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Lettre à Jean-Claude Pompougnac,
directeur dArcadi
par Frédéric Tachou
Paris, 2 mai 2005
A lattention de Monsieur Jean-Claude Pompougnac,
Directeur dArcadi
Objet : Réflexions et propositions dun cinéaste chercheur sur les conditions dattribution des aides financières au cinéma en Ile-de-France.
Monsieur,
Sans savoir si le cinéma est un domaine qui suscite en vous des passions ou des sentiments ambivalents, comme Elie Faure à légard du théâtre, jimagine que vous navez pas manqué de noter que le monde du court métrage opère depuis quelques années une lente mue. Beaucoup de festivals et dinstitutions qui financent le court métrage semblent sêtre un peu lassées des approches cinématographiques conventionnelles et sintéressent de plus en plus à un cinéma que lon peut appeler underground, expérimental, différent Récemment encore, on a pu voir quelques programmateurs réinventer le concept du « film essai » (dixit Rivette en 1955 dans Lettre sur Rossellini) en associant de manière plus ou moins judicieuse des cinématographies très diverses. Lexpression la plus spectaculaire de ce changement est le fait que le Centre National de la Cinématographie ait mis en place il y a un an un groupe de lecteurs chargé de proposer des projets expérimentaux à lAide sélective. Ce simple fait induisit une véritable révolution quant à la définition de ce quest un projet cinématographique au sein de « linstitution mère » du cinéma. On le voit, de plus en plus de festivals programment ce que jappellerais à partir de maintenant du cinéma différent, et des collectivités locales ou territoriales comme la vôtre acceptent de financer des films différents.
Afin dêtre tout à fait clair sur lobjet dont il est question, permettez-moi desquisser une très sommaire définition du cinéma différent. Il naît sur la base de structures économiques et techniques qui ne dépendent pas (sauf rares exceptions) des sociétés de production de films de fiction ou de documentaire qui quadrillent la plus grande partie du secteur audiovisuel. Il ne poursuit pas dobjectifs commerciaux (répondre à une attente quelconque de publics) ni ne se plie à des normes de genre. Il sinscrit dans des traditions esthétiques qui placent lauteur au centre du processus délaboration des uvres (pratiques le plus souvent artisanales par opposition à la production industrielle) et qui se donnent pour base préliminaire le cinématographique lui-même comme matériau. Le cinématographique est médiation en même temps quobjet de la médiation. A partir de là, des interprétations plus ou moins restrictives sont possibles selon les écoles, les groupes, les auteurs, les périodes.
Quoi quil en soit, le CNC accepte maintenant de recevoir des projets de films qui ne sont pas des scénarios, qui ne racontent pas des histoires, qui ne nécessitent pas forcément déquipe technique, dacteurs, de décors
Comme beaucoup dautres cinéastes différents Attention, ne nous croyez pas intégristes je me réjouis de lintérêt manifesté à notre égard et à légard de nos films. Simplement, après des années de patiente observation et de fréquentation dun certain nombre dinstitutions, dont Arcadi, afin dattirer lattention sur mon travail, je tiens à vous faire part de quelques réflexions.
Il est frappant de constater quà de nombreuses occasions, ouvertures de festivals (Némo, Paris tout court, Pantin, ), comptes-rendus des commissions de sélections pour les aides à la post-production Arcadi et des comités de sélections dédits festivals, la notion de subjectivité tienne lieu de justification exclusive et indiscutable aux choix qui sont faits. Sil nest pas question de nier que cette dimension existe dans le domaine de lart et de la critique esthétique (Adorno lui-même na t-il pas dit que tout jugement esthétique est un jugement de valeur), il serait aberrant den faire le seul critère de sélection et délection, congédiant ainsi dun revers dhumeur toute la pensée et toute lhistoire du cinéma. Toute lhistoire de la philosophie de lart démontre précisément comment on est passé de considérations purement subjectives comme chez Félibien qui compare la grâce artistique au corps dune jolie femme en mouvement provoquant chez lui un « je ne sais quoi » à une pensée des phénomènes de la culture apte à saisir en quoi chaque uvre atteint ou non les buts quelle se fixe, en quoi chaque uvre particulière entretient une relation plus ou moins vive avec la totalité de la sphère artistique, comment il est possible denvisager très précisément ce quest le contenu de lart en général et des uvres particulières (contenu métaphysique comme chez Malraux, contenu social comme chez Adorno, mouvement hégélien dauto-révélation, logique interne de développement comme pour les formalistes, consensus référentiel comme chez le pragmatique Danto ). Même si la difficulté de lesthétique à donner des réponses à toutes nos interrogations laisse le champ libre à une sorte dhédonisme culturel ou finalement toute théorie comme toute uvre se vaudrait, on ne peut faire léconomie de tout lappareillage conceptuel et critique accumulé depuis des siècles. Cette pensée de lart et des uvres, le cinéma en hérite par extension et on voit bien dailleurs comment lesthétique appliquée au cinéma peine depuis des décennies à surmonter les contradictions liées à limportation de concepts nés aux époques de lart bourgeois dans lère de lindustrie culturelle. Mais surtout, cette économie, il serait très mal venu que se soient précisément les instances publiques chargées de la pérennité de lactivité de création dans notre société qui la fassent.
