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Le Couvent de la bête sacrée
de Norifumi Suzuki
— par Francis Moury —


Note : Ce texte est initialement paru en tant que critique de dvs sur le site dvdrama, d'où la forme du texte. Bien que cineastes.net s'intéresse plus aux films qu'aux supports commerciaux de diffusion de copies vidéos de ces films, il a été décidé en accord avec l'auteur, de publier ce texte tel quel. Le texte à juste été légerement revu et corrigé par l'auteur.

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Un DVD 9 PAL zone 2

© Studio Canal + Vidéo, collection " Cinéma de quartier " sorti été 2003

Format : 2.35 Cinémascope 16/9 compatible 4/3. — son mono:v.o.s.t.f. + v.f.

Durée : 87’35’’

 

LE COUVENT DE LA BÊTE SACRÉE

Titre original : Sei ju gakuen

(1974)

 

FICHE TECHNIQUE

Mise en scène : Norifumi Suzuki

Sr. Norifumi Suzuki & Masahiro Kakefude

Dr. Ph. Masao Shimizu

Mus. Masao Yagi

Production & Distribution Toei (Japon)

CASTING

Yumi Takigawa, Fumio Watanabe, Emiko Yamauchi, Maya Takikawa, etc.

 

1)IMAGE

Très beau report. Quelques rares défauts sur la somptueuse copie chimique : quelques " brûlures de cigarettes " et une petite tache blanche sur un plan mais globalement très belle restauration du matériel original : aucune rayure ! La copie neuve est visiblement retirée du négatif. Compression numérique accomplie : excellent contraste, belle définition, belles couleurs. On profite à la perfection des belles idées visuelles de Suzuki et de son chef-opérateur Masao Shimizu : les scènes d’intérieurs (dans le dortoir, la salle des punitions, la chapelle du couvent avec ses vitraux colorés et leurs rayons de lumières) comme celles d’extérieurs tournés en décors naturels (la présentation de la novice Mayumi aux autres sœurs rassemblées dans la cour, le travail aux champs ou la déambulation dans les rues de la ville au début comme à la fin du film) sont magnifiquement restituées.

 

2) SON

Mono japonais d’origine sous-titré français ou v.f. mono. Très correct mais un peu plus étouffé que celui de Joshu Sasori : dai 41 zakkyobo [littéralement : Prisonnière Sasori : cellule 41 mais rebaptisé sur le DVD français Elle s’appelait Scorpion] (Japon 1972) de Shunya Ito, film également réédité en 2003 dans la même collection et provenant de la même grande firme Toei, au si beau logo/plan de la mer se fracassant contre les rochers en Cinémascope. Il faut monter le niveau un peu plus haut pour obtenir l’équivalent en intensité sonore de ce qu’offre le DVD Studio Canal Vidéo de Joshu Sasori : dai 41 zakkyobo. Bien entendu, à voir exclusivement en v.o.s.t.f. car la v.f. - techniquement correcte mais qui n’est bien sûr pas d’époque puisque le film n’a jamais été distribué commercialement en France et n’a donc aucune valeur historique - fait perdre toute la magie du langage japonais dont les inflexions primitives, tout à tour gutturales et raffinées, sont irremplaçables pour traduire la psychologie des personnages. On se demande même pourquoi, au fond, on a pris la peine d’en fabriquer une ? D’autant que les sous-titres sont visuellement d’un graphisme élégant et leur taille n’est pas trop envahissante. Notons au passage qu’ils emploient quelques mots d’argot, plus contemporain de nos années 2000 que de l’année 1974 et forcent donc parfois l’ancienne génération de cinéphiles à un amusant décodage.

 

3) INTERACTIVITE

Le menu principal est divisé en 5 parties et ses fonds variés en fonction des sous-menus sont toujours illustrés de belles images tirées du film et retravaillées avec de belles couleurs. La navigation, intuitive et rationnelle, est simple et rapide :

