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Je vous salue Marie / critique, janvier 1998
film de Jean-Luc Godard - 1984

— par Colas Ricard —

note 2003 : Ce texte à été écrit en 1998, avec un soucis d'objectivité et faisant nottamment abstraction de mon aversion personelle pour la religion et la religiosité.


Je vous salue Marie
(France/Suisse, 1984) - couleurs, 1h 10.

Réalisation : Jean-Luc Godard.

Scénario : J.-L. Godard et A.-M. Mielville ; Photo : J.-B. Menoud et J. Firmann. Son : François Musy ; Musiques : Bach, Dvorak.

Production : Pégase / JLG Films / Sara-Films.

Avec Myriem Roussel (Marie), Thierry Rode (Joseph), Philippe Lacoste (Gabriel), Juliette Binoche (Juliette), Manon Andersen (la petite fille), Malachi Jara Kohan (Jésus).



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Choisissant de traiter un thème biblique, en l'inscrivant dans un univers, une perspective, contemporains (Marie est fille de pompiste, Joseph est chauffeur de taxi), Godard affirme l'intemporalité du thème, du moins sa validité encore aujourd'hui (en 1984). Cf par ex. Caravaggio de Derek Jarman (GB, 1985) qui inscrivant son film dans l'époque historique introduit des éléments anachroniques contemporains (voiture, trace de vaccin etc.) qui viennent interférer avec la réalité.

Le film parle de la maternité, de l'immaculée Conception (1). Et en effet outre l'ensemble des références bibliques que l'on pourrait recenser (l'âne, la pomme, les citations de texte etc.), le film joue de la symbolique, comme du reste le fait la bible, pour évoquer cette maternité par l'utilisation de forme rappelant la rondeur du ventre d'une femme enceinte : lunes, soleils, ballon de basket, lampadaire rond, reflets de soleil et autocollants sur une vitre etc.
Godard joue également sur la frontière intérieur/extérieur. Comme d'habitude, il met à sa disposition toute les possibilités offertes par l'association de la bande image et des trois bandes sons (2). Habituellement Godard utilise ceci pour traduire à sa façon le «bombardement» perpétuel d'informations (au sens large) auquel nous sommes soumis. Mais ici, ce procédé acquière un surcroît de sens car le son peut ici être connoté. Soit d'humain par le langage des hommes ou les bruits, notamment mécaniques (trains, voitures…). Soit de Divin par le verbe de Dieu (citations bibliques ou paroles des anges, par ex. «l'oncle Gabriel») ou la musique (sacrée). Ainsi Godard en arrêtant brusquement une des composantes du son, peut au choix parler d'humain ou de divin. Citons par exemple les portes de voitures claquées franchement qui coïncide avec l'arrêt de la musique que l'on peut voir comme une métaphore du Saint- Esprit qui rend Marie enceinte : la musique (sacrée) pénètre dans la voiture qui se referme et la garde en elle.
Le film lui même paraît conçu comme une grande métaphore du même phénomène. En effet, on ne voit le ventre gonflé (preuve formelle de la grossesse) que vers la fin du film, comme un suspens ménagé par Godard : il cherche d'abord à convaincre par le verbe, et seulement ensuite (pour les incrédules…) par l'image (3). Et le film semble être un rapprochement continu de l'extérieur vers l'intérieur, du monde vers le ventre de Marie… et son sexe. Car l'un ne va pas sans l'autre, car ils sont côte à côte, car celui-ci fournit l'explication logique, du grossissement de celui là. Ce rapprochement, se fait à différents niveaux. D'abord, Le son peu à peu, va de l'extérieur (importance des bruits de circulation… du début) vers l'intérieur, les paroles des humains deviennent de plus en plus audible (moins de parasitage extérieur). Ensuite le décor, passe d'un univers étendu à une simple chambre (4). Enfin et surtout les plans qui montre le corps de Marie (notamment nu) sont de plus en plus rapproché, en même temps que Joseph tente de se rapprocher physiquement de Marie, en même temps que le désir supposé (essentiellement masculin) du spectateur grandit, entretenu par Godard.

