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The Fog
de John Carpenter
— par Francis Moury —


Note : Ce texte est initialement paru en tant que critique de dvd sur le site dvdrama.
Le texte à juste été légerement revu et corrigé par l'auteur.

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THE FOG [FOG]

(USA — 1979 — un film de John Carpenter)

CRITIQUE

Sorti à Paris le 19 mars 1980, The Fog [Fog] (USA 1979) de John Carpenter fut considéré par certains comme l’amorce de sa décadence et par d’autres comme son apothéose — précisons immédiatement : avant la véritable apothéose qu’allait se révéler être The Thing [La chose] (USA 1982). Près de 25 ans plus tard, il n’est pas inutile de resituer The Fog autant dans la filmographie de Carpenter que dans la vision qu’on en pouvait avoir à l’époque — si contradictoire fût-elle. On sait qu’en France Halloween [La nuit des masques] (USA 1978) fut à l’origine de la consécration critique et publique du cinéaste. Assault on Precinct 13 [Assaut] (USA 1976) était sorti le 5 juillet 1978 dans l’indifférence générale, à quelques heureuses exceptions près. C’est seulement à la suite du succès d’Halloween que la Cinémathèque Française reprend, au cours d’une triomphale et mémorable séance spéciale, Assaut on Precinct 13 et que le film est enfin reconnu pour ce qu’il est : la première oeuvre importante de Carpenter. Le cas de Dark Star [L’étoile noire] (USA 1974) est similaire à celui d’Assault on Precinct 13 : ce premier film de science-fiction parodique sort encore plus tardivement puisqu’il ne sera distribué chez nous que le 9 juillet 1980 et il ne reste que peu de temps à l’affiche : juste assez longtemps pour que les puristes aient eu le temps de noter que son directeur de la photo est celui d’Assault on Precinct 13 : Douglas Knapp.

The Fog arrive donc dans un contexte où Carpenter est quasi-simultanément découvert par certains, confirmé aux yeux de certains autres comme un auteur à part entière, mais en tout cas considéré comme un cinéaste dont le cheminement esthétique est digne d’être attentivement suivi. " Un nouvel auteur de cinéma fantastique ? " : telle est la bonne question que The Fog amène à se poser aux critiques de 1980 qui comparent déjà les 4 œuvres distribuées chez nous en à peine 2 ans d’intervalle. " Peut-être ", répondent alors tout de suite une partie d’entre eux, puisqu’il semble bien que Carpenter se spécialise dans le genre. Si l’hésitation était possible devant Assault on Precinct 13 qui relevait tout autant du polar violent, les trois autres œuvres relèvent pour leur part clairement de ce genre et de sa succursale nommée (par Jacques Sternberg) " science-fiction " en ce qui concerne celui de 1974. Un auteur qui semble en tout cas satisfaire un désir de cohérence esthétique et de contrôle aussi total que possible sur les films qu’il livre : Carpenter est scénariste ou co-scénariste (avec Debra Hill), réalisateur, compositeur de la musique de ses films et aussi parfois accessoirement figurant ; il emploie certains acteurs régulièrement (Charles Cyphers, Nancy Loomis, Jamie Lee Curtis) ; son directeur artistique est encore une fois Tommy Lee Wallace (déjà pour Halloween), son directeur de la photo encore une fois Dean Cundey (idem). Larry Franco est le petit dernier de la bande : il est crédité au poste d’assistant réalisateur de The Fog et sera producteur assistant de The Thing. Carpenter peut donc bien apparaître comme un auteur complet, à la façon dont l’était un Samuel Fuller et qui plus est, entouré tout comme un Terence Fisher ou un Roger Corman en leurs temps d’une équipe technique et artistique récurrente et homogène. Sous nos yeux ébahis, la liberté et la créativité des âges d’or du cinéma fantastique des années 31-39 ou 55-73 serait-elles en train de renaître ?! À cette question la critique de l’époque répond diversement après avoir visionné The Fog, même si le nom Carpenter est devenu un label aux yeux du grand public qui réagit d’ailleurs commercialement assez bien au film, dans l’ensemble.

En effet, qu’est-ce que The Fog ? Disons-le d’emblée, thématiquement le film appartient - en partie seulement, bien sûr - à un sous-genre classique du cinéma fantastique anglo-saxon : celui du vaisseau fantôme - déjà illustré par The Mystery of the Mary Celeste (GB 1935 déjà un production Hammer Films) de Denyson Clift, The Ghost Ship (USA 1943 produit par Val Lewton) de Mark Robson - et dont le filon continue d’être exploité régulièrement par les producteurs jusqu’à nos jours. L’habileté de Carpenter est, bien sûr, d’avoir modernisé le thème, de lui avoir conféré une ampleur mythique admirable puisque son " retour " - du moins celui des fantômes qui survivent à son bord — permet de révéler (fonction essentielle d’un mythe) la faute collective commise par la communauté d’Antonio Bay à leur encontre, il y a bien longtemps. Faute que les fantômes font expier à leurs descendants qui doivent, pour y échapper, faire un travail de mémoire dans un climat de franche panique qui culmine dans les séquences du dernier tiers du film. La rédemption totale est obtenue par le sacrifice d’un de ses membres les plus éminents : le prêtre. Une histoire de fantômes dans un décor contemporain, brillamment filmée, techniquement somptueuse, riches en idées drôles ou effrayantes, poétiques souvent. Mais un schéma extrêmement classique tout de même. Voilà ce que pensent alors les détracteurs qui reprochent, en outre, à Carpenter l’aspect réactionnaire de son film : n’est-ce pas une mise en garde symbolique, une de plus, que ce phare perché qui surveille les assaillant pouvant menacer l’Amérique ? Le film n’est-il pas, en fait, profondément reaganien ?! Et les mêmes de s’aviser que, tout bien pesé, Carpenter n’est pas si original que ça : Dark Star ? Une parodie fauchée de 2001 : A Space Odyssey [2001 : l’odyssée de l’espace] (USA 1968) de Stanley Kubrick ! Assault on Precinct 13 ? Un remake déguisé en polar urbain du Rio Bravo (USA 1958) d’Howard Hawks ! Halloween ? Certains plans en sont décalqués d’un brillant polar psychopathologique réalisé par Freddie Francis au scénario écrit par Jimmy Sangster et produit dans les années 1965 !