  1. Film : pour voir le film immédiatement ;
  2. Filmographies  : du réalisateur Norifumi Suzuki (11 films recensés de 1968 à 1990 mais il ne faut pas oublier que Suzuki avait écrit des scénarios pour d’autres réalisateurs dès 1964 comme le mentionne d’ailleurs un autre sous-menu), de l’actrice Yumi Tokigawa (6 films mentionnés de 1974 à 1996 dont Jingi no hakaba [Cimetière de la morale] (Jap. 1975) de Kinji Fukasaku) et de l’acteur Fumio Watanabe (16 films recensés de 1957 à 1982 — on constate qu’il tourna régulièrement pour le réalisateur Nagisa Oshima dans les années 1960-1970)
  3. Chapitrage : 2 x 4 + 3 chapitres = 11 chapitres muets, titrés, offerts sur 3 écrans successifs.
  4. Suppléments : Ils sont riches et intéressants, surtout si on les compare globalement.
    1. Présentation de Jean-Pierre Dionnet (3’16’’- 4/3). Si on enclenche la lecture du DVD, elle suit immédiatement le logo de Canal + qui est d’ailleurs très pénible et qui fait mal aux yeux à cause de son excessif contraste et de son clignotement. Elle est fidèle aux habitudes du directeur de la collection. Débit excessivement rapide, mais le narcissisme de l’honorable et estimable cinéphile-éditeur s’est atténué : on le voit nettement moins en incrustation au beau milieu ou à côté des documents qu’il présente : et pour cause, lesdits documents se trouvant dans un supplément vierge de toute présence humaine ! Ici ce sont quelques plans du film. Ils dévoilent, hors de leur continuité, quelques-uns uns des moments essentiels et cassent donc un certain nombres d’effets de surprise, ce qui est regrettable. Mais ce genre de présentation est à hélas à la mode : souhaitons qu’elle passe, pour ceux qui n’ont jamais vu le film et veulent le découvrir dans sa continuité. Par ailleurs, l’interprétation du film comme anti-clérical est déclinée avec une fougue tranquille et assurée au détour d’une phrase bien qu’elle soit contredite, pertinemment, par l’un des intervenants postérieurs. Il est possible de couper à cette présentation, par ailleurs sérieuse et sympathique compte tenu de la difficulté de l’exercice (fournir un certains nombres de renseignements importants en moins de 4 minutes), en appuyant sur la touche " menu " de votre télécommande. Vous pourrez toujours y revenir après avoir découvert le film et ses suppléments en guise de résumé, mis à part la réserve mentionnée supra.
    2. Entretien avec Yumi Takigawa (février 2003 — 16’46’’ — 4/3 — v.o.s.t.f.). Très drôle : l’actrice est encore charmante et d’une beauté admirable mais ne cesse de s’excuser d’avoir tourné dans le film, précise qu’elle était alors une débutante naïve trompée aisément par des " gens de cinéma " retors et rusés, qu’elle fut horrifiée par les contre-champs des plans qu’elle avait tourné seule et par les scènes érotiques qu’on ne lui avait pas décrite précisément au moment du tournage, ne comprend pas qu’on le réédite en DVD en France, reconnaît que le film lui a donné sa chance et exprime néanmoins sa reconnaissance au réalisateur avec lequel elle s’est réconciliée depuis… Notons que les extraits de Le Couvent de la bête sacrée qui émaillent cet entretien sont en 4/3 anamorphosés et en v.f. ! Et pendant qu’on y est, que ce terme " entretien " est assez mal choisi puisqu’il n’y a — à proprement parler - pas de dialogue ou d’entretien. Ne restent audibles que les réponses de l’actrice aux questions que nous supposons qu’on lui a posé mais dont nous n’avons pas eu vraiment connaissance. Il s’agit tel quel d’un " monologue " ou d’un dialogue amputé. Elle est filmée sur fond d’une jolie gravure à dominante blanche qui met en relief son beau visage. La prise de son varie parfois un peu en intensité mais on profite avec un constant plaisir de sa charmante voix. Les gros plans et plans rapprochés varient les angles et offrent ainsi à ce " portrait vivant " une certaine richesse visuelle que l’on apprécie. En fait, vous l’aurez compris, on ne s’en lasse pas !