Ce rapprochement trouve enfin son accomplissement dans la scène du «C'est ça "je t'aime" ?» où Joseph apprend que aimer, dire "je t'aime", ce n'est pas -porter la main sur- mais la retirer. On arrive enfin au ventre de Marie et à son sexe. Le ventre se gonfle et se dégonfle successivement (5). On peut y voir là le sens profond de tout le film : La vie est un éternel recommencement de naissance et de mort, d'étirement et de resserrement, d'ordre et d'entropie qui confirme l'énoncé de départ, que le thème biblique de la maternité est un thème toujours actuel, toujours présent, malgré le recul de l'importance de la religion dans la société (en 1984). Et Godard lie ici le ventre et le sexe, avec le gros plan, après le ventre, du sexe de Marie, qui jusque là avait été d'abord caché (la scène du gynécologue), puis montré furtivement (l'entrebâillement de la porte de la salle de bains), puis véritablement (la salle de bain, et de plus près la scène du «C'est ça "je t'aime" ?» ) et enfin en gros plan. Mais en réalité, la caméra est seulement placé au dessus du corps de Marie, et en fait de sexe, on ne voit que le pubis de Marie. On est loin ici de l'Origine du monde de Courbet (6), qui dans le même rapprochement de thème (Maternité/création et sexualité) offre un point de vue plus audacieux. Car pour Godard, on l'a déjà dit, c'est le verbe qui prime et celui-ci est prononcé par Marie elle-même : «Dieu est un con», qui outre son caractère provocateur (7) ou d'inspiration nihiliste (8), est une sorte d'équivalent verbal au tableau de Courbet. En effet le sens ici du mot «con», est attesté d'abord par l'usage que fait Godard des jeux de mots, et du caractère sérieux qu'ils leur confère et par Marie enfin, qui juste après, parle de son sexe comme d'un «con».

Pour finir ajoutons que le choix d'une part de l'immaculée Conception, comme maternité, et d'autre part de la scène du «C'est ça "je t'aime" ?», place l'homme clairement et définitivement, en dehors de cet éternel recommencement dont nous avons parlé : il est et reste spectateur et seulement cela, capable de désir, ou au mieux d'amour (dans la compréhension). Et c'est probablement là une manière de confession de la part de Godard, de sa façon de concevoir la maternité, en tant qu'homme.

 

Colas Ricard, janvier 1998.

 


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notes :

(1)
Et chose rare, traite de la période de transition («fécondation» ; grossesse ; accouchement) entre l'annonce faite à Marie et la naissance de Jésus.

(2) Utilisant ce qu'on appelle un montage vertical, ç.à.d. jouant sur la superposition de différents éléments (image, parole, bruitage, musique) pour un même plan, par opposition au montage horizontal qui se contente de couper le son, quand l'image est à couper.

(3) Car «Au commencement était le Verbe», qui confirme l'importance de la bande son dans le film. cf aussi le débat sur l'iconologie.

(4) Entrecoupé avec des scènes extérieurs, mais seulement de ciel, de nuages, de lune etc. : le rapprochement Dieu/Marie s'intensifie.

(5) La scène sera répétée deux fois d'abord, le ventre recouvert d'un drap, puis le ventre nu.

(6) 1866.

(7) Peut-être est-ce cette phrase, entre autre, (ainsi que le traitement contemporain de l'histoire biblique) qui à choqué les intégristes lors de "l'affaire" de Je vous salue Marie.

(8) Comme le célèbre «Dieu est mort» de Nietzsche - in Ainsi Parlait Zarathoustra , prologue, 2 - (1883-1885). Cf aussi Le Gai Savoir, III, §125 - (1882-1887). Cf enfin «Le grand Pan est mort» de Plutarque.








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