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Contre Hitchcock, février 2003
— par Colas Ricard —

Note préliminaire : Je suis conscient, écrivant ce texte, que les texte contre, ne sont sans doute pas les plus intéressants, les plus pertinents, ou les plus constructifs. Je suis conscient que la critique (au sens négatif du terme) est facile, et qu'il est souvent plus difficile de défendre un film de de le descendre. Je suis enfin conscient que les textes contre sont ceux qui se périment le plus vite. Mais dans certains contextes, ces textes peuvent présenter un intérêt (au moins à court terme, sinon dans la durée). L'important en définitive est de ne pas écrire que des textes contre.

*

Hitchcock est considéré comme un des plus grands réalisateurs de tout les temps. Il a été est est encore encensé par toute une génération de critiques, depuis la Nouvelle Vague et notamment à travers les Cahiers du cinéma. À tel point que dire aujourd'hui "Je pense qu'Hitchcock n'est pas aussi intéressant qu'on a pu le dire", ou pire "Les films d'Hitchcock m'ennuient", ou encore pire "Les films d'Hitchcock participent au nivellement du cinéma par le bas" est disons interdit (1) , sous peine de se faire exclure du cercle bien pensant du cinéma. On ne peut tout simplement pas penser ça.
C'est contre cet interdit, que ce texte tentera d'ouvrir une voie. Il ne prétend pas épuiser le sujet, il faudra sans doute du temps pour cela, tant cette réputation est ancrée dans la pensée du cinéma d'aujourd'hui.

Avant de commencer il faut déjà relativiser cette importance en précisant qu'Hitchcock fait partie de ce qu'on peut appeler le cinéma du récit. Que son apport au cinéma se résume donc en fait à un apport au cinéma du récit, qui est somme toute une frange très pointue et réductrice du cinéma en tant qu'expression artistique.

Ensuite il convient de réaffirmer qu'Hitchcock est considéré comme un grand réalisateur pour quelques films seulement. Et qu'il a été un réalisateur très inégal, à ses débuts. Ceci afin de casser le mythe et le rendre plus sympathique.

On pourrait parler du cinéma d'Hitchcock sous l'angle de ce pour quoi il se donne c'est à dire du divertissement. On pourrait alors se demander si le but de l'art (si l'on considère le cinéma comme un art) est de fabriquer du divertissement, ou si c'est autre chose (fabriquer des idées, des concepts, interroger le rapport au monde ou à la société, ou ce qu'on voudra). Mais ce n'est pas immédiatement cela dont il sera question. Hitchcock fait du divertissement et le revendique (du moins à travers ses films). Laissons lui pour l'instant la liberté de ce choix.
Ce dont il sera très brièvement question ici ne sera pas ce qu'il nous donne mais comment il le donne, autrement-dit la façon dont il le fabrique (ce pour quoi il est considéré comme un grand cinéaste).

Hitchcock donc pour résumer la situation, est un "grand réalisateur" parce qu'il travaille non pas sur les images et le son mais sur le spectateur. À travers ses intrigues il manipule le spectateur, qui d'ailleurs l'accepte (c'est le "contrat" passé entre le réalisateur et le spectateur, dans le cadre de ce moment à passer ensemble qu'est un film).
Je ne contredirais pas ce fait : Hitchcock excelle dans l'art du suspense, de nous mener par le bout du nez. Soit. On pourrait peut-être argumenter que certains films ont de ce point de vue mal vieillis, et qu'ils ne fonctionnent pas aussi bien qu'auparavant – les ficelles (pour ne pas dire la corde) en étant quelques peu usées aujourd'hui – mais laissons lui ce mérite.

Ce qui intéresse Hitchcock (du moins dans sa dernière période) c'est la manière de raconter des histoires. Cette manière est toujours soumise, non pas à l'histoire (Hitchcock d'ailleurs affirme s'intéresser fort peu à l'histoire), non pas même à la dramaturgie propre à l'histoire de chaque film, mais disons à la dramaturgie du récit en général, et en l'occurence du récit policier. Hitchcock établit ainsi à travers ses films une sorte de grammaire cinématographique du film policier. Il établit des codes (comme Agatha Christie ou Simenon ont établis des codes en littérature policière). Il ne s'agit pas de code scénaristiques, mais de codes cinématographiques (rythme, cadrage, longueur des plans, profondeur de champ, musique etc). De nombreux réalisateurs après lui reprendront partiellement ces codes, ces éléments de la grammaire hitchcockienne, à leur compte (l'utilisation de la musique, par exemple, pour ponctuer une scène d'angoisse). On peut regretter que ces réalisateurs se contentent de reproduire (et souvent les parodie involontairement) ces codes plutôt que d'en inventer de nouveaux.

