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page éditée le 10/06/03
dernière mise à jour : le 10/06/03
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Le Cinéma silencieux de Ian Kerkhof
par Immanuel Stammelman
Lawrence Durell sest posé la question : " Lart est-il toujours un outrage doit-il lêtre par sa nature ? " Cet outrage est une révolte métaphysique et, en même temps, une reddition métaphysique, laspiration au néant, " le cri de lesprit extériorisé par sa propre révolte " comme dirait Camus. Par loutrage alors, lexistence de lhomme est mise à lépreuve. Ce qui sensuit est une dialectique de la
violence, action et réaction démoniaques rassemblées dans une terrible unité qui, finalement, devient néant.
Cette violence est absurde puisque aucune notion de valeur ne peut lui être attribuée. Elle vise à transformer les hommes en objets. Sous sa pression la transformation de la forme humaine est abaissée vers les larves, les insectes, la vase sensible de Burroughs. Ce nest pas temporel mais spatial, pas historique mais ontologique, partie inévitable du paysage. Cette métaphore de la violence comme paysage serait la définition extrême de loutrage que Kerkhof exprime dans son
film " Enchanté de vous connaître mais, sil vous plaît, ne me violez pas ".On peut commencer dapercevoir un tel paysage participer à des
scènes Broadway surréalistes faisant partie des Tropics de Miller. On peut aussi voir ce qui en reste, comme la violence nous conduit à la mort dans les espaces vides du roman de Beckett " Endgame ". Sur ce point-là, un renversement de motifs apparaît dans le cinéma silencieux de Kerkhof. Un nouveau terme entre en scène. Parce que, si loutrage est une métaphore du vide, ne pourrait-il pas servir comme un appel de lêtre qui, par conséquent, entraîne son contraire qui est la métaphore de lapocalypse ?
Cette violence apocalyptique peut être perçue par les opprimés comme une rétribution et pas comme une récompense et même le millénaire comme un élément de pouvoir que damour. Ainsi le cinéma de Kerkhof serait du côté du refus complet de lhistoire et civilisation occidentales, du côté du refus de lidentité humaine et de la conception de lhomme comme la mesure de tout. Lopposition à lidentité occidentale est un coup plus profond que la répudiation de lhistoire et de la civilisation.
Lopposition à lidentité sert comme un élément de rapprochement des pulsions destructrices et visionnaires de lapocalypse moderne. Elle prépare le terrain de sa renaissance. Cest maintenant lapocalypse. Le terme recouvre son sens original qui est littéralement révélation. La vision pénètre les perplexités du moment et les amène à la lumière. Au sens courant, la croyance antinomique est parfois appelée altération de la conscience. Cest lintention permanente de Kerkhof à travers les harangues apocalyptiques de son film " Enchanté de vous connaître mais, sil vous plaît, ne me violez pas " et lobjet de parodie du film " Dix monologues de tueurs en série ". Les deux films extériorisent détats contrariés dune perfection impossible à exprimer avec des mots. Loutrage et lapocalypse sont alors les clés visuelles pour appréhender limagination de Kerkhof , les clés visuelles qui contiennent quelque chose de vital et dangereux pour notre expérience. Comme telles, Kerkhof sen sert pour reconstituer des univers contrariés dans ses films. Il nous laisse seuls avec son monde à lui, un monde dépourvu de vie quaucun cataclysme ne pourrait réanimer, voir son film " Le Mort 2-Le retour de lHomme Mort ". On est près de labsence doutrage. Et Kerkhof nous offre un monde chaotique au bord de sa transformation, voir " Wasted " ou " Shabondama Elegy ". Nous sommes ses témoins de la rage apocalyptique. Ses univers contrariés partagent le même degré de silence. La langue humaine reste effrayée et sans expression devant ce spectacle.
Si le cinéma de Kerkhof est caractérisé par les métaphores extrêmes de loutrage et de lapocalypse, dautres thèmes parviennent à maintenir le silence à son centre. Lun deux serait la notion de la création absurde. " Créer ou pas, ne change rien. Le créateur absurde ne pense pas au prix de son travail. Il peut même le répudier ", Camus a dit. Le cinéma de Kerkhof est un jeu absurde. Dune certaine façon, tous ses films peuvent être vus comme une parodie de la théorie de Wittgenstein selon laquelle le langage est un ensemble de jeux. Les parodies de Kerkhof, pleines dallusions autoréférentielles, constituent une tendance générale de lanticinématographe. Ce jeu absurde de permutations limitées dans lespace est très évident aussi dans son premier long-métrage " Kyodai passe bien son temps ", qui a été couronné de prix importants et quil a fait en deuxième année de la Netherlands Film Academy.
Il est facile à comprendre que dans cette culture de la répression sexuelle, la protestation peut contenir lobscénité comme support. Le cinéma qui se base là est un cinéma révolutionnaire. Lobscénité pourtant est réductive. Ses notions et ses clichés sont très limités aussi. Quand la colère derrière elle gèle, cette obscénité apparaît comme un jeu de permutations qui se limite en très peu de mots et dactions. Cest sûrement le sentiment qui ressort de la lecture de Sade : sa manière de protestation est monstrueuse et son résultat névolue pas. Si Sade est considéré comme le premier avant-gardiste, il laisse ressortir pourtant une étrange immobilité. Sa violence obscène et répétitive enveloppe le langage. Il a libéré lesthétique pornographique dans les arts mais il a laissé libre place à Kerkhof pour développer ses parodies de violence sexuelle. Les obsessions excrémentielles de ce dernier sautoparodient et rejettent toute forme damour. Dans le domaine de la parodie et de lobscénité reconstituée, lanticinématographe domine. Et la dette de Kerkhof vers Sade se traduit par sa prédilection pour la pornographie anale et snuff.
