cellule algérienne du F.L.N et ses principaux chefs : Ben M’Hidi Larbi est arrêté mais les chefs (Yacef Saadi et Ali-la-Pointe) de la zone autonome — la Casbah — demeurent introuvables. Les colonels Bigeard (3ème R.C.P.) et Brothier (1er R.C.P.) sont particulièrement impliqués : il font face, dès le 3 juin 1957, non plus seulement à des mitraillages collectifs mais à des poses de bombes dans les lieux publics. Les autorités militaires françaises emploient tous les moyens — torture incluse — pour remonter la piste et reconstituer l’organigramme. Jouant son va-tout, le F.L.N. augmente la fréquence et l’impact des attentats : le 27 juillet c’est neuf bombes qui explosent simultanément dans Alger. Dès lors, une course contre la montre est lancée : elle s’achèvera par l’arrestation de Yacef Saadi et de ses lieutenants le 24 septembre 1957. Le F.L.N. est exsangue, la bataille d’Alger un succès militaire mais l’usage de la torture, dénoncé par des officiers, des prêtres, des intellectuels de gauche comme de droite, engendre un conflit politique et moral au sein même des forces armées régulières, voire du gouvernement jusqu’à faire tomber la IVème République : le général de Gaulle arrive au pouvoir en 1958.

Tourné en 1965-1966 peu de temps après la signature des Accords d’Évian (1962) qui marquaient la fin officielle du conflit franco-algérien, sur les lieux mêmes — dont certains éléments furent reconstitués in situ - afin de restituer non seulement l’histoire mais la géographie exacte de cette histoire - distribué en France seulement vers 1970 et dans un circuit d’exploitation assez confidentiel, très rarement diffusé à la télévision française - le film de Pontecorvo brille encore de tous ses feux plus de 35 ans après sa réalisation.

La quasi-totalité des 138 rôles du scénario furent tenus par des non-professionnels : Brahim Haggiag (Ali la Pointe) était un paysan des environs d’Alger. Le co-producteur/acteur Saadi Yaceff avait été le responsable historique de la zone autonome de la Casbah dont les 80.000 habitants apportèrent leur concours à la figuration. Seul Jean Martin (le colonel Mathieu) avait été élève du Conservatoire de Louis Jouvet. Les quatre actrices principales étaient aussi des non-professionnelles que Pontecorvo initia à l’art dramatique.

Son montage — une multitude de scènes parfois assez brèves reproduisant d’une manière impressionniste la chronologie des faits - est particulièrement soigné. L’interprétation est remarquable tant du côté des acteurs algériens que des autres, des comédiens que des non-professionnels. Magnifique photographie en cinémascope N&B. de Marcello Gati qui avait été chef-opérateur de La bataille de Naples (Nanni Loy, 1962) et une des grandes partitions de Morricone. La verve et le sens de l’épopée ne sont pas rappeler — le paradoxe n’est qu’apparent tant l’esthétique contredit comme en se jouant les positions politiques des uns et des autres " in situ " - ceux d’un Mark Robson dans la seconde partie de Lost Command [les centurions] (USA / Fr. 1965). La violence y est constante et souvent très impressionnante. On n’oubliera pas, par exemple, l’exécution sommaire du proxénète. On pouvait encore, dans les années 1980-1985, le visionner dans une copie assez belle en double-programme avec, par exemple, un thriller de Michael Winner au Bellevue, l’une des salles disparues corps et âmes du quartier Belleville à Paris : le public y était composé en partie de témoins directs des évènements et la projection se déroulait dans un silence respectueux que la passion ne troublait jamais. Signe incontestable de la réussite du film.

(…) Je ne pense pas [que le film suscitera des réactions en France]. Je l’ai montré à des gens qui étaient pour l’Algérie française et qui ont reconnu l’honnêteté et la sincérité de notre approche. (…) On a l’impression que ‘ai disposé d’une immense figuration. En fait, on a condensé toutes les scènes de foules sur trois ou quatre jours. En fait on a choisi des endroits où on pouvait donner l’illusion d’une foule immense. Je n’ai pas eu plus de 2000 figurants en tout. (…) J’ai renoncé dès le départ à traiter le sujet de la manière traditionnelle, avec un héros individuel. Mon héros est collectif. C’est l’histoire d’un chœur, comme dans une tragédie grecque. Nous avons exercé une véritable dictature de la vérité, en chassant tout ce qui n’était pas vrai. Ensuite, nous avons très longuement travaillé la photo en laboratoire pour qu’elle ressemble à l’image télévisée ou à celles des grands reportages dans les hebdomadaires. Ainsi le spectateur se sent-il concerné, comme il l’est lorsqu’il regarde un film sur des évènements qui se déroulent près de chez lui, ou comme s’il était dans la rue lui-même à ce moment-là. (…) Pour moi la musique est un élément décisif. (…) comme une rampe dans un escalier noir. Si je n’ai pas la musique, je ne sais pas ce qu’il faut faire, où mettre la caméra. (…) J’étais journaliste avant de devenir réalisateur. J’ai eu le coup de foudre pour Paisa et j’ai tout de suite changé de métier. Je déteste cette tendance du cinéma à juxtaposer des schémas morts à la réalité vivante. (…) J’aime aussi beaucoup Francesco Rosi, et aussi Fellini, bien qu’il soit à l’opposé de moi. (…) Je me moque que mes films fassent de l’argent mais je veux qu’ils soient vus par le plus grand nombre de spectateurs. Le problème est donc de trouver un langage simple. D’ailleurs quand on sent bien une chose, le public la sent aussi à condition qu’elle soit exposée simplement, d’une façon presque élémentaire. (…)

Extraits d’un entretien de Gillo Pontecorvo avec Guylaine Guidez in Le Nouveau Cinémonde N° 1840, éd. S.F.E.P.I., Paris 16 juin 1970, p. 25

" Je n’attendais pas ce film sans appréhension. L’énormité des moyens financiers n’écraserait-elle pas le cinéaste italien ? Le scénario, inspiré par le producteur algérien Saadi Yacef, ex-chef F.L.N. de la Casbah, ne tournerait-il pas au culte de la personnalité ? Ou ne contiendrait-il pas des propos politiques discutables ? Or la mise en scène, très discrète, en style " d’actualités reconstituées ", a toujours été, comme le récit, d’une exemplaire sobriété. (…) "

Georges Sadoul, commentaire tenu lors de la présentation du film au Festival de Venise en 1966

Gillo Pontecorvo (né à Pise le 18 novembre 1919), docteur en chimie et journaliste, ancien assistant d’Yves Allégret, est surtout connu en France pour La lunga strada azzura [Un dénommé Squarcio] (1957), Kapo (1960) , La bataille d’Alger (1966) et Queimada (1969) mais il a tourné plus d’une dizaine de films, souvent mal distribués chez nous. On dit qu’il se veut politique mais qu’il l’est sans nuances : voire… Car au fond, par une étrange ruse de la raison, sa virulence et sa force partisanes sont peut-être le meilleur moyen, au-delà de toute perspective " équilibrée " condamnée d’avance par les témoins directs comme par le sens de l’histoire, de restituer l’objectivité absolue de la situation. Qu’importe dès lors que sa vision de l’action des parachutistes français soit " partiale " (1966), sa peinture du colonialisme absorbée par un Brando un peu trop " exacerbé " (1969) : c’est possible mais on n’oublie pas un film de Pontecorvo une fois qu’on l’a vu et une parcelle de la réalité qu’il veut dépeindre est restituée à tout jamais. Au fond, le meilleur film sur ce moment et ce lieu de la guerre d’Algérie, n’est-ce pas en fin de compte lui, un italien, qui l’a réalisé ?

La battaglia di Algeri / Maarakat madinat al Jazaer. Avec Jean Martin, Saadi Yaceff, Brahim Haggiag, Samia Kerbash, Tommaso Neri, Fusia El Kader. Prod. : Antonio Musi (Ital.) & Saadi Yaceff (Alg.). Scn : Gillo Pontecorvo & Franco Solinas. Photo : Marcello Gatti. Mont. : Mario Serandrei & Mario Morra. Mus. : Ennio Morricone. Durée : 1h57 Cinémascope 2.35 N&B.



Francis Moury, août 2003
©l'Étrange festival





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