Non pas Hitchcock, mais les films d'Hitchcock participent aujourd'hui, de ce point de vue, à faire que beaucoup de films se ressemblent et se contentent de ressasser toujours les même choses.
Le fait qu'Hitchcock soit considéré comme un grand réalisateur, tend à faire oublier, que c'est pour une manière de faire des films, et non pour ces codes en eux même, ou pour sa défense du divertissement, qu'il est resté dans l'histoire.

Cette manière de faire des films, c'est de travailler sur le spectateur, sur le désir du spectateur. Le cinéma d'Hitchcock est, du reste, complètement un cinéma de la frustration et du désir. Le spectateur est systématiquement (un tel systématisme finit d'ailleurs par lasser) amené à désirer plusieurs fois une scène (ou sa résolution) avant qu'elle ne se produise. Il faudrait en outre parler ici de l'esthétique entre papier glaçé de luxe et poupées barbie des films d'Hitchcock, et du puritanisme d'époque dans lequel les fantasmes d'Hitchcock n'ont que de pauvres métaphores ou un érotisme digne de la série Arlequin pour s'exprimer.
Et cette utilisation du désir du spectateur sert en quelque sorte à lui vendre le film en permanence. Chaque film est conçu de telle sorte qu'il balance le spectateur tantôt dans une cohérence du récit, tantôt dans des impasses savamment calculées, le tout aboutissant à une résolution finale. Le spectateur est toujours manipulé, de façon précise, mais surtout amené à interpréter le film dans une seule direction, celle de la dramaturgie élaborée par Hitchcock, la dramaturgie du spectateur (et non celle de l'histoire) pourrait-on dire, c'est à dire les éta
pes de pensée à travers lesquels le spectateur passera. Ce qui frappe en voyant un film d'Hitchcock c'est que tous les spectateurs pensent la même chose, que tout et toujours univoque est calculé. On est là dans une méthodologie publicitaire (à moins que ce ne soit la publicité qui soit dans une méthodologie hitchcockienne) (2). La publicité en effet, non seulement travaille aussi sur le désir et la frustration de l'acheteur potentiel, mais à en outre pour principe de base de n'offrir qu'un seul et unique sens possible, tous les éléments audiovisuels devant concourir et étant soumis à ce sens supérieur. L'art au contraire se suffit difficilement d'un sens univoque.

Hitchcock finalement tend au maximum à nier la polysémie (3) cinématographique. C'est certes une méthode de travail comme une autre, mais sous couvert d'une pseudo-objectivité ou d'une pseudo-neutralité c'est devenu la méthode de travail de tous les médias (publicité, télévision, information, politique etc). Le journal d'information télévisé est monté et montré aujourd'hui exactement comme de la pure fiction, comme un film d'Hitchcock (ou plus généralement comme un film hollywoodien). Rien d'étonnant alors à ce que les médias encensent de tels films.

C'est pourtant en toute choses, la diversité qui fait la richesse de notre monde et de l'humanité. C'est cette diversité qu'il nous faut défendre absolument.

Chaque film d'Hitchcock possède un fil conducteur ultra précis, une sorte de corde continue qui court tout au long du film. Cette corde comporte des boucles ou des nœud. À la fin du film, le spectateur à parcouru toute la corde dans un seul et même sens, il à défait la plupart des nœuds, ou est passé au travers, mais en aucun cas il ne lui est possible de couper la corde. Il peut certes analyser le film, dissocier la corde en petits filins, mais il trouvera toujours la même chose à une échelle plus réduite.

Le spectateur n'a finalement aucune liberté. Il est certes amené à réfléchir, ce qui est déjà pas mal et loin d'être le cas de tous les films hollywoodien, mais cette réflexion n'a qu'une direction possible pré-machée pour le spectateur.

Même Vertigo (4) , réputé, probablement à juste titre, chef-d'œuvre d'Hitchcock, n'échappe pas à cette règle de l'unicité du sens. La structure du film certes plus complexe, et la dramaturgie plus trouble n'en reste pas moins au final, très linéaire. Peut-être Vertigo représente justement cette barrière qu'Hitchcock n'a jamais su ou osé franchir totalement. Ce film aurait pu être le point de départ d'une cinématographie véritablement complexe et personnelle. Mais encore eu-t-il fallu vaincre ce vertige (5), et se lancer dans l'inconnu, la non maîtrise totale de l'interprétation du spectateur. Vertigo est finalement un constat d'échec, un aveu d'impuissance de la part d'Hitchcock.

C'est contre ce cinéma univoque, dont Hitchcock est le représentant le plus évident, que ce texte voudrait se positionner.
Cette uniformisation de la pensée est intimement liée à l'économie de marché de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui.