Mais le cinéma silencieux de Kerkhof rejette également la temporalité du cinéma narratif dune autre manière différente : il vise le concret qui est impossible. Le nouveau littéralisme provient des compositions concrètes de Stockhausen, des collages de Rauschenberg et de la sculpture de Kurt Schwitters. Il est sous linfluence combinée de Schwitters et dApollinaire, de cette forme hybride deffets verbaux et visuels qui crée des peintures avec des lettres. Tout en étant crue, lidentité humaine ne serait-elle pas reconnue alors dans ces uvres, comme les anti-héros innommables de Kerkhof et de son film " Enchanté de vous connaître mais, sil vous plaît, ne me violez pas " ?
Comment cette conclusion affecte-elle le film ? Les principes datés de causalisme, analyse psychologique et relations symboliques, auxquels le cinéma bourgeois sest figé confortablement, commencent à bouger . Il est ainsi entendu que le cinéaste Kerkhof nest quun expert qui définit les choses telles quelles ou qui entretient leurs images pures. Sans caractère, sans intrigue ni métaphores, dépourvu de sens et sans aucune intention dintérioriser, lanticinématographe de Kerkhof aurait le même effet quune bobine silencieuse. Les formes rhétoriques du cinéma commercial passent sous silence. Le silence chez Kerkhof ressurgit
aussi à travers les formes radicales de lironie. Le crétois qui avait avancé que tous ses compatriotes étaient des menteurs, sert dexemple, les machines de Tinguely aussi, elles nont dautre but que de sautodétruire. Lironie radicale, dun autre point de vue, ne repose pas sur un collage dobjets ramassés mais sur une toile vide. La théorie de Heidegger sur " le mystère de loubli " suggère un soutien au cinéma de Kerkhof. Ce qui est difficile à distinguer chez Kerkhof et sur son ironie radicale est quil dissimule lagression contre lart. Il fait léloge et la critique de la Muse en même temps. Finalement, son cinéma reflète le silence en acceptant la chance et limprovisation. Son principe devient lindétermination. En rejetant lordre établi ou trouvé, ses films nont aucun but précis. Son univers est celui du présent éternel.
Tous les sujets abordés par Kerkhof, le viol, les tueurs en série,
la culture des narcotiques, linceste, sont pimentés par son sens personnel de loutrage et transformés par sa croyance en lapocalypse.
Il aspire à la fin de lhistoire et aimerait faire du cinéma une nouvelle forme dautobiographie. Son travail serait moins un effort denregistrer ou contempler la vie que de bien la vivre, encore et encore. Il est le saint de la répétition. Incapable de résumer toute son existence en lArt, il appelle à la négation de tous les deux. Il essaie dêtre simultanément le premier et le dernier auteur danticinéma. Ainsi, ses films sont le jeu inaudible dun solipsiste. Ce nest pas une coïncidence que son premier court métrage, tourné en première année à la Netherlands Film Academy, sappelle " The Solipsist ". Il na jamais été un étudiant de cinéma. Il sest servi de cette école comme une unité de production. Il y est arrivé comme un cinéaste accompli avec un programme et une mission. Aujourdhui cette mission est réussie. Kerkhof a étendu le cinéma au-delà de ses limites ordinaires et il la diminué en néant. La fonction du silence chez Kerkhof est claire. Il a systématiquement exploré les sons morts du silence absolu dans tous ses films, plus spécialement dans " Signal de Bruit " et " La séquence des barres parallèles " où leur musique est composée par le bruitiste Merzbow.
En tant quidéaliste obscène, satirique et visionnaire, Kerkhof est arrivé à renier non seulement le Monde mais l Image et la Chair aussi. La preuve, cest quil se mutile seul dans son film" The Solipsist ". Sa volonté serait de priver les hommes de leur corps matériel et de rendre le langage silencieux. Utopiste ou nihiliste, il démontre la passion qui alimente les deux (hommes et langage) avec une forme dexpression qui dépasse les limites acceptées. Ses films nous obligent à reconsidérer les principes traditionnels du cinéma.
Le silence est la métaphore du complexe de rage de la personnalité de Kerkhof. Nous avons envie de nous poser la question :
" Quest quil nous offre quand tout est dit et fait ? " Camus et Nietzsche avant lui savaient bien que la négation est une affirmation de valeur. Kerkhof avait bien financé seul le film " Nietzsche Inna Babylon ". Loutrage et lapocalypse, ce sont les deux faces de la même réalité. Kerkhof souhaiterait que le Silence et lAmour retrouvent leur lien ancien. Le Silence est sa langue maternelle.
Immanuel Stammelman, décembre 2002.
Traduction Dionysos Andronis, décembre 2002.
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