Or, que penser quand sous nos yeux et dans nos oreilles, les fonctionnaires qui représentent une institution publique comme la vôtre, répètent sans relâche que, face au nombre de candidats, face au nombre de demandes, devant la quantité toujours plus importante de films proposés (ils insistent là-dessus comme sil y avait là lindice de leur gloire personnelle), il ny a plus que la subjectivité pour faire la différence. Autrement dit le « Je ne sais quoi », toujours actif depuis 1659 ! De plus cette subjectivité est brandie comme un droit indiscutable, un acte de bravoure quil convient « dassumer totalement ». Elle est claironnée comme une gageure, une performance, une victoire sur la mission impartie. De cette manière, les critères esthétiques, idéologiques, philosophiques, éthiques, moraux, qui ont inévitablement agi dans les processus de sélection sont soigneusement occultés. On peut alors se demander sil faut comprendre lintitulé de la mission dune institution comme Arcadi - je cite : « soutenir la création et améliorer la circulation des uvres » - dans le sens dun privilège accordé à quelques individus dinstaurer sans discussion le régime du « Je ne sais quoi » afin que des créateurs et des uvres éveillent régulièrement dans leurs âmes cette indéfinissable sensation. Si oui, permettez-moi duser dune référence qui pourrait paraître incongrue et vous affirmer, pour avoir étudié la question, que même au sein de lunion des cinéastes en Union soviétique, ça ne se passait pas comme ça.
Dans le cas contraire, comment se fait-il que nous, les auteurs, ne pouvons jamais obtenir de décisions motivées comme cela se pratique au CNC pour lavance sur recette ? Comment se fait-il que les instances ci-dessus mentionnées ne communiquent jamais sur les critères de sélection, que nous nayons jamais de possibilités de dialogue sur des bases précises avec les fonctionnaires que vous avez désignés et qui sont sensés nous soutenir ? Comment se fait-il que les rares fois ou nous recueillons des avis, il nen ressorte en guise dappréciation sur loriginalité dune uvre que des considérations le plus souvent erronées sur des ressemblances entre les films dun tel et tel autre ou les tendances du moment marquées tantôt par une soi-disant surabondance de films sociaux, bleus, de filles ou de garçons, sur les marguerites, ou encore de 12 minutes et _ ?! Nous devrions sans doute penser à la lassitude que nos films risquent de provoquer chez nos censeurs, la prévenir même, la bannir ! Devrions-nous compatir à leurs difficultés et faire des films en noubliant pas quil faut dabord surprendre, étonner, distraire, échanger par uvres interposées des clins dil complices par lesquels chacun comprendrait quon a en assez de ces films ennuyeux et prétentieux qui pêchent par des « longueurs insupportables » et « des erreurs constantes de distance » (1) ?!!!
Comment se fait-il quà Arcadi, trois personnes seulement font un premier tri parmi des dizaines de films en se plaignant den avoir trop et en avouant ne pas regarder la plupart jusquau bout ?! Comment se fait-il quen demandant poliment par courrier quelques éclaircissements sur les critères délection des projets aucune réponse ne soit donnée, quitte à ce que ce silence soit interprété par lauteur requérant comme un signe de mépris ! Jirais plus loin en vous disant quau vu des films expérimentaux (je ne me permettrais pas détendre ce propos à la totalité des films) qui sont aidés en post-production et sélectionnés pour le festival Némo, nous sommes très nombreux à nous interroger sur les facultés de discernement des fonctionnaires qui président à ces choix. Je finis par me demander qui nous juge, de quelle autorité, de quelle compétence, de quelle hauteur de vue et de jugement ?
Les réponses à ces questions résident peut-être dans lusage qui est fait du cinéma différent lors des festivals, notamment le festival Némo. Par lassemblage sous le label de lexpérimental de films hétéroclites dont certains relèvent ouvertement du clip et du gaguesque, on reconnaît bien cette volonté dinviter les spectateurs à lhédonisme distrayant évoqué plus haut, en favorisant une approche légère, divertissante, surprenante, colorée et chatoyante du cinéma différent. Un tel usage des films différents ne peut quentrer en contradiction avec les objectifs poursuivis par les meilleurs dentre eux : proposer à leurs destinataires une expérience du cinématographique qui rompe avec le rythme ambiant, les attentes dominantes, la légèreté innocente et indifférente de lacte de créer, la relation neutre ou non-engageante avec le sujet, les trucs, la citation convenue et calibrée, bref, tout ce qui distingue un faiseur inconséquent dun cinéaste. La finalité de tels programmes nindique t-elle pas que leurs auteurs se préoccupent davantage de faire partager le « Je ne sais quoi » à leur public que de sassocier à des démarches dauteurs en offrant véritablement la possibilité que des uvres circulent entre auteurs et spectateurs en dehors de toute mise en scène de la distraction ?