Précisons tout de même, qu'il ne s'agit pas ici, par ce texte, de mettre esthétiquement ou qualitativement dans le même sac l'ensemble du cinéma dit "commercial".
Il y a 2 choses qu'il faut considérer : l'économique et l'ésthétique (qui sont souvent intimement liés, mais il y a des exceptions).
D'un point de vue économique il y a d'une part un cinéma industriel & commercial et d'autre part un cinéma artisanal et associatif. Il est tout à fait louable de défendre le deuxième contre le premier, car celui-ci (le cinéma industriel & commercial) basé sur une structure pyramidale, rend difficile une implication artistique véritable.
Ensuite, d'un point de vue de l'esthétique et de la qualité, il y a (ou il y a eu) bien sûr de bonnes choses un peu partout, y compris à Holywood (ce temple abject du cinéma industriel).
L'idée que ce texte voudrait défendre, est que le cinéma d'Hitchcock, outre le fait qu'il soit fait dans le réseau industriel et commercial (cela tout le monde le sait), défend tant par son esthétique, que par la philosophie de sa construction le système capitaliste qui le produit, et qu'il en est même un de ses principal défenseur.

Par sa construction et sa lecture univoque, par son ésthétisme de papier glaçé, et jusqu'à même son utilisation du désir et de la frustration du spectateur, le cinéma d'Hitchcock utilise tous les ressords de la société du divertissement et de l'économie de marché dans laquelle nous vivons.
Il faut alors désormais revenir sur ce choix du divertissement que défend et revendique Hitchcock. Car son cinéma, non seulement est du divertissement, mais finalement s'avère en faire l'auto-apologie. Il sert alors par inversion de faire valoir intelectuel et artistique à cette société, pour vendre son divertissement le plus médiocre et le plus insipide.

Il ne faut pas voir dans le rejet du diverstissement, la revendication d'un cinéma élitiste. Car qu'est-ce finalement que le divertissement ? Et de quoi doit-on être divertit (ou distrait) ? Le divertissement est-il le cinéma du peuple ou le cinéma pour le peuple ?
Le divertissement, produit conçu et fabriqué par l'indutrie des loisirs pour le peuple, à pour vocation de lui faire oublier son quotidien.
Cette idée d'évasion (du quotidien, de la vie, du travail etc) est extrêmement vicieuse (parce que c'est ce que la société essaie de nous vendre) et absurde (s'évader de quoi ?, s'évader implique qu'il y a quelque chose posé comme postulat de départ - dont il faudrait s'évader - : que la vie est ennuyeuse ?, qu'il faut travailler pour vivre ? rien de tout cela n'est évident - c'est peut-être ce postulat qu'il faut changer). (6)
Il ne nous est proposé qu'un seul choix : perdre notre vie à vouloir la gagner, et nous divertir pour oublier qu'on la perd.

Et concrètement cette société semble avoir à nous offrir comme unique sens (pour ne pas dire sens unique) des histoires, des clones d'histoires toutes faites, inéluctables et vides ; et comme unique forme, celle d'une dramaturgie publicitaire
dans un appauvrissement tant du contenant que du contenu, de la forme que du sens.

Le spectateur le plus assidu, pourra au mieux, analyser, décorticer ce système. Mais ce système tourne sur lui même, tourne à vide, et n'offrira en retour a ce spectateur plus éveillé, qu'une cinéphilie de carton pâte sous forme d'une collection d'anecdotes et d'auto-références.

Le cinéma d'aujourd'hui hérité de la Nouvelle Vague (qui a pourtant été un apport de créativité dans le cinéma du récit), tend à nous offrir un cinéma qui se copie lui-même et tourne en rond. Peut-être parce que les références de la génération précédente (Hitchcock, Hawks, Wyler, Bazin…) sont désormais devenues partiellement obsolètes.

Pourtant, qu'il s'agisse du cinéma "commercial", du cinéma "d'art et essai" ou à fortiori du cinéma "expérimental", il existe des cinématographies complexes et ouvertes.

Souhaitons que ces cinématographies puissent non seulement continuer à exister dans leur diversités, mais renouveller un peu le cinéma dans son ensemble.