    3. Entretien avec Risaku Kiridoushi ( février 2003 — 19’36’’ — 4/3 — v.o.s.t.f.) Très intéressant pour le spectateur français puisque nous entendons une explication historique du film par un critique ayant la même nationalité d’origine. Mais il transpire plus d’une fois une certaine gêne voire même une volonté de ne pas dévoiler aux " gaijin " (étranger) toute l’essence des choses. Sentiment peut-être injustifié car engendré par l’élocution si différente du Japonais et un comportement opposé à celui d’un critique français : une raideur, une distance, une réserve, un sérieux compassé qui sont là-bas tout naturels mais nous étonnent toujours, nous autres Parisien. On note avec amusement le changement de décor à l’arrière plan d’une séquence à l’autre et le dépouillement très " zen " dudit décor. On y a confirmation de l’importante distinction historique entre " pinku eiga " et " roman porno ", et connaissance d’un fait nouveau : que Suzuki revendiquait l’invention du terme " porno " (correspondant à " érotique " bien entendu puisque nous sommes au Japon en 1974) bien qu’il travaillât pour la Toei et non pour la Nikkatsu. Notons que le jeune critique Kiridoushi ne semble pas tenir Suzuki pour un réalisateur important : il est à ses yeux un simple médium au service d’un genre, si on a bien compris. Ici encore les extraits du film, qui émaillent ce " monologue " plutôt que cet " entretien ", sont en 4/3, v.f. et… anamorphosés !
    4. Entretien avec Romain Slocombe (février 2003 — 20’ — 4/3 — v.f. d’origine) C’est le plus intéressant des trois pris isolément et celui qui permet de comprendre le sens profond des deux précédents. Et, accessoirement, aussi le seul des trois — du moins sur notre exemplaire — où les extraits du film ne soient pas anamorphosés : ils sont encodés en 2.35 cinémascopes brut (non 16/9) et très beaux ainsi, d’ailleurs, quoique toujours en v.f… Ce qu’on devine difficilement en écoutant le critique japonais précédent est parfaitement expliqué par Slocombe qui nous offre l’ensemble des clés permettant de replacer le film dans son contexte. Clés historiques, esthétiques, d’histoire du cinéma sont bien restituées par ce Français japonisant qui est l’un des grands passeurs contemporains de l’art et de la culture japonaise chez nous depuis près de 15 ans. Un seul reproche : comme Kiridoushi, Slocombe estime que les mérites du film sont d’abord structurels et ne relèvent qu’ensuite de la personnalité de Suzuki. Mais enfin aucun doute, après l’étonnement et la relative obscurité — voire l’étrangeté — des propos des deux Japonais précédents, un peu de lumière nous arrive de Paris pour nous aider à mieux comprendre les tenants et aboutissants du film de Suzuki. Cet effet de gradation dans les entretiens, de la stupeur à la compréhension quasi-amoureuse, est au fond le bienvenu car il reproduit celui, tout psychologique et esthétique, que ressent le spectateur français novice à la moindre vision d’un tel film de genre. Le parallélisme n’étant ; soulignons-le, pleinement atteint que si ledit spectateur novice n’a plus qu’un désir : connaître, étudier, se documenter, visionner toujours davantage des films japonais. Il en sera récompensé par la découverte de l’une des grandes cinématographies mondiales. L’entretien est complété par une bibliographie, une vidéographie, un petit catalogue de ses œuvres picturales et photographiques, quelques liens Internet qui permettront de faire plus ample connaissance avec l’univers personnel de Slocombe, en tant qu’artiste et écrivain constamment inspiré par le Japon.
    5. Notes de production : elles se décomposent en trois parties et chacune, bien que succincte, est très utile et bien rédigée : notes sur le cinéma érotique japonais, sur Norifumi Suzuki, sur les nonnes dans le cinéma érotique et classique international.
    6. Galerie photos et affiches : elle comporte 20 photos de plateau N.&B., à peu près 5 autres en couleurs et 2 affiches, dont une pas très belle (une jaquette vidéo japonaise peut-être) et une seconde, l’originale japonaise, splendide et d’ailleurs heureusement reproduite sur la jaquette du boîtier de ce DVD.
  5. Langues : sélection du langage (japonais original de 1974 ou français doublé de 2003) et du sous-titrage (avec s.t.f. ou sans si on le désire).