Nous sommes nombreux à réaliser à quel point le cinéma différent devient un objet de manipulation aux mains des programmateurs de festivals qui cherchent à travers lui à sinscrire dans lair du temps et à démontrer leur ouverture desprit en utilisant les films comme faire valoir. La notion de subjectivité prend alors tout son sens : Elle permet à celui qui linvoque de poser demblée la relations aux films sous le signe du goût personnel et désamorce toute possibilité dêtre identifié comme le relais engagé et responsable dune démarche dauteur. Nul besoin de compétence, de discernement et dengagement personnel pour exercer comme cela lactivité de programmateur.
Dès lors, comment concevoir que les personnes qui exposent les films différents de la sorte soient les mêmes qui décident de lattribution de moyens financiers à leurs auteurs ? Ils ne peuvent que transposer dans ce second acte le réflexe de faveur vers ce qui nécessite le moins defforts, ce qui engage le moins, ce qui est le moins compromettant, ce qui fait le moins rougir. Permettez-moi de citer une nouvelle fois Elie Faure qui reconnaissait la qualité des uvres dans leffort de compréhension quelles demandaient à leur public. Vous voyez bien là que nous sommes aux antipodes, cest à dire en contradiction avec la mission affichée par Arcadi : soutenir la création et améliorer la circulation des uvres, autrement dit de celles qui sans lintervention dune instance économiquement désintéressée et engageant la responsabilité de la collectivité par sa mission publique, seffondreraient sous le poids écrasant de lindustrie culturelle et ne circuleraient que dans des cercles marginaux.
En résumé, si ces fonctionnaires agissent dans le seul but de se faire plaisir, il faut tout de suite dénoncer une forme de dictature du narcissisme. Si en revanche ce quils soutiennent cest le goût du public, il faut leur conseiller de travailler à la télévision ou pour lindustrie culturelle dont cest la fonction principale.
De ces réflexions naissent quelques requêtes sur lesquelles je souhaiterais attirer votre attention.- Les fonctionnaires dArcadi responsables des aides à la post-production pourraient-ils être élus de manière plus transparente par des pairs sur la base de compétences reconnues dans le domaine cinématographique ?
- Ces responsabilités pourraient-elles faire lobjet de mandats réduits dans le temps et non renouvelables afin dempêcher toute « personnalisation » des fonctions ?
- Ces fonctionnaires pourraient-ils exposer publiquement un projet clair de leur politique daide sur la base de considérations esthétiques, philosophiques, éthiques ?
- Les principes énoncés ci-dessus pourraient-ils être appliqués à lorganisation des groupes chargés de sélectionner et délire les projets ?
- Des rapporteurs pourraient-ils faire part des avis émis sur les projets dès les premiers stades de sélection sur simple demande des requérants ?
- Les fonctions dattribution des aides et de programmation du festival Nemo pourraient-elles être clairement distinguées ?
- Les groupes chargés de sélectionner les projets pourraient-ils être formés selon les compétences spécifiques de leurs membres afin que de grands connaisseurs du documentaire aident à discerner les projets les plus intéressants, de même pour le cinéma différent, la fiction, etc. ?
- Les groupes pourraient-ils visionner systématiquement les films aidés afin que leur analyse permette une meilleure compréhension des enjeux de création, des procédures techniques et des articulations entre projets écrits, intentions, et films achevés ?Au vu de tout cela, il serait regrettable dimaginer comme motif à ma démarche une quelconque envie de nuire ou de revanche personnelle. La volonté de contribuer positivement au fonctionnement de systèmes et dinstitutions en injectant des idées dont je vous laisse seul juge est plus forte que tout. Cette énergie nest certes pas investie dans des gestes créatifs, mais se serait réduire laction du créateur à la seule pratique - définition à laquelle je ne souscris pas que de disqualifier à priori ses points de vue généraux sur la sphère dans laquelle il agit. Par mes films et mes idées, je souhaite contribuer à faire que soit replacée au centre des préoccupations dune institution publique lactivité multidimensionnelle des auteurs (pratique et théorique), seul moyen de briser lhabitude funeste consistant à traiter la création comme le domaine de loffre et le public comme le domaine de la demande.
Je vous livre donc ces réflexions, confiant et respectueux. Vous savez bien comment un usage maladroit du contenu le plus critique de ces pages pourrait se retourner contre moi. Cest le risque que je prends en vous assurant traduire un état desprit que beaucoup dautres réalisateurs et promoteurs dun cinéma différent partagent à des degrés divers, et en assumant seul et pleinement la responsabilité de toutes les formulations contenues dans ces pages.
En vous priant, Monsieur, de bien vouloir agréer lexpression de ma sincère considération.
Frédéric Tachou Paris, 2 mai 2005
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Note
(1) Relation de quelques propos de vos fonctionnaires.