Colas Ricard, février 2003./maj mars 03






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notes

1
Ce texte se contente de parler d'Hitchcock. Mais il y aurait beaucoup à dire sur les canons officiels du cinéma. On pourrait parler des films aussi. Ne serait-ce qu'affirmer que tel cinéaste (Welles, Godard, Bergman…) à fait des mauvais films est périlleux. La politique des auteurs et la starisation des médias, y est bien sûr pour beaucoup.
Cette attitude n'est bien sûr pas propre au cinéma. Ainsi Nathalie Sarraute dans Paul Valéry et L'Enfant d'Éléphant, pamphlet contre la poésie de Valéry, écrivait : "…c'était plus fort que moi, je ne pouvais pas m'en empêcher, il me fallait absolument, quoi qu'il dut m'en coûter, en avoir le coeur net, et je ne manquais jamais de demander en toute occasion "Mais est-ce donc bien vrai, êtes vous vraiment bien certain, trouvez-vous vraiment sincèrement que Paul Valéry est un grand poète ?" Et aussitôt, comme si j'avais prononcé des paroles sacrilèges, tout le monde me faisais signe de me taire en se retournant pour voir si on avait entendu ma question."
Alors affirmer que Le Mépris est un des plus mauvais films de Godard, que Citizen Kane est un des plus mauvais films de Welles, qu'Ivan le Terrible est un des plus mauvais films d'Eisenstein… etc même si cela sous-entend que d'autres films de ces réalisateurs sont intéressants, est pour ainsi dire du suicide. Je ne le ferais donc pas, souhaitant consacrer plus de temps aux textes pour qu'aux textes contre.

2
Il conviendrais aussi un jour de reconnaître le caractère affligeant d'une émission comme Culture Pub. Ce type d'émission tend à nous faire croire que la publicité est un art ou une culture. La publicité est un fléau qu'il faut combattre. Le seul but de la publicité, rappelons le, est de faire acheter tel produit A plutôt que le produit B, sans aucun rapport à la qualité du produit. En d'autre terme cela s'appelle de la propagande ou de l'arnaque. Ce type de dégénéressance du capitalisme est d'une stérilité sans nom. Penser que des gens passent leur vie à ça est tout simplement déprimant. Ce type d'émission qu'est Culture Pub, est de la publicité pour la publicité, de la double propagande en somme, qui sous couvert d'analyser la pub, nous en vante les mérites, et nous en assène encore plus. À moins de considérer la culture, comme de l'art en conserve, de l'art aux hormones, de l'art jetable, fade et insipide créé par l'industrie pour occuper le peuple, le matraquer intellectuellement, le distraire d'une réflexion subversive, l'empêcher de penser à ce qui ne va pas, et le faire s'évader de ce quotidien dans lequel volontairement on l'enferme, …à moins de cela donc, culture et publicité sont parfaitement antinomique.

3 Si des fragments de films d'Hitchcock sont couramment utilisés par les cinéastes pratiquant le "found footage", c'est peut-être justement pour ajouter cette polysémie manquante. Une bonne image pour le "found footage" est souvent une image à laquelle il manque quelque chose. De même qu'une bonne "musique de film" est souvent une musique imparfaite, incomplète, une musique à laquelle il manque quelque chose. Une musique parfaite n'appelle pas autre chose, elle se suffit à elle même. La pauvreté et la "neutralité" des films d'Hitchcock (comme la publicité ou certains films documentaires) fait d'eux une source intéressante pour le "found footage".

4 Notons pour l'anecdote que certains génériques de films d'Hitchcock, et notamment celui de Vertigo, sont au contraire très polysémique, mais ceux-ci ont été créés par d'autres, comme Saül Bass. Le générique de film, comme le court-métrage reste encore au sein du cinéma commercial un espace de liberté. Le générique de Vertigo contient d'ailleurs une référence à Buñuel, qui est l'exact opposé d'Hitchcock. On peut signaler au passage le livre "Le Générique de film" de Nicole de Mourgues (Éd Méridiens Klincksieck 1994).

5 Vertigo frise notamment avec l'expressionnisme ou le surréalisme, mais n'y accède jamais. L'œuvre d'un Buñuel ou d'un Brakhage me semble incomparablement plus intéressante que celle d'un Hitchcock.
Certains voudront sans doute voir telle séquence de Vertigo ou de Psycho, comme des séquences polysémiques. Je les voit plutôt comme des cas limites, des frontières qu'Hitchcock n'a pas su franchir, car dans le système hitchcockien elle ne peuvent mener qu'à la négation du système mis en place, c'est à dire, du point de vue de ce système, à la mort ou la folie. Hitchcock au moins, a su intégrer cela à ses films.

6 Le rôle de l'artiste n'est pas à mons sens de proposer un moyen d'évasion aux gens (pour celà il y a le cinéma holywoodien, la télé, les grandes surfaces, les voyages organisés…) mais de leur proposer un moyen d'aller plus loin dans leur rapport au monde, rapport intellectualisé, matériel, sensuel, comique, tout ce qu'on veut… mais un rapport direct, et non une évasion, une fuite de leur quotidien, etc.





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