 

Résumé du scénario :

Japon, 1974. Mayumi marche dans les rues d’une grande ville et se fait draguer par un homme avec qui elle fait l’amour. Elle lui confie sur l’oreiller que c’était sa dernière journée " normale ". Le lendemain, elle doit en effet entrer comme sœur novice dans un couvent catholique. Le lendemain, Mayumi se présente au couvent qu’elle intègre effectivement et où elle se signale par l’audace de ses propos. Mais que diable est-elle venue faire là si elle n’a pas la vocation ? Nous n’allons pas tarder à le découvrir…

4) CRITIQUE

Norifumi Suzuki a servi des genres divers dans sa carrière. Mais il semble décidément injuste de le cantonner au rang de " serviteur " d’une structure qui se serait construite abstraitement par la seule grâce de sa fonctionnalité. C’est tout au contraire un grand cinéaste japonais doté d’une forte personnalité. L’admirable Shorinji Kenpo [Shaolin Karaté] (Japon, 1975) projeté à L’étrange Festival fin août 2003 à Paris nous en a d’ailleurs apporté, une fois de plus, confirmation. " Suzuki Norifumi-san ", comme disent les Japonais, mérite, c’est à présent certain, une réévaluation de son œuvre tant de scénariste que de réalisateur. Capable d’une puissance plastique extrême comme de la sobriété la plus classique — et cela, à l’intérieur d’une même séquence, parfois - il sert ici plusieurs genres qu’il unifie admirablement : " ero-guro " (érotique-grotesque), " pinku-eiga ", " roman porno ", cinéma policier, mélodrame réaliste, documentaire social, roman-photo au sens européen, cinéma fantastique d’épouvante enfin. Tels sont les très divers éléments avec lesquels il compose comme en se jouant cette histoire démente. Le seul élément en apparence hétérogène est l’élément comique et vulgaire de la séquence des deux " night-clubers " déguisés en bonne sœur et introduits dans le couvent par l’héroïne mais il ressort assez bien, au fond, à la définition du grotesque constituant le " ero-guro ". Charles Baudelaire, dans son essai sur De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques (conçu dès 1845 et publié en 1857/8 sous sa forme définitive dans les Curiosités esthétiques) n’opposait-il pas, comme le remarquait Yves Florenne, le rire pur de la joie innocente au rire satanique qui est, en somme, celui illustré ici ?

En revanche, la révélation du mystère des origines de l’héroïne et l’occurrence concomitante de la mort du père qu’il provoque n’ont guère été appréciées à leur juste valeur par les commentateurs. Si on avait affaire à un film occidental, on pourrait évoquer une influence gnostique dans la structure même de l’histoire de l’héroïne symbolisant une odyssée de l’âme entre Dieu et une matière dénoncée comme fondamentalement perverse. De même aussi dans celle du personnage du prêtre atomisé en 1945 à Nagasaki — foyer catholique historique au Japon - qui ne retrouve la foi qu’au moment de mourir après un détour hérétique par le mal absolu qui purge la matière de son mal inhérent. Comme ce n’est pas le cas, contentons-nous d’évoquer l’élément " kaidan-geki " (film de fantômes) non moins évident : le fantôme défiguré éclairé en bleu, l’inquiétant chat blanc appartiennent à la tradition de ces nombreuses versions des Yotsuya Kaidan réalisées par Nobuo Nakagawa (1959), Kenji Misumi (1959 aussi) ; Shiro Toyoda (1965), Kazuo Mori (1969) et tant d’autres. Notons en passant que le sublime Kaidan [Kwaidan] (Jap. 1964) de Masaki Kobayashi, si connu et apprécié en France, est structurellement et scénaristiquement différent, en dépit de son titre, de cette série homogène. Mais enfin, tout de même, on ne peut s’empêcher de songer aussi à la pensée développée par un Georges Bataille en voyant ce film - et plus d’une fois en cours de route !

L’idée d’un lieu consacré et régi par une discipline stricte dans lequel un élément perturbateur engendre la révolte et l’anarchie, violemment réprimée par diverses tortures, est un thème japonais classique (cf. : Joshu Sasori : dai 41 zakkyobo [On l’appelait Scorpion] cité plus haut et toute la série des Sasori. Celui réédité par Studio Canal Vidéo est le second épisode de la série — tourné par Ito la même année que le premier dont le titre est Joshu 701 go Sasori [inédit en France. Littéralement : Prisonnière N° 701 : Scorpion / Sasori]) mais il est ici subverti profondément puisque la première subversion, dans le scénario, fut bien commise par ceux mêmes qui étaient censés donner l’exemple. On peut y voir une trace encore prégnante du cinéma " contestataire " né vers 1965 et de plus en plus agressif vers 1970-1975. Pour le reste, le schéma transgression-punition est conforme aux habitudes tant du cinéma fantastique d’horreur et d’épouvante que du cinéma érotique historique ou contemporain japonais à vocation souvent sado-masochiste.