Le drame est qu’ils n’avaient bien sûr pas tout à fait tort mais qu’ils passaient à côté de Carpenter par haine profonde du cinéma fantastique, cette haine quasi-viscérale qui fut si longtemps la plaie de la critique française en dépit de tous les effort pour inverser la tendance dans les années 1960-1970. C’était précisément ce qui fascinait les amateurs de fantastique qu’ils rejetaient : Carpenter empruntait à ses (à nos !) classiques, il les remodelait, leur redonnait une nouvelle vie, les enrichissait de notre sensibilité contemporaine, nous les restituait sous la forme d’œuvres belles, vigoureuses, sincères, souvent splendides. Mais le divorce était consommé : The Fog fut, bien avant Prince of Darkness [Prince des ténèbres] et avec beaucoup moins de raisons valables, son point de départ historique. The Thing confirmera bientôt les mêmes détracteurs dans leur point de vue : un remake d’un film d’Howard Hawks (d’ailleurs souvent un peu méprisé par les Hawksiens des années 50-60 qui jugaient que Hawks, tout compte fait, avait eu raison de ne pas le signer en 1951 mais assez bien réévalué par la suite), certes spectaculaire mais encore un remake ! Sans parler de They Live [Invasion Los Angeles] qui fut considéré comme un tantôt drôle, tantôt assez plat démarquage de la série des Invasion of the Body Snatchers illustrée par Siegel, Kauffman et Ferrara ou bien encore de New York 1997 et Christine qui furent considéré comme des exercices de style un peu essouflés, même si on reconnaissait qu’ils étaient dotée d’une photo toujours aussi belle (mais d’une musique qui l’était déjà un peu moins). L’idée poutant charmante et cinéphilique en soi, et toute carpenterienne, de réunir Janet Leigh et sa fille Jamie Lee dans un même film ne fut pas non plus particulièrement appréciée. Pourtant nous étions ravis de voir l’héroïne du Psycho [Psychose] (USA 1960) d’Hitchcock se retrouver dans un film fantastique 20 ans plus tard et le propos n’était pas si " people " qu’il pouvait le paraître. Dans Psycho, Janet Leigh est confrontée au remords, à la mauvaise conscience, au péché originel en somme et elle est punie abominablement de son crime par le destin mais dans l’ignorance de ce qui la tue. Ici elle apprend l’origine d’une faute qu’elle ignorait, connaît ce qui risque de la tuer mais in extremis… pas si bête comme casting ! La seule chose qui trouva grâce aux yeux de nos critiques sérieux de l’époque fut… le décor du phare. On se demandait avec une vague curiosité où Carpenter avait bien pût dénicher un si beau décor naturel ? Le degré zéro de la réception carpenterienne en France venait d’être atteint : considéré dès son quatrième film comme un honnête artisan qui, sous des ambitions plastiques très affichées, nous resservait les mêmes vieilles sauces avec un assaisonnement high-tech (pour les années 80, s’entend)…

Aujourd’hui que penser d’un tel aveuglement ? Avec le recul, il semble évident de considérer précisément la tétralogie stylistique Assault on Precinct 13, Halloween, The Fog et l’immédiatement postérieur The Thing, comme les quatre meilleurs films de Carpenter, les quatre qui contribuent à en faire un auteur novateur, attachant, un maître du cinéma fantastique moderne. On lui pardonnera beaucoup pour avoir réalisé ceux-là - dont The Fog fait donc partie. The Fog n’est, certes, pas parfait et on peut même dire qu’il est, des quatres, le moins original, le moins novateur. Mais dans ce qu’il a de bon, il demeure admirable. On n’est pas près — outre la structure authentiquement mythique de son scénario que l’admirable pré-générique confirme dans sa fonction - d’oublier l’ampleur cosmologique de l’envahissement nocturne de la ville par le brouillard, le rythme de la montée en puissance de la peur, la violence sèche (confinant à une ironie au noir du plus bel effet) de certains meurtres, la beauté de sa photographie en splendide " Scope " 2.35 et, enfin, sa géniale musique si primitive et si efficace parce que primitive. Le primitif, pour Carpenter comme pour tous les grands cinéastes du genre, c’est le primordial. L’ambition de Carpenter était de mettre les spectateurs face à la peur, de les faire redevenir enfants — autant que le sont ceux qui écoutent, au début du film, le vieux marin raconter la fondation de leur ville, sur la plage un soir, blottis et apeurés mais jouissant de leur peur, autour d’un feu, entourés par les ténèbres tandis qu’une mélancolique mélodie résonne. Il n’a cure des résonances politiques qu’on a cru déceler dans son film — à Paris en 1980 ! Il est heureux de reprendre (en partie, répétons-le) un thème vieux comme le cinéma fantastique lui-même et de le renouveler d’une manière surprenante et originale. Il faut laisser venir à nous la noire lumière du Fog, redevenir enfants et c’est alors seulement que la beauté profonde, authentiquement fantastique, de ce film nous envahira, à nouveau…



Francis Moury, novembre 2003





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