Le portrait de l’héroïne est savoureux par sa confluence de tradition (la vengeance et l’obligation du devoir passent avant tout) et de modernité (- " être lesbienne de nos jours, ça n’a rien d’étonnant " dit-elle d’une voix blasée à celle qu’elle surprend avec son amante), incarnée dans une créature ravissante, dotée d’une énergie magnétique qui peut, en dépit de son apparence charmante, devenir frénétiquement dangereuse. Une héroïne travaillée — sous l’apparence des codes de la féminité libre de 1974 - par un secret mettant en cause son origine, telle une figure mythique primitive que l’actrice incarne avec une naïveté sereine qui ne fait que renforcer sa puissance dramatique.

Mentionnons enfin la représentation de l’univers catholique : elle est, intrigue aberrante mise à part, absolument respectueuse. Mayumi croise des nonnes pures et sincères et pas seulement de mauvais sujets. La beauté plastique des cérémonies diverses et le soin apporté aux décors plaident pour un respect fondamental. Les bons et les méchants sont soigneusement distingués par le scénario et l’institution n’est pas fondamentalement en cause. Certes, certains éléments théologiques du dogme et l’aspect romain de l’obédience à une église non-japonaise sont soulignés d’une manière curieuse par tel dialogue ou commentaire mais il faut tenir compte du fait que les descendants de ceux qui avaient été convertis par saint François Xavier au XVIIe siècle n’en restent pas moins, si zêlés soient-ils, des Japonais et que certains aspects furent mieux assimilés que d’autres, tout naturellement. Mais on sent constamment dans la mise en scène le souci de la beauté et une fascination esthétique pour cette communauté aux beaux uniformes noirs et blancs et au culte si dépouillé et pur, dans sa définition comme dans ses objets. Communauté dont l’exotisme est vif à des yeux japonais ancestraux mais que le Japon de 1974 a si bien intégré qu’il n’hésite pas à en faire le sujet d’un quasi-roman noir gothique anglais qu’une Ann Radcliffe, un Horace Walpole, un M.G. Lewis (surtout ce dernier) n’auraient nullement désavoué ! Notons enfin que le prologue comme le final " contemporains " dans la foule de Tokyo évoquent peut-être la possibilité — d’essence hitchcockienne voire bunuelienne — toute surréaliste d’un rêve filmé, d’un fantasme pur. Qui sait ?

La manière de filmer n’est pas moins étonnante et riche. Ce mélange des styles de la technique cinématographique, autant que des genres narratifs, sera, un an plus tard, la marque esthétique première de Shorinji Kenpo [Shaolin Karate] et il sera d’ailleurs non moins réussi qu’ici. Les idées plastiques fourmillent à chaque séquence et dans chaque plan pour ainsi dire. Splendides mouvements de travelling montés nerveusement et qui dynamisent la scène statique de la présentation de la novice, composition raffinée du cadre qui rend hommage à l’architecture des êtres humains dans le cinéma expressionniste allemand, direction d’acteurs passant sans cesse du classicisme psychologique au formalisme de tel ou tel genre illustré selon la séquence : Suzuki unifie le cinéma classique et moderne de son pays en une seule forme coulée, comme par magie. Quand il reprend, il améliore. Quand il crée de toute pièce, il surprend constamment : voir les décadrages démentiels du prologue urbain ou les séquences " lyriques " et " baroques " de tortures. C’est la marque des grands réalisateurs. On sent la volonté d’adhérer absolument au scénario au lieu de vouloir le contourner par des effets grossièrement désignés comme tels. Ils ne sont " effets " qu’à un regard exotique comme le nôtre mais sont en réalité conçus pour un public populaire japonais de 1974 qui n’était pas celui d’une salle du boulevard saint Michel, plutôt celui d’un Colorado ou d’un Mexico du boulevard de Clichy. Dans lequel, nous empressons-nous d’ajouter, venaient certainement quelques intellectuels raffinés et esthètes avides de sensations fortes. Disons-le tout bonnement, en guise de conclusion : Suzuki a la force naturelle d’un Fukasaku, son contemporain. Fukasaku fera d’ailleurs tourner l’année suivante dans son chef-d’œuvre absolu Jingi no hakaba [Cimetière de la morale] la belle actrice-vedette qui débutait dans le film de son confrère Suzuki : ce n’est sans doute pas un hasard. Les lions de la mise en scène, au Japon comme ailleurs, se reconnaissent aisément entre eux et veulent souvent filmer la même chair.

 



Francis Moury, novembre